Je raccrochai le combiné et me préparai à retrouver mon groupe pour les activités de l’après-midi. Quand je les eus rejoints, je balbutiai quelques excuses inaudibles à l’égard de l’animateur qui s’était inquiété de mon absence. Ce serait mentir de dire que je n’étais pas énervée. Je ne tenais littéralement plus en place. Une barre douloureuse me vrillait le ventre et - les joues écarlates et la mèche pendante - , je m’efforçai de me défouler sur les différentes machines tout le reste de la journée.

Cependant, tout en pédalant comme une forcenée cherchant son second souffle, je réfléchissais. Je n’étais pas idiote même si j’en avais l’air. Ce que Pierre me proposait, j’imaginais bien que ça se situait  à des années lumières de mon quotidien et que cela ne devait pas vraiment être de l’ordre du boulot officiel. Mais ils m’avaient choisie, et c’était la seule chose qui m’importait.

Je me montrais terne à l’extérieur or, un petit volcan de folie était resté tapi au fond de mes entrailles pendant les trente dernières années. Si un homme pouvait - d’une simple proposition - l’activer, je ne voyais pas où se situait le danger. Je n’avais pas d’enfant, je menais une vie monotone, quelconque et absolument dénué d’intérêt. Mon univers stérile avec mon frère faisait de moi la cible idéale pour les marchands de rêves. C’était mon aspect insignifiant qui les avait attirés ? Et bien, quelle raison valable pouvait m’empêcher d’en profiter moi aussi si j’y trouvais mon compte ? Pierre me plaisait. Je comptais bien lui plaire un jour.

Je terminai le séjour tranquillement.

 

Pierre me rappela le samedi matin alors que je franchissais le seuil de mon petit pavillon. Le chien avait été rentré, de gros nuages noirs s’annonçaient à l’ouest de Roissy. Mon frère préparait le repas tout en jetant un vague coup d’œil à un cargo qui traversait le ciel orageux. Cela faisait des années que nous ne prêtions aucune attention aux vrombissements assourdissants des gros porteurs mais leurs déplacements à peine mouvants restaient quelque chose d’absolument fascinant. Comme lui, je levai la tête et suivis l’avion. Nous avions toujours habité Vaudherland. Nos soirées étaient rythmées par les va-et-vient des lourds oiseaux métalliques. Il me fallait moins de quinze minutes pour rejoindre l’aéroport. Je me dis toujours que mon histoire aurait sûrement été différente si j’avais résidé ailleurs…

La douce voix fit de nouveau son effet. Elle me diffusa ses informations à la façon d’un goutte à goutte dont le cathéter n’aurait jamais été douloureux. J’en pris connaissance dans un silence religieux ce qui était un véritable exploit pour moi.

Ma première mission avait lieu la semaine suivante. Il m’informa que nous partions pour Cracovie sur un vol de LOT Polish Airlines. Je devais le retrouver une heure avant le départ au point rencontre du Terminal 1.  Il me suffisait de préparer un sac avec quelques affaires et surtout de quoi pratiquer du sport. Nous descendrions dans un palace à un peu moins de 5 km de Dubrow. Un séjour en thalassothérapie avait été réservé, deux chambres séparées, mais contigües. Pierre se ferait passer pour mon coach personnel.

 

- Vous avez compris ? me demanda-t-il. Inutile d’en parler à votre frère, d’accord ? Trouvez quelque chose.

 

 

La première fois, je dois avouer que je n’ai pas eu grand-chose à faire.

Au cours du vol, il m’expliqua en quelques mots ce que l’on attendait de moi. J’essayai de me détendre, il fallait vraiment que je sois à la hauteur. Je sentais bien qu’on me testait. Si je me révélais décevante, il n’y aurait peut-être pas d’autres propositions. Le reste du voyage se déroula dans un silence poli.

Nous arrivâmes au palace en fin de matinée. Pierre s’occupa des formalités, il me suffit de lui glisser mon passeport et de signer la feuille d’accueil. Puis, une fois qu’on nous eut donné nos cartes magnétiques pour accéder aux chambres, nous allâmes déjeuner. Le repas fut simple. La conversation d’une banalité affligeante. J’appris facilement à manipuler mon nouvel appareil numérique. Pierre éludait toutes mes questions d’une façon ou d’une autre. Nous ressemblions davantage à un couple mal assorti qui n’a plus rien à se dire qu’à un client et son coach personnel.

 

L’après-midi, je me dirigeai seule vers le spa. Un peu intimidée, je reçus un peignoir, une serviette, un sac en plastique transparent et un atroce bonnet de bain noir. On me remit également un programme personnel et j’enchaînai ensuite les soins entre deux verres de tisane rooibos et deux dodelinages dans les différentes salles de repos. Je n’avais jamais eu l’audace de choisir un séjour voué au bien-être du corps dans sa totale simplicité. Les massages, les huiles essentielles, les boues parfumées, tout était nouveau pour moi. Aussi nouveau que le fait d’être dans un hôtel 5 étoiles accompagnée d’un homme.

J’avais bien accompagné une fois mon frère dans un centre de rééducation ambulatoire, les premières semaines après son lamentable accident. Pour économiser, nous avions pris une chambre dans un hôtel de première catégorie. Chaque jour, je l’avais accompagné au centre. Il y avait bénéficié d’une remise à (presque !), mais on ne m’avait jamais laissé accéder à la piscine.

Je découvris donc avec effarement les plaisirs capiteux que ma nouvelle vie m’offrait. On pouvait vraiment dire que j’avais fait le grand saut entre mon escale bretonne pour adultes en détresse et celle beaucoup plus distinguée que j’étais en train de deviner, yeux et oreilles grand ouverts.

Les déplacements silencieux et fantomatiques des clients me procurèrent la sensation bizarre que j’avais atterri dans une station orbitale. Quelques puits de lumière laissaient entrevoir le ballet de nuages filandreux, mais on aurait tout aussi bien pu les croire fictifs.

Mon premier séjour dura cinq jours. Le premier, je dus identifier deux personnes présentes dans l’établissement. Le deuxième, il me fallut établir quelques contacts visuels. Le troisième, j’eus pour mission de réussir à me faire inviter à dîner.

Le reste du temps et toutes les fois où je pus quitter mon atroce peignoir blanc et me défaire de mes sandalettes grises, je me promenai dans certains lieux de la ville et pris des photos. Pierre me retrouvait pour déjeuner puis nous nous enfermions dans ma chambre pour faire le point entre deux séances de bains bouillonnants.

C’est ainsi que le premier soir et les soirs suivants, parallèlement à ma nouvelle activité, j’entrepris de me renseigner sur ce qu’était le coaching.


 

Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:26

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