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Moi j’aime bien me promener dans les supermarchés. J’y vais à pied, c’est plus économique. Quand je reçois les documents publicitaires, je regarde les prix et je prends des notes. Je me suis acheté un carnet pour ça. Au début, je m’y perdais un peu, mais ensuite, j’ai fait des parties et maintenant je peux aller directement à mes petites affaires.
Chez Usimo, c'est pas cher. Je paie et je reviens dans l’après-midi. Il y a plus de soleil. Les jours où j’ai vraiment
envie de me faire plaisir, je me contente d’un échange, mais la plupart du temps je rapporte et je demande un remboursement. Ça m’occupe. Une fois je râle sur la qualité, une fois parce que j’ai
trouvé moins cher chez Touniprix. Je n’ai pas encore réussi à entrer en contact avec le directeur, mais j’ai lié une amitié avec le chef du rayon charcuterie.
Maintenant, quand il me voit arriver il me fait du « Bonjour Madame Lefranc » long comme le bras. Je
me demande s'il n'a pas un petit béguin pour moi.
L’autre jour, je lui ai demandé comment ça se faisait que je ne trouvais plus la marque du saucisson
« Cochonor », le saucisson en or comme on dit sur l’étiquette. C’est difficile à croire, mais il a pris du temps et il a discuté avec moi. J’aime bien les supermarchés, c’est humain, on
crée des contacts. C’est ce que je me tue à répéter à Roger qui ne veut jamais m’accompagner. Le chef de rayon a reconnu avec moi que Cochonor, c’était vraiment le meilleur ! À la fin, on a
formé tout un petit groupe. Deux ou trois dames se sont mises à parler avec nous des mérites de la marque.
Le directeur en personne est venu voir s'il y avait un problème rapport à l'attroupement. Alors, le jeune homme m’a
présentée.
Ils m’ont assurée que j’étais une cliente attentive, qu’il en faudrait plus des comme moi. J’en ai été tout émue.
Depuis que Roger m’a acheté l’internet, c’est encore mieux.
J’ai appris à faire fonctionner les moteurs de recherche. Dès que je vois une différence de prix, hop, je note et
j’enfile mon manteau. Tout en galopant vers le supermarché, je mets en place ma stratégie. Mais à vrai dire, ma petite gâterie à moi, c’est le courrier. Le « maileu » comme ils
disent. J’ai réussi à trouver le nom du chef de rayon de chez Usimo et c’est à lui que je m’adresse.
Au début j’ai eu un peu de mal à le croire mais j’ai reçu une lettre dans la journée. Je leur avais parlé d’une poêle
que je m’étais achetée mais qui n’avait pas fait ce que je pensais qu’elle devait faire. Je ne suis pas beaucoup allée à l’école mais j’ai du style, moi, alors je les peaufine mes
"maileux". Le plus incroyable, c’est que dans les premiers temps, ils m’ont répondu. Chaque semaine un message, chaque semaine une réponse. Alors peu à peu, j'en ai envoyé deux par
semaines... puis chaque jour... enfin au tout début, un seul quand même...c'était amusant tous ces petits messages qu'on s'envoyait... Bon, je n'avais quand même pas que ça à faire mais fallait
bien que je reste polie avec eux.
Petit à petit, j’ai pris goût au courrier. Les jours d’hiver, c’était quand même plus pratique. Madame Lefranc
par ci, Madame Lefranc par là… Je crois qu’ils m’aiment bien. Après quoi, je me suis concentrée un peu plus sur ma nouvelle tâche. Je me suis mise à leur signaler toutes les erreurs que je
trouvais en me promenant ici ou là. Alors pour ne pas que je leur cause du tort, quelquefois , ils m’ajoutent des points sur ma carte de fidélité. Parfois pas.
Depuis quelque temps, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je présume que les communications ne fonctionnent plus. Ils ne répondent plus. Je dois envoyer mes messages plusieurs fois par jour. Ils doivent être débordés. Je vais aller voir cet après-midi. Ils ne sont sûrement pas au courant.
Voilà un texte qui fait sourire le lecteur! Comment pourrait-il en être autrement devant cette Madame Lefranc qui a son franc-parlé, qui se met aux nouvelles technologies...
En même temps la lectrice (que je suis) ne peut s'empêcher de rire jaune et de ressentir une sorte de malaise. Cette petite dame qui centre sa vie sur une enseigne commerciale et qui mêle sa qualité de cliente à une sorte "d'amitié" qui n'existe pas...
Cela me fait penser à toutes ces personnes esseulées qui vont discuter 15 minutes à la boulangerie du coin, puis chez le boucher etc etc...
Se donner l'impression trompeuse que quelqu'un vous écoute avec bienveillance alors qu'il fait juste poliment son boulot... solitude moderne et réponse moderne à ce maux.
J'aime toujours autant tes mots!
Bonne journée
Sandy
Dehors la nature, les bois, les êtres humains qui ont besoin de chaleur et de paroles... de gestes tendres et de partage, qui ont besoin de donner aussi.. et là, entre les rayons, une forme de solitude intérieure et extérieure.
on la voit très bien.
(enfin "je" vous aide ! Moi, consom-actrice)
La main au collet du charcutier et le porte monnaie dans la gueule du loup, je trie, je rale, je gère et je mégère, mais je m'occupe surtout à ce qu'on ne m'oublie pas, moi.
Les supermarchés laissent les âmes se perdre entre jambons et saucissons, mais qui est le plus cochon...
Celui qui fait vendre, ou celui qui fait braire ?
^^
une usurp-actrice ?