Quand il entra dans la pièce, il s’approcha du magnétophone. Un vieux modèle. Un Revox G 36 de 1964 à deux vitesses. Il enclencha l’interrupteur et les bandes magnétiques se mirent en mouvement. Il écouta ce qui avait été enregistré.

- Demain, j’ai quarante-cinq ans. Je ne sais pas combien d’années il me reste encore à vivre, néanmoins on peut dire que j’ai eu de la chance. J’ai longtemps cru que ça se passerait difficilement pour moi. J’avais plutôt mal commencé et ça n’a pas été facile de fourrer ça dans un coin de ma mémoire. Depuis deux ou trois ans, je trouve que la vie m’est plus supportable. Mes gosses sont grands et ont ce qu’il faut pour tenir la route ; je présume qu’ils devraient pouvoir s’appuyer sur ce que je leur ai transmis…

Un silence se fit entendre, mais l’oscilloscope montrait que l’enregistrement n’était pas fini. Il perçut le soupçon d’un souffle. La voix reprit :

-  J’ai toujours peur de mourir. Il n’y a pas un matin, pas un soir où je n’y pense. Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadée que je mourrais à dix-huit ans. C’était un pari que je m’étais fait. Un pari à un seul parieur … Une sorte de vision romantique. Paf, comme ça !  A dix-huit ans, je devais mourir ! Je comptais les jours. Il fallait que cela arrive. Cela me donnait un tas de raisons valables pour faire tout ce qui me passait par la tête. Tout. Sans aucune limite.. C’était mon destin. Un destin différent des autres. J’étais appelée. Une sorte d’élue à la façon juive, férocement convaincue. Entièrement tournée vers elle-même. Un mur tout autour. Je devais vraiment m’ennuyer pour penser un truc pareil…Dans mes projections, je visionnais  des images très belles…  Une mort délicate. Juste ce qu’il fallait pour que cela se déroule bien….. Vingt-sept ans plus tard, je me dis que je  n’aime pas trop raconter cette histoire, mais que je ne peux pas en faire abstraction non plus…

Une nouvelle fois, la voix s’atténua. Il y eut un nouveau silence.

- Et puis, mes dix-huit ans sont venus et il ne s’est rien passé. Et rien, c’est strictement rien !  Un anniversaire à mourir d’ennui. Un gâteau, des bougies et un vide sidérant qui m’attrapait par les chevilles et qui s’apprêtait à ne plus jamais me laisser en paix. J’avais attendu l’inimaginable …  à cet âge…… or la mort, saleté de saloperie, me le refusait à moi ! Moi qui l’en avait priée…me faisant ce jour-là, le premier d’une longue suite de  ses plus beaux tours de cochon !  Je me retrouvais condamnée à vivre alors que  ça commençait déjà à me faire drôlement mal…

Pourtant si ce jour-là, la mort s’est dégonflée, mon désir de mourir s’est maintenu... C’était en moi, comme gravé…

La voix tinta en un petit ricanement….

- Je crois que je n’aurais pas dû jouer avec ça.  Aujourd’hui, ça me donne un peu des frissons toutes ces conneries.. . J’ai quarante-cinq ans demain et à l’intérieur, j’ai quinze ans. Je ne suis même pas sûre d’avoir atteint cette haie de l’adolescence qu’on passe à cet âge-là, peut-être suis-je encore un peu plus jeune que je le crois…Il n’y a rien d’original, je pense qu’on est tous un peu pareils. L’enveloppe est là, c’est certain… ça a même tendance à m’affoler cette vieille enveloppe qui se dégrade tout doucement …Pourtant à l’intérieur c’est encore tout neuf ! le cœur, l’esprit, les désirs… les envies… l’amour… ce sont comme des plumes légères, des bulles et des rêves… ceux de mes quinze ans justement.…

On m’a confié que quand on apprend qu’on va mourir (comme si on ne le savait pas avant !), il paraît qu’on passe par un tas de sentiments différents bien codifiés : le déni, l’étonnement, la colère, la rage et puis la plupart du temps une forme de résignation… alors  on commence à ranger ses affaires.  Oui, demain, c’est mon anniversaire.  Vaudrait mieux que je commence à ranger. Je vais avoir quarante-cinq ans.

Vendredi 27 mars 2009 5 27 /03 /Mars /2009 20:27

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