au frais des mots
3. Je pense que je suis invisible pour lui. C’est un homme simple. Depuis le début de la semaine, il porte le même imperméable gris, un peu froissé. On est en période hivernale. Il ne fait pas très chaud. A travers la vitre salie, j’entrevois ceux qui n’ont même pas de quoi se payer un ticket de bus. Ça marche dans tous les sens. Des vêtements bon marché sur le dos, trouvés aux fripes. Quelques vestes à capuches, des sweat-shirts délavés et étirés. Parfois on serait étonné de savoir que derrière tel vêtement, se trouve une grande marque européenne qui termine sa vie ici. Versace sur une peau de pauvre. Contre sa poitrine, il serre un vieux cartable au cuir rouillé et taché. Il est terriblement maigre.. Ses cheveux gris folâtrent les jours de grande pluie. Il a dépassé la quarantaine, sa peau est claire, j’imaginereste persuadée qu’il ne m’a jamais vue. Même si un arrêt brutal me projetait contre lui, il se contenterait de s’excuser et reprendrait aussitôt son monologue silencieux. Je fais partie des filles invisibles. De celles qu’on ne regarde jamais parce qu’elles n’ont rien d’extraordinaire. Ni leur silhouette, ni leurs vêtements ne peuvent les faire se détacher de la masse. Je ne suis pas certaine non plus qu’on m’écouterait si je décidais de prendre la parole. Aucune lumière ne rejaillirait sur celui qui prendrait quand même le risque de me pendre à son bras. Si je ne pousse pas un peu le destin, je crains bien qu’il ne me verra jamais. Je crois que je l’aime. qu’il est étranger. C’est difficile de lui donner un âge. De temps à temps j’arrive à croiser ses yeux. Mais son regard est un regard intérieur. Un de ces regards qu’on n’accroche pas, inutile d’être une belle fille. De toute façon je ne risque rien. Je Ce matin, le gouvernement a annoncé qu’il déployait les forces armées dans la ville. Je n’ai encore rien vu.