J’avais terminé les formalités quand ils m’ont remis un sac-poubelle. C’était lourd. Je l’ai légèrement entrouvert, il n’était pas fermé. En écartant le plastique, j’ai reconnu un sac de voyage parmi les trois qu’il contenait. Un sac en toile que j’avais reçu gratuitement lors d’un achat par correspondance. Les autres m’étaient absolument inconnus. Ils semblaient encore neufs.

Le sac-poubelle a commencé à peser au bout de mon bras. Un peu plus loin, une banquette était disponible, je m’y suis assise.

J’ai farfouillé à l’intérieur. Dans celui que je connaissais, j’ai de nouveau trouvé un autre sac, un sac à main bon marché, en vinyle noir et souple. Il recelait un carnet à spirale. J’ai vu que deux pages à peine étaient remplies. La couverture était en carton bouilli, écarlate. La couleur des cerises, une fois les fleurs d’avril éparpillées dans la douceur du printemps. J’ai tout de suite pensé que les fleurs de cerisiers possèdent une vie belle et courte. On était au début de mai et j’aimais les cerises. J’aimais les carnets aussi. J’avais toujours aimé les carnets.

Celui-là malgré son aspect flambant neuf, avait une drôle d’odeur, une odeur un peu métallique. Dans le hall, quelques voix se perdaient au long des murs. Je ne comprenais pas grand-chose. J’ai tourné et retourné l’objet entre mes mains. Je ne savais pas trop ce que j’allais y trouver et si j’avais vraiment envie d’en prendre connaissance. L’horloge indiquait  huit heures, on m’avait appelée à six, j’avais un peu de temps avant de me mettre en retard. En retard, ce matin, moi ?  C’était complètement irréel de penser à un truc comme ça.

À la machine à café, j’ai inséré une pièce et j’ai attendu la boisson tout en suivant méticuleusement les instructions. J’aurais aimé fumer une cigarette, mais il était encore trop tôt. J’ai ouvert le carnet.

C’était écrit à l’encre violette et au stylo-plume. J’ai reconnu tout de suite sa petite écriture de mouche, appliquée, méthodique, sans grande personnalité. Chaque lettre bien montée à sa juste hauteur, avec son plein et son délié. Rien de très épais. Un tracé de personne droite, qui obéit et qui respecte l’ordre. Il y avait peu de ratures. Mécaniquement je les ai comptées. J’en ai repéré cinq,  espacées de façon irrégulière, comme de légères biffures graciles.

Lundi

Samedi matin, j’ai acheté mon carnet après être passée à la banque pour voir s’ils avaient bien reçu mon  précédent courrier. J'ai aussi choisi un beau stylo-plume et un paquet de cartouches violettes. La couleur de mon adolescence. J’ai l’impression d’avoir quinze ans, comme si je recommençais tout à zéro. Mais JE RECOMMENCE tout à zéro ! Tout est enfin arrangé. J’ai eu si peur.  J’ai pu récupérer ma carte bleue. Elle est  à mon nom cette fois. Ils m'ont priée de bien vouloir les excuser pour la dernière fois. Mon nom en toutes lettres ! Magnifique… Si maman pouvait voir ça… Elle est bleue, un bleu métallique comme je les aime. Celui qu’on voit au dos des ailes des martins-pêcheurs. C’est  désinvolte un martin-pêcheur. Deux coups d’ailes et hop, ça s’en va où ça veut…  Me voilà, grâce à un vulgaire bout de plastique un être libre.

C’est fou comme elle brille cette carte.  Jamais utilisée. Pas une érraflure éraflure.  On peut presque se voir dedans. Je me demande ce que cela va me faire quand je vais pouvoir  m’en servir. Il faut que je lui trouve une housse. Il n’en avait plus à la banque. Ce n’est quand même pas de chance… En attendant, je l’ai glissée sous le siège passager, avec les passeports et l’argent, sous le tapis de sol. Impossible qu’on puisse les  dénicher. La voiture n’est jamais nettoyée.

Je suis épuisée, mais je me sens bien. J’ai encore peur, mais tout ceci est vraiment en train d’arriver ! Pour une fois dans ma vie je fais enfin ce que je veux et quand je le veux. Samedi j’ai chanté toute la journée. J’ai cuisiné pour les enfants. Ils riaient…Après… après comme d’habitude. On a frôlé les murs. C’est long le dimanche tous ensemble. Maman a oublié d’appeler.

Lundi prochain, à la même heure tout sera fini.

Mardi

Hier je n’ai pas pu écrire. J’ai eu trop de travail. En rentrant de l’école, les enfants n’ont pas cessé de me déranger. J’ai préparé leurs sacs. Des pulls,  des chemises, un léger anorak pour chacun. Du petit linge de corps. J’ai cousu leur nom, au cas où. Pour les chaussures, je prévois le minimum.  Les sacs devront avoir l’air tout à fait naturels. Comme d’habitude, maman a appelé en s’excusant me demandant de bien vouloir l'excuser de m’avoir oubliée dimanche… Je lui ai répondu que ce n’était pas grave. Que tout s’était bien passé .  J'ai ajouté que j’étais OK, juste un peu fatiguée par les enfants. Elle n’a pas semblé me trouver normale, elle a un peu insisté… C’était sûrement ma voix.. quand je mens, j’ai la voix un peu trop aigüe.. Je devrais faire davantage attention.  Alors, j’ai raconté mes salades. Elle n’y a vu que du feu. La pauvre, depuis le temps que je lui dissimule la vérité. Elle ne peut pas savoir.  Je me suis couchée le plus tard que je pouvais. Tout le monde dormait déjà. Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec la directrice de l’école. J’ai les dossiers des enfants et quelques adresses. Quand j’ai quitté son bureau, elle m’a regardée d’un air triste en hochant la tête. Je n’ai pas trop apprécié.

J’ai passé la journée à faire le ménage. J’aime bien mon carnet. J’aurais dû faire ça depuis longtemps, mais où est-ce que j’aurais  pu le cacher ?

Mercredi

Hier je croyais que j’allais bien et puis en fait je n’ai pas dormi. J’ai encore passé la nuit à me demander si je faisais le bon choix. J’ai peur. Une peur qui me donne des nausées. Comme un mauvais pressentiment. Ça me vrille le ventre. J’ai vomi trois fois. Mes cheveux sentent mauvais, j’ai dû les relaver. Pourtant, ce n’est rien à côté de ce que je vis les autres jours. Je ne sais pas comment je me débrouille, mais en ce moment j’ai la paix. Ça doit être l’air du printemps. Chacun vaque à ses affaires.  On me laisse tranquille. Enfin parce que j'ai bien voulu..Je déteste ma peur quand elle me prend ainsi tout entière. Si maman me voyait, elle serait désolée pour moi. Mais je ne veux pas lui faire de peine. Je suis grande. Ça va aller. Je suis robuste. Il a bien fallu, autrement ça ferait longtemps que je ne serais plus là. J’ai eu l’assistante. Elle m’a assuré que tout irait bien. Ils ont quelque chose pour moi là-bas. Ce n’est pas grand-chose, mais ça devrait suffire pour commencer.  On m’a répété toute mon enfance que j’étais forte. Pour me redonner du courage,  je suis allée voir au congélateur, en bas dans le sous-sol. J’ai vérifié que la boîte avec les billets n’avait pas bougé. Tout était en place. Je suis vite remontée avant qu’on me pose des questions.  Aucun risque. Quand même, j’aimerais être sûre de ne pas faire de bêtise. Est-ce que j’ai un ange gardien moi aussi ? Maman me dit toujours que oui, mais je ne la crois pas ou plutôt je ne la crois plus… mais comment lui dire.

Jeudi

Ce matin avant le réveil de la maison, j’ai enfin pu déplacer les sacs. Je les ai cachés un par un, dans un énorme buisson près de l’école. J’ai fait deux allers-retours dans le noir. Ça fait comme une grosse haie. À quatre  trois jours du départ, ça m’étonnerait que quelqu’un tombe dessus. J’ai eu un peu froid, on est en mai, mais comme  dit maman,  les hirondelles ne font pas le printemps.. Je n’ai pas le temps d’écrire. Je ne suis pas seule. Le départ est prévu pour dimanche.

Vendredi
Pas le temps d’écrire ! Je suis si  heureuse ! Je suis si  heureuse ! Je sais bien que ce n’est pas bien de ne pas écrire, mais je me rattraperai ! promis ! je me rattraperai. Aucune inquiétude là-dessus ! ha ! ha ! ha ! J’ai quinze ans et je suis folle !

Samedi

C’est pour demain. On sera tranquilles. La voie devrait être libre. Hier soir, j’ai tout expliqué aux enfants. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Ils sont assez grands maintenant pour savoir comment se comporter. Faites que maman ait raison et que j’aie  un ange gardien au-dessus de nos têtes pour nous sortir de ce pétrin. Je jure que c’est la dernière fois que je me fais avoir…Nous allons nous amuser comme des petits fous à préparer notre nouvelle installation… Il n’y aura pas beaucoup de meubles, c’est certain, mais quelle importance cela aura-t-il vraiment ? J’y mettrai les couleurs de l’arc-en-ciel…ça sentira l’été… nous serons enfin protégés..Maman va être tellement contente.. Quand on sera là-bas, je l’appellerai et je lui dirai toute la vérité. Rien que la vérité et l’entière et vraie vérité.

 

Voilà, c’était ses derniers mots.

 

Ils ne sont pas allés très loin.

Ce matin, au téléphone, la gendarmerie m’a dit qu’ils n’ont pas souffert, peut-être même, a-t-elle ajouté, ne se sont-ils même pas rendu compte de ce qui arrivait. Tout a dû aller très vite. Le camionneur s’est endormi. Le virage à cet endroit précis ne laissait rien voir. Le semi-remorque les a fauchés alors qu’ils s’engageaient sur la nationale qui devait les conduire à l’aéroport.

J’attends son mari. Je crois que je ferais mieux de ranger le carnet. De toute façon, dans une certaine mesure, c’est à moi qu’elle écrivait, non ?

 

Lundi 13 avril 2009 1 13 /04 /2009 07:31

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Commentaires

Je crois bien qu'ils existent, j'ai une aie, Yvionne Daudet qui a écrit sur lui L'ange odiaux et Un rôle d'ange heureux
Commentaire n°1 posté par Charles Daney le 19/10/2009 à 06h30
Je crois que la vie nous prouve souvent le contraire.. mais merci pour le passage !
Réponse de Soleildebrousse le 28/10/2009 à 20h04
la finale vient sans une seule baisse de rythme, et ces ratures, quelle trouvaille !
Commentaire n°2 posté par babel le 18/04/2009 à 02h08
Bonjour,

woa, c'est bien écrit! J'aime bien l'effet d'écriture réaliste (ratures, fautes d'orthographe)

Merci beaucoup!
KAB
Commentaire n°3 posté par Kim Ann Burden le 12/04/2009 à 11h50
de rien ;)
Réponse de Soleildebrousse le 12/04/2009 à 12h50
ben...je viens de prendre un coup en plein ventre là.
Commentaire n°4 posté par Henriette Mauvaise-Foi le 11/04/2009 à 12h34
Ben.. oui, c'était peut-être voulu... ne m'en veux pas... j'ai des trucs bizarres à l'intérieur parfois.. faut que ça sorte...
Réponse de Soleildebrousse le 11/04/2009 à 14h32
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