La nuit porte conseil à moins que cela ne soit l’inverse. Je ne fermai quasiment pas l’œil au cours des dix heures qui
suivirent notre première rencontre !
Je n’arrivais pas du tout à situer Pierre. Il semblait être sportif, enfin autant que je pouvais l’être moi-même si l’on tenait compte de mes vêtements ! La finesse de ses mains m’orientait vers un métier de contact et excluait le travail pénible de la terre ou celui plus mécanique de l’usine. Je n’avais pas vraiment discerné ses traits. Mon regard s'était focalisée sur ce visage lisse qui me souriait. Tout en m’agitant dans mes draps blancs, je ricanai bêtement en pensant que mon asiatique ne devait pas tout de même pas donner dans la rizière et passai en revue les plaisirs raffinés qu’elles pourraient me procurer si je me montrais habile.
Exténuée, mais satisfaite, je réussis quand même à m’endormir quelques heures avant l’aube.
Le lendemain, je pris le temps d’engloutir mon petit-déjeuner, pour la bonne et simple raison que même soucieuse, rien jamais, ne me coupe l’appétit. J’adore soulever la languette des petits
rectangles de confiture pour y plonger ma cuillère avec délice. C’est ce qui fait tout le luxe de la marmelade industrielle qu’on trouve dans les hôtels.
À la maison, mon frère et moi, nous ne nous permettons jamais ce genre de dépenses futiles.
Nous nous contentons d’acheter de gros pots d’un kilo. Une fois entamé, il faut bien compter six mois avant de racler la dernière portion. Le goût en est devenu insipide, la texture indéfinissable et la couleur complètement terne. C’est un peu comme ces personnes qui ne mordent jamais dans du pain frais et qui terminent d’abord celui du jour d’avant ce qui fait qu'elles passent leur temps à manger du pain mou ! Et bien la confiture, c’est pareil !
Un rectangle pour moi toute seule, c’était donc en quelque sorte le luxe de mes vacances chèrement payées et le plaisir
(dix jours renouvelé) d’être sûre d’avoir chaque matin un produit nouveau, brillant et goûteux à me mettre sur la tartine.
Rien de plus délicieux qu’un pot qu’on entame et quelle extase de savoir qu’à peine attaqué, il sera déjà fini !
Une fois les miettes sagement regroupées au coin de ma sous-tasse, je retournai rapidement me laver les dents et je
fonçai vers la petite boutique entrevue la veille. Il était dix heures, elle venait d'ouvrir. La vendeuse, aimable, me conseilla de prendre une belle robe de plage à ramages jaune et rouge. Quoi
qu'il en soit, je ne me trompai pas, refusai la robe de perroquet et jetai mon dévolu sur une adorable tunique en lin noir, aussi aérienne que cette matière le permettait.
Pierre n’aime que le noir et le vert, des couleurs qui
se fondent facilement dans la nature. Je devais l'apprendre plus tard.
Je poursuivis mes achats en échangeant la paire de baskets de mon frère contre des souliers à petits talons. Ça au moins, je sais maintenant que ça ne pouvait que lui plaire.
En revenant vers l'hôtel, deux heures plus tard, je le découvris qui m’attendait devant la porte. Surprise, je réalisai
qu’il n’était pas seul. L’homme qui l’accompagnait était une véritable armoire, un type d’un mètre quatre-vingt-dix au moins et qui devait bien peser ses deux quintaux. Mon petit Pierre (c’est
ainsi que je l’avais appelé toute la nuit) lui arrivait à peine à l’épaule et me semblait tout à coup terriblement fragile.
Intimidée, je lui tendis la main et saluai son comparse.
[...]
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