Martin l’avait entraînée dans un coin obscur du couloir. Son entêtement tenait du prodige :

- J’ai toujours cru aux histoires d’amour. Il n’y a aucune raison à ce que je ne puisse pas y croire. Maintenant, il est certain que je suis incapable de te dire ce que c’est que l’amour ! Tu m’aimes, toi ? Allez, dis-le-moi que tu m’aimes ! …

Ouvrant grand les bras, il poursuivit son envolée :

- Ha ! l’amour…l’amour ! Un sentiment étrange mille fois ausculté, comprends-tu ? De définition en définition, chacun cherche à savoir si ce qu’il a entre les mains en est ou pas. Être ou ne pas en être....Imagine...

Il tendit vers elle les paumes de ses mains osseuses :

- On passe notre temps à planter notre nez sur les scarifications noires inscrites au cœur de la page et puis on relève les yeux et on compare. Le dictionnaire n’indique rien ! Et rien ne ressemble moins à l’amour que l’amour…

Jeanne le regarda effarée et haussa les épaules. Le saisissant par la manche, elle le tira vers la sortie.

- Tu es ivre, allez viens, on se tire.

La soirée annuelle s'était prolongée. Une fois de plus, elle avait mal tourné. Certains en avaient profité pour régler leurs comptes. Un joli monde que le monde du bureau. Une pelote d’intrigues et de frustrations, un filet d’intérêts aux mailles invisibles. Un grand clash avait eu lieu. Le chef du personnel, un pauvre type qui n’avait jamais réussi à atteindre les objectifs qu’il s’était fixés, avait essayé de les monter les uns contre les autres à coups de rumeurs diffusées comme des tumeurs malignes. Il lui suffisait d’avoir un peu de monde autour de lui et il réussissait presque à tous les coups. Jeanne avait l’impression d’être la seule à voir au travers de ce type malsain. Elle avait beau se promettre qu’elle ne dirait rien, il y avait toujours un moment où sa bouche s’ouvrait malgré elle et lâchait un flot de paroles incontrôlables.

C’était toujours pareil. Martin que tout ceci ennuyait à mourir, buvait un coup de trop et aussitôt il embrayait sur son sujet favori. Jeanne se laissait faire, préférant oublier ce que signifiaient les mésententes chroniques liées à son quotidien professionnel. Martin était son confident. Elle lui devait bien ça.

Elle, son obsession, c’était la violence. Toute forme de violence. Verbale, physique, psychique. La veille encore, alors qu’elle se rendait à son travail, elle avait croisé un chien hagard. Son cou était une plaie à vif. Des petits malins lui avaient attaché une ficelle à l’encolure. Ça devait remonter à longtemps. Il avait dû échapper à ses propriétaires. La bête avait grandi et était devenue de plus en plus sauvage. Le collier de fortune avait entaillé la chair et creusé une ulcération purulente.

Jeanne avait eu le réflexe de stopper son véhicule. Mais alors même qu’elle faisait le geste, elle savait que l’animal ne se laisserait pas approcher et qu’il signait lui-même sa condamnation. Ici, la fourrière n’existait pas, encore moins les services vétérinaires municipaux. Le cœur serré, elle avait remis la voiture en marche.

Arrivés sur le parking, Jeanne ouvrit la porte à Martin qui s’avachit aussitôt sur le siège passager et entreprit de choisir une fréquence radio satisfaisante. Avant d’actionner le démarreur, elle le regarda. C’était un homme doux, paisible. Jeanne ne l’avait jamais vu chercher à faire du mal ou à blesser quelqu’un. Ses prises de parole se résumaient à de grands discours métaphysiques sur la nature des choses et la profondeur des êtres. Rien de très concret au sens pratique du terme ; du coup, ses positions n’entraînaient que de légers haussements d’épaules et quelques sourires navrés. Jeanne, elle, provoquait des tempêtes à chaque fois qu’elle s’entêtait à dire ce qu’elle pensait. De fait, tout les opposait. Elle n’avait jamais su comment leur amitié était arrivée. Il avait bien fallu à un moment ou à un autre qu’ils trouvent quelque chose pour les lier ainsi. Jeanne se demanda si Martin avait eu un jour ou l’autre des espoirs la concernant. Elle sourit à l’évocation du corps de Martin sur le sien et enclencha la première. Le parking était plongé dans le brouillard.

Martin plaqua sa tête contre la vitre de la portière et sembla captivé par les reflets de lumière démultipliés par les molécules de brouillard accrochés à la chaussée mouillée. Jeanne repensa à la soirée.

Dans les premiers temps, les conflits avaient reposé sur des zones de pouvoir, ils étaient désormais passés dans le désaccord de personnes et de valeur. C’était à qui l’emporterait sur l’autre au regard d’une partie du public qui prenait un malin plaisir à les voir s’entre-déchirer à coup de phrases assassines ou de forages souterrains. Les groupes étaient formés depuis plusieurs mois, pourtant aucun n’avait de chef. Jeanne imaginait cela comme des nappes de brut et de fuel en dérive à la surface de l’océan. L'importance relative des courants par rapport au rôle du vent dépendait avant tout des conditions météorologiques et du comportement de ces nappes dans le milieu. Or, chacun d’entre eux à leur manière représentait une force naturelle et tous avaient une fâcheuse tendance à se laisser emporter par les mouvements dominants.

Au moment où elle s’engageait dans la grande avenue, Martin reprit la parole :

- Tu n’as pas été très fine, ce soir, non ?

Jeanne prit le temps de la réflexion et scruta la nuit au travers du pare-brise.

-  Non… pas vraiment.

Un silence suivit sa réponse.

- Mais bordel tu vois comment ils sont ? Tu acceptes ça, toi ? C’est quand même incroyable de ne pas réussir à s’entendre !

Tout en râlant, Jeanne hochait la tête et vérifiait mécaniquement si la voie était libre.

- Je n’en peux plus de toute cette violence… Je veux partir, Martin. Je dois trouver autre chose, démarrer un truc, je ne sais pas moi, mais un truc différent… Je réalise que je ne suis plus capable d’accepter cela. J’en arrive à croire que ce sont tous des minables mais peut-être est-ce tout simplement est-ce moi qui ai changé… Toute cette violence me détruit, Martin…

Sa voix s’était réduite à un filet. Martin tourna la tête. Elle lui jeta un bref coup d’œil, l’obscurité ne lui permit pas de déceler l’expression de son visage.

- Qu’est-ce que tu veux faire ? Garder des chèvres sur un haut plateau ? Tu n’es pas faite pour ça.. Regarde-toi Jeanne… Tu aimes te battre, tu aimes avoir raison. Tu leur dirais quoi à tes chèvres, hein ? Qu’il faut changer le monde ? Qu’il faut détruire l’espèce humaine ? Incapable de protéger ce à quoi elle tient le plus ? Y a pas de bataille sans violence, y a pas de victoires sans cadavres, Jeanne.

Martin se redressa sur son siège et contempla lui aussi le ruban noir qui défilait. Jeanne se demanda où il pouvait aller chercher des sentences aussi péremptoires. Elle sourit et détendit la crispation de ses mains sur le volant.

Jeanne dégagea sur la voie de droite et ralentit. Les lumières de la ville disparaissaient peu à peu. On ne voyait presque plus rien. De temps en temps, au détour d’un virage, les phares faisaient naître des images un peu effrayantes. Le temps d’un éclair, son regard croisa celui de deux bêtes aux grands yeux paisibles. Dans le froid de l’hiver, elles avaient été comme oubliées, à l’écart de l’hivernage. Deux filets de brume tendre et laiteuse sortaient de leurs mufles collés l’un à l’autre. Jeanne eut un frisson et accéléra légèrement.

- Je n’en sais rien, moi ce que je veux faire… rugit Jeanne, le menton coincé dans le col roulé de son pull. Tu crois vraiment qu’on peut le savoir comme ça, du jour au lendemain ? Regarde donc autour de toi… Tu sais ce que j’ai vu hier ? Une affiche vantant le microcrédit. En France ! le microcrédit ! Pour permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens de le faire ….de renouveler leur paires de lunettes ! Y avait un visage de petit vieux sur la pub… un petit vieux tout bête… ça me rend dingue un paradoxe pareil. Les vitrines croulent sous les trucs à pas de prix et on te propose un procédé de misère comme si on était dans un pays en voie de développement. 

Martin s’agita et plaça sa main sur la cuisse de Jeanne en signe d’apaisement.

- Relax, Jeanne.. tu vas pas tenir à ce rythme. Tu devrais prendre des vacances.

La pression se fit plus soutenue. Jeanne aimait bien la façon dont Martin aspirait sa colère. Elle enviait les grandes accolades américaines. De grandes tapes dans le dos, des embrassades fraternelles qui lui semblaient plus franches que les bises un peu ridicules et désagréables des petits français.

 

La voiture s’engagea dans l’allée. La terre était humide et grasse. Elle collait aux chaussures. Jeanne longea la maison et arrêta le véhicule. Martin n’avait pas retiré sa main. Il s’était endormi.

 

Mercredi 4 mars 2009 3 04 /03 /Mars /2009 21:25

Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

Recherche

Derniers Commentaires

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés