Partager l'article ! Valentine: Clouée dans son fauteuil roulant, les yeux mi-clos, Valentine observait Henri qui s ...
Clouée dans son fauteuil roulant, les yeux mi-clos, Valentine observait Henri qui s’apprêtait à la déplacer vers la cuisine. Par la fenêtre elle pouvait apercevoir la cime à peine violette des ormes du jardin et entendre les bruits assourdis de la circulation provenant du carrefour. L’hiver s’était installé depuis quelques jours. Un hiver froid et sec. Ses rhumatismes la faisaient de nouveau souffrir. Elle n’osait plus se plaindre. De toute façon, Henri ne l’écoutait jamais.
Henri Pinon et Valentine Bosh. Ils formaient une association aussi atypique que celle que représenterait la coordination maladroite d’un protège-parapluie en plastique transparent avec un manteau en chinchilla.
Les voisins soupiraient en regardant passer ce curieux couple. Une paralytique presque analphabète et un helléniste polyglotte réputé. Leur union bancale avait été le fruit d’une rencontre fortuite comme la nature sait très bien en faire. Valentine avait fait la connaissance d’Henri au cours d’une matinée dansante.
C’était la seule entreprise un peu téméraire que le jeune homme avait envisagée pour mettre la main sur l’épouse douce et aimante qui lui préparerait ses repas et lui repriserait ses chaussettes. Il n’avait pas été difficile sur la qualité.
Valentine, tout d’abord flattée, s’était réjouie de la bonne aubaine, mais avait dû rondement déchanter quand la famille d’Henri l’avait rejetée. Ce dernier lui-même devint rapidement trop occupé pour se rendre compte de la souffrance morale et affective dans laquelle il plongeait sa femme. Valentine aimait vivre, rire et s’amuser. Henri raffolait de l’étude, du travail et de la rédaction de monographies assommantes. Comble de misère, l’érudit n’éprouva aucune passion pour l’amour physique. De fait leur union, distraite pour l’un, frustrée, pour l’autre, ne permit à aucun enfant de naître.
Quelques années plus tard, Valentine perdit l'usage de ses jambes dans un accident stupide. Ce fut le commencement d’une guerre souterraine.
Valentine tourna une nouvelle fois ses pensées vers la boulangère du 72 quai de Jemmapes. Elle attendait sa livraison à l’heure. À la pensée des abricots, sa poitrine se souleva d’aise. Pourtant, elle continuait à faire craquer méthodiquement les jointures de ses longs doigts pâles.
Un mauvais sourire éclaira son visage lorsque Henri heurta son fauteuil contre un angle de la porte. Henri était un incapable, une pauvre bête qui n’arrivait plus à la soulager, un Socrate inutile. Elle pensa qu’il serait bon de dégager de la surface de la terre. À cette idée, ses yeux, un camaïeu de gris métallique en viraient presque au noir.
Les choses se précipitèrent le jour où le médecin de famille diagnostiqua cette allergie foudroyante à l’acier. Valentine crut naître une nouvelle fois. Bientôt, la chaîne qui la reliait à cet imbécile serait définitivement rompue.
La malheureuse avait passé des heures à limer rationnellement une vieille aiguille à tricoter.
La poussière serait suffisante pour déclencher une arythmie cardiaque détonante. Il lui suffirait d’en glisser un éclat dans la tarte à l’abricot. Il était dix-sept heures. Le livreur ne tarderait pas.
Alors qu’ Henri l’installait pour le thé, Valentine tendit l’oreille.
En sourdine, dans la cuisine, la radio égrenait ses informations coutumières :
« Mortel incendie dans le 10 ° arrondissement de Paris, une boulangère meurt brûlée vive dans sa boutique.»
Derniers Commentaires