au frais des mots
VI -
La journée se plissait entre activité microscopique démesurée et plage d’ennui mortel.
Il lui était simplement et formellement interdit de toucher aux lauriers-roses. Soucieux de ne pas s’exposer inutilement une nouvelle fois à la pesante obligation de se laver les mains, il obtempérait sans sourciller et se gardait bien d’aller fourrer son museau dans l’odeur sucrée des fleurs au feuillage empoisonné.
De part et d’autre de la grande maison, cachées par des bosquets aux fleurs blanches et aux baies noires, s’ouvraient de fines allées envahies d’iris et de « grimpe-en-l’air » que personne jamais ne venait déterrer. Un œil expert ne découvrait aucun horizon possible. Tout était plein. Impénétrables lieux croisés par les fers du soleil qui seuls pouvaient crever l’épaisseur des frondaisons sauvages et des bosquets de furtive noirceur.
Il se rappela ses peurs.
Tout au fond, au bout d'une allée qui lui semblait interminable, dans la perspective invisible, se tenait le "mazet", la maison des origines, celle des tantes et des oncles, de la grand-mère et du grand-père, celle des petits enfants d’une autre époque. Longues ribambelles de visages inconnus mais dont les noms résonnaient à ses oreilles. Il en était devenu le successeur inconnu. Bordée d'une terrasse aux pampres de vignes dont les fruits trop sucrés à la fin de l’été s’écrasaient à terre et pourrissaient lentement sous le picotement des grands oiseaux noirs, elle semblait définitivement endormie. S’y rendre était une véritable expédition. Interdiction d'approcher car la structure était en piteux état et tout le monde avait peur qu'elle s'écroule. Il jetait parfois un coup d’œil et s’éloignait aussitôt, terrorisé à l’idée qu’il puisse être enterré vivant sous le cruel plancher. Autour les pierres chaudes, plates comme des crêpes de mars, les lézards, les iris en centaines, la lavande en bouquets étouffants. Au centre de la terrasse, une fontaine d’un vert plus proche du noir et encore en état de marche.
Impossible d’aller plus loin.
Alors il traînait lamentablement entre les fourmis qu’il considérait comme de véritables agents de renseignement militaire et les lézards, aussi paresseux que lui. Il s’étalait à plat ventre sur les pierres brûlantes et abandonnait toute forme de volonté. Tout était ennui, monumental ennui et création d'imaginaire.
Il était tard, c'était le début de soirée. Dans son dos la pierre poursuivait plus lentement son lent transfert d'énergie, mais déjà
il s'en détachait et reprenait conscience du monde auquel il appartenait. Un peu étourdi, comme ivre sous les coups des souvenirs qui l'avaient assailli, il se redressa et d'une main encore
endormie ébouriffa ses cheveux. La lumière déclinait mais il faisait encore jour. Il se saisit de son sac et déplia consciencieusement la veste de soie sauvage.
Il pensa savoir ce qu'il pouvait faire. Il lui suffisait de la chercher. Elle devait être encore là et tout à l'heure dans les jardins, ils chemineraient ensemble et il lui raconterait.
Qu'importe ce qu'il devrait faire pour l'aborder.