au frais des mots
Je ne sais plus par quel miracle, j’ai réussi à obtenir de l’hôtesse qu’elle lui rende l’enfant.
Ça fait des années que je voyage.
Les halls d’aéroport déserts, les halls de gare glacés se sont accumulés en griffures profondes sur le cuir de mes valises. Au fil du temps, mon visage a pris le teint gris de ceux qui ne voient plus le jour. Ma vie est définitivement coupée en deux.
La nuit, cabines première classe aux lumières tamisées. Le jour, bureaux anonymes plantés au treizième étage de tours aux vitres d’ambre.
Entre les deux, des halls d’hôtel en chaîne parfaitement identiques et calculés pour éviter le dépaysement du voyageur égaré.
La plus jolie des hôtesses déplie les huit paravents de feutre gris et me tend un kit dans une pochette de faux velours. J’enfile une paire de chaussettes. Je mets de côté le reste. La brosse à dents me servira demain. La crème pour les lèvres est inutile. Je sais qu’elle sera incapable de pallier la sècheresse de ma peau. Mes poumons se sont habitués à respirer l’air conditionné. Je ne sais plus quel goût a l’air naturel.
Me voilà entouré d’accordéons de fortune pour avion insonorisé. Les parois fines ne réussissent cependant pas à protéger ma vie privée. L’enfant a hurlé dès le décollage. Des hurlements stridents, entrecoupés de hoquets rageurs. En me penchant légèrement en avant, j’aperçois sa mère qui entend bien poursuivre paisiblement le feuilletage d’un magazine de luxe.
Le bébé violet de rage se tord sur le siège à ses côtés. Il est petit. Je lui donne trois mois, quatre mois peut-être. Certains paravents s’agitent déjà. Les hommes d’affaires n’aiment pas qu’on gâche leur transport hors de prix. Des toussotements légers puis plus autoritaires se font entendre.
Alertée, la chef de cabine s’avance et s’adresse à ma voisine lui demandant si elle peut faire quelque chose.
La mère, un peu hautaine, lève les yeux au ciel et ses sourcils passés au crayon noir s’arquent en accent circonflexe dubitatif.
Je comprends aussitôt la même chose que l’agent de bord, pourtant formée à l’amabilité en toute circonstance. La partie n’est pas gagnée d’avance. La cabine recèle en son sein, une dure à cuire. La femme consent à croiser le regard de l’hôtesse. Son sourire s’étale en un rictus que je connais bien. L’autre attend patiemment une réponse.
- Vous n’avez qu’à aller le changer ! lui répond-elle, excédée, en saisissant le nouveau-né et en lui plaçant d’office dans les mains.
Il faut beaucoup d’expérience et d’agilité à l’hôtesse pour ne pas lâcher le bébé. La surprise se lit sur son visage. Elle a délicatement pâli.
Hébétée, l’hôtesse reste plantée sur ses talons bleu marine. La mère, sans même daigner jeter un coup d’œil à l’enfant dont les vagissements ont repris de plus belle, se remet à sa lecture. Elle mouille son doigt et appuie légèrement sur le papier glacé avant de faire glisser d’un geste élégant la feuille déjà parcourue.
Tout en m’enfonçant un peu plus dans mon fauteuil extralarge, je savoure d’avance la répartie qui va suivre. L’accordéon ne protègera pas cette petite chose intime. Un conflit en First, ça vaut quand même son pesant d’or. Qui y aurait-il de moins privé en fait que ce lieu-là ?
Pour ma part, la seule chose privée que j’ai pu avoir se borne aux dossiers classés urgents contenus dans ma sacoche. Quand j’étais enfant, alors que je m’agenouillais au pied du lit pour faire mes prières, je levais les yeux au ciel et suppliais le Seigneur de me permettre de faire le tour de Son Monde. Je rêvais d’horizons lointains.
Il m’avait entendu, mais m’avait-Il écouté ?. Mes voyages ne m’ont pas laissé le loisir de construire une famille. Les trains, les avions, les bus de transfert aux vitres sales, voici à quoi s’est réduit le monde qu’Il m’a offert.
L’hôtesse a repris le contrôle. Son sourire éclatant réapparaît. Elle toise ma voisine, serre délicatement l’enfant dans les bras et part d’un pas décidé vers l’arrière de l’appareil.
Je ne sais à quoi m’attendre. Peut-être, en fin de compte, a-t-elle cédé aux caprices de cette passagère fortunée ? Dans les cabines du nez de l’avion, vous ne pouvez jamais vraiment savoir à qui vous avez affaire. Quelques costumes noirs se frottent à des jeans délavés, à des robes très banales. Il faut être un connaisseur pour identifier les signes très discrets des montres à plus de cinq mille dollars ou des tee-shirts haute- couture. J'en ai même vu qui montait en mini-shorts et en claquettes...
Je suis prêt pour un sommeil ravageur quand j’entends l’hôtesse revenir et dire :
- Voilà, Madame, c’est fait !
Un nouveau cri mais cette fois étouffé, me force à me pencher.
Ma voisine, rouge de confusion, a jeté son magazine à terre et hurle de rage :
- Mais vous vous foutez de moi ? Ce bébé n’est pas le mien, où est mon bébé ? Rendez-moi mon bébé, espèce de folle !
Le bébé que l’hôtesse lui tend n’est pas le sien en effet. Un joli petit nouveau-né, noir comme du cirage et coiffé d’un minuscule bonnet blanc dort précieusement dans les bras de l’hôtesse.
- Mais enfin , Madame, je n’ai fait qu’obéir à vos ordres….vous m’avez demandé de le changer, c’est ce que j’ai fait ! lui rétorque l’hôtesse d’un air triomphant.
PS : merci à BOB le grand, sans
lequel ce texte ne serait pas né ce soir... qu'il en soit remercié publiquement.
