En fait, Pierre mentait à moitié. De toute évidence, il n’était pas un véritable coach au sens strict du terme et du concept apparus dans les vingt dernières années, mais nul doute qu’il se montrait sous ses airs réservés très habile à repérer et maîtriser certains processus relationnels.

 

Mon Tonkinois savait exactement où appuyer pour me faire agir et me révéler ce que j’avais mis tant d’années à soustraire à mon esprit. Il devint évident que son principal but était de me rendre autonome rapidement et non dépendante de sa présence. Moi j’aurais bien conservé les deux, à dire vrai, mais une fois encore, je laissai le destin décider.

Ça peut paraître étonnant, mais tout au long de ma vie, je me suis longtemps comportée scrupuleusement en fonction de ce que l’on attendait de moi. Bébé, je restais à ma place, cintrée pendant des heures dans ma poussette. Je n’émettais aucun bruit, jouant avec mes mains comme avec des marionnettes. Enfant, je vouais un amour inconditionnel à ma mère. Aussi dès que cette dernière me demandait d’un battement de cils de ne pas la contrarier alors que je faisais mine de vouloir quelque chose dont elle n’avait pas envisagé l’éventualité, je capitulais à peine mortifiée. Par amour pour elle, j’obéissais à tous les ordres. Je me comportais de façon identique avec mon père qui lui-même se conduisait semblablement avec elle. Je passais dès lors pour une enfant calme, mais facile à vivre.

 

 

 

Cependant, c’est sur mon frère que mes parents projetèrent leurs ambitions les plus secrètes. Je cédai volontiers la place et m’affadis jusqu’à me rendre invisible.
C’est d’ailleurs à cette époque que je me découvris une passion pour les vêtements noirs.

Mon noir gothique (en avance sur son temps) me permit seulement d’accentuer tout à la fois mon brin romantique et ma fâcheuse tendance douze mois par an à avoir l'air d’une endive maladive.

Bref, de lui, ils espéraient beaucoup. Quand il s'orienta vers la construction aéronautique, c’était presque comme si pour eux, il avait déjà marché sur la lune. Heureusement, ils sont morts avant son accident. Facile de comprendre que l’alunissage aurait été un peu brutal. J’imagine sans joie ce qu’ils auraient ressenti à la vue de sa brillante carrière de jeune premier réduite au plateau de la taille d’un fauteuil roulant ! Electrique, certes, mais vraiment très étroit !

Plus tard, j’entrepris de subir paisiblement une adolescence sans intérêt. Mon physique  ne m’attirait aucune sympathie et je ne révélai aucun don qui m’eut permis de me distinguer au milieu des autres. Je me fondis simplement de façon un peu plus profonde dans les murs familiaux, démarrai une vie intérieure secrète et satisfaisante et créai d’extravagantes histoires toutes racontées à la première personne. Je reconnais bien volontiers qu’il ne me vint jamais à l’idée de transcrire sur un support. Je n'avais vraiment aucun talent.

Encore bien plus tard, et après des études tout à fait honorables, j’obtins moi aussi un excellent diplôme de l’enseignement supérieur

 

Quand Pierre et Martin provoquèrent la collision, ils savaient que mes connaissances dans un petit nombre de domaines classés haute-technologie me permettraient de m’intégrer facilement dans le monde des affaires. Nous entrions dans une période où l’espionnage industriel se développait de façon vraiment préoccupante.

 

J’étais loin de  pouvoir concurrencer un agent expérimenté, mais je possédais l’avantage d’une certaine fraîcheur. Cracovie était devenue un centre pivot pour des industries modernes. Elle venait de se placer à la pointe des technologies.

Ma tâche consista à entrer en contact le plus efficacement possible avec des ingénieurs possédant leurs entrées au « Technoinkubator » de la ville. J’effectuai quatre visites d’entreprise. Je fis quelques photos, dessinai angéliquement un ou deux croquis, et ramassai sur le sol des poussières de matériaux composites. Je savais que ces derniers permettraient à mes interlocuteurs de se faire une idée précise des axes de recherche et de leur état d’avancement.  Pierre me programma également une journée dans une foire-exposition. J’y récupérai une abondante documentation et sortis plusieurs fois mon numérique. De même j’embarquai quelques échantillons. La masse d’informations que je collectai en cinq jours rassura Pierre. Je m’avérais être résolument un bon cheval. L’équipe était en train de rentabiliser toute l’énergie employée à calculer dans les mois précédents ce que je pouvais valoir.

[...]

 

Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 22:24

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