Isidore Lebeau, le sous-lieutenant de section lui avait assez vite lâché le morceau. En gros, rien. Le procès-verbal se réduisait lamentablement à un seul témoignage. La dernière fois qu’elle avait été aperçue, la victime sortait du cimetière, un bouquet de fleurs à la main.
Dans la chambre, les pales du ventilateur tournoyaient mollement ; leur grincement mécanique amplifiait les émanations de sueur et de mauvais whisky.
Près de la fenêtre, Duran Durand contemplait les palmes qui, figées, n’avaient pas une fois oscillé dans l’air liquide de cette fin de samedi après-midi. Quand le soir se serait enfin installé, peut-être un léger souffle de vent traverserait-il la sous-préfecture. Pour le moment, la ville étouffait littéralement et ses petits secrets se mettaient à développer d’acres senteurs.
Au loin, il aperçut la fumée blanche d’un réacteur. Quelques traînées et puis plus rien.
Le soleil déclinant avait tout absorbé.
D’un revers de la main, il chassa mécaniquement une mouche qui s’entêtait à vouloir forer la moustiquaire. La bête s’épuisait. Son vrombissement le détourna un instant de son songe éveillé. Si elle avait été un peu plus maline, elle aurait pu trouver des ouvertures dans les jointures déchirées du cadre poussiéreux mais, c’était une simple mouche. Son odorat normalement très développé avait dû se perdre au fil des générations précédentes. La lourde odeur de la pièce ne l’avait apparemment pas dérangée. La mouche s’envola en direction du plafond. Ses chiures s’étaient accumulées en longues et misérables traces fines sur le globe d’opaline suspendu au-dessus du lit. L’année de son arrivée, Duran l’avait fixé à l’aide d’un vieux fil électrique à trois brins. Un coup d’œil suffisait pour savoir qu’ils se révéleraient graisseux au toucher. Pas une femme n’aurait accepté de se coucher là, sous la suspension. Enfin, pas une femme normale, pensa Duran.
À 17 heures la machine à écrire s’était tue, ses touches luisaient encore dans la lumière atténuée. Au-dehors, la poussière était rouge. Sur la page, ses notes avaient pris forme. L’article sortirait le lendemain.
Une semaine après son premier contact, le journaliste n’avait pas avancé d’un poil. Le corps mutilé du chef indépendantiste avait été retrouvé par la milice locale. C’est sa compagne qui avait donné l’alerte. Duran la connaissait pour l’avoir fréquentée de près au début de son séjour. Une jolie poupée à la peau cuivrée. De longues jambes, des hanches larges, un petit visage de souris. Ses parents avaient trouvé original de la baptiser Pénélope. Ça avait un petit côté exotique plutôt excitant. Duran pensa à la toile longuement tissée. Il esquissa un sourire. Après deux nuits d’absence où elle avait dû se morfondre seule dans ses draps de soie grise, Pénélope avait prévenu les autorités -ou plutôt l’autorité puisque l’appellation se réduisait pratiquement à Isidore et à un vieux balayeur-cuisinier. Duran avait été prévenu à son tour et s’était aussitôt rendu à la brigade.
Tous les interrogatoires avaient donné un résultat identique. Rien vu, rien entendu, rien à dire. Les mêmes mots, les mêmes têtes, les mêmes dénégations. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir arrosé la moitié de la ville.
Duran Durand songea alors que son article permettrait de classer l’affaire sans suite. La mouche épuisée, virevolta une dernière fois et dans une successions de notes sifflantes s’écroula près d’un vieux sac. L’homme se tourna vers le corps anéanti.
Au fond du sac, deux billets de la compagnie aérienne nationale attendaient sagement que le silence retombe sur la ville. Relâchant alors sa respiration, il imagina ce que dirait son frère quand il lui présenterait Pénélope.
PS : Merci aux IMPROMTUS de me permettre d'écrire.. alors que le soleil est toujours en éclipse... et dans l'ombre.
Derniers Commentaires