au frais des mots
Le couple se tenait dans la cuisine.
- Ah ! Ne me touche pas, tu as encore les mains glacées ! s’écria Alexandre en la repoussant des deux mains.
- C’est la mort qui m’emporte, répondit sentencieusement Adrianne en pivotant sur ses talons. Elle quitta la pièce.
Ça faisait des semaines maintenant que la jeune femme avait froid. Ça s’était immiscé comme un vent insidieux. Elle avait beau frotter ses paumes l’une contre l’autre durant la journée et, la nuit, du fond de son lit, replier les genoux au creux de son ventre, toutes ses extrémités se refroidissaient un peu plus chaque jour.
Au début Alexandre haussait les épaules et se contentait de lui dire « pieds froids cœur chaud ». Mais, plus le temps passait et moins il s’en préoccupait.
L’année de leur rencontre, à peine octobre s’était-il annoncé, que le froid et la pluie avaient envahi la ville. Feuille après feuille, bourrasque après bourrasque, de gros tas craquants firent apparition au gré des parcs abandonnés. La nuit tombait vite et dès dix-huit heures les rues s’éclairaient violemment. On se serait cru en hiver.
Comme à chaque fin d’été, Adrianne avait défini ses résolutions. Cette année-là, ça serait le yoga.
Prendre connaissance de ce qui était possible, argumenter longuement, délibérer les yeux dans le vague ; toutes ces opérations que l’on fait avant de faire un choix ; tout ça donc, rendait compte de ce rituel très personnel qu’elle s’était institué. Chaque mois de septembre était pour elle la possibilité de renouveler l’orientation que prendrait sa vie.
Pratiquer un nouveau sport, arrêter de fumer, suivre des cours de peinture, apprendre à réparer une chasse d’eau, découvrir l’art du Tai-chi-chuan ? C’était tout autant de nouvelles possibilités offerte par la plaquette des associations de sa commune. qu’elle ne manquait jamais d’aller récupérer aux tout premiers jours de septembre.
L’avantage, c’est qu’immuablement, tout lui était de nouveau légitimé. L’inconvénient résidait à ce qu’au fil du temps sa vie s’était mise à ressembler à un parcours de sécurité routière. Au fil du temps, la jeune femme s’était ainsi perfectionnée dans toute une série d’activités qui lui permettaient désormais d’évoluer en dispersion, de rouler en file indienne ou de se rendre d’un point à l’autre dans une confiance tout à fait relative. Elle avait mémorisé les meilleurs endroits pour attendre son tour, découvert les joies du regroupement, ressenti les craintes effarantes à devoir définir les priorités.
Les différents parcours s’étaient révélés excitants et périlleux. Le plus difficile restait de réussir à se dépasser. L’arrivée d’Alexandre dans son trajet personnel avait donc mis de l’ordre là où il ne régnait qu’une confusion totale.
En public, Adrianne admettait volontiers qu’à cette période, sa vie partait dans tous les sens et qu’Alexandre avait bien fait de l’aider à y voir un peu plus clair. Dans le secret de ses états d’âme, il faut avouer qu’elle regrettait désespérément l’époque bénie où sa fantaisie la conduisait où bon lui semblait.
Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, à ce fameux premier cours de yoga, Adrianne avait à peine à trente-deux ans et n’avait jamais renoncé à l’habitude d’articuler le cycle du temps à celui des rentrées scolaires. Quand on lui demandait ce qu’elle avait pu vivre l’année précédente, elle évoquait toujours des anecdotes qui s’étaient produites entre septembre et août. On la reprenait, elle persistait. Penser qu’une année civile devait forcément s’écouler de janvier à décembre lui restait parfaitement incompréhensible. En vieillissant, elle aurait pu s’adapter et enterrer le battement propre à l’enfance, mais rien n’y avait fait. En vérité, ce n’était pas faute d’avoir essayé.
Une fois ses études terminées, elle était entrée dans la vie active et son premier acte d’émancipation avait été de se procurer un agenda annuel. Peine perdue, au bout de six mois, elle l’avait vingt fois oublié dans un coin sans jamais avoir réussi à l’utiliser de façon pragmatique. Un jour, elle décida d’en finir et s’empressa de s’introduire dans une papeterie pour acquérir un modèle plus adapté à ses caprices. Il s’étalait de septembre à septembre. Dès lors, elle n’en démordit plus.
Dix ans plus tard, rien n’avait changé. Adrianne se promenait toujours avec un agenda scolaire et une trousse bourrée de crayons au fond de son sac. Dès que les grandes surfaces se débarrassaient des rayonnages d’été, elle se jetait à cœur joie dans la cohue des achats voués aux fournitures. Adrienne prenait son entreprise automnale très au sérieux et passait, d’après Alexandre, un temps démentiel à opérer ses choix. Sa préférence allait aux minces tiges de couleur. Il lui fallait renouveler ceux qui avaient été méticuleusement mâchonnés au creux insignifiant de toutes les salles d’attente dans lesquelles elle s’engouffrait. En riant, elle disait souvent qu’elle était payée pour attendre. À la voir saisir, reposer, tâter et renifler de près les différents produits, puis en entasser des tonnes au fond de son caddy, on aurait cru qu’elle était l’heureuse mère d’une tripotée de gamins !
Adrianne travaillait dans le paramédical. Sa mission consistait à s’entretenir avec les dentistes qui voulaient bien la recevoir entre deux clients. Parfois, plus d’une heure d’attente, mais quinze minutes à peine pour leur faire entrer dans le crâne ce qu’elle-même avait mis des jours à assimiler pour mieux le régurgiter. Elle plaçait des produits et des solutions optimales pour toutes sortes de pathologie. Ça marchait parfaitement. Elle obtenait de bons résultats, ses chiffres augmentaient et son chef était content. Ainsi, cinq jours par semaine, en attendant qu’on daigne la recevoir, elle sortait sa trousse et rédigeait de longues listes qu’elle s’empressait ensuite d’illustrer à grand renfort de crayons de couleur suisses. Ils coûtaient une fortune.
[…….]
" Penser qu’une année civile devait forcément s’écouler de janvier à décembre lui restait parfaitement incompréhensible. En vieillissant, elle aurait pu s’adapter et enterrer le battement propre à l’enfance, mais rien n’y avait fait." c'est vraiment ce que je ressens..; peut-être parce que cette période d'été est particulièrement inscrite en moi : c'était la transhumance ponctuée d'un aller et retour de 7 à 8 heurs d'avion... et beaucoup de route - quand je retrouvais la terre africaine en septembre, c'était comme une renaissance... peut-être pour toi aussi ?
Merci,
Bonne soirée