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3. L’homme de l’ombre continue son jeu. Je ne peux lui dire ce qu’il cherche à savoir. La mémoire de mon mari a disparu en même temps que lui. Les coups n’y feront rien. Que puis-je avouer ? Il ne m’a pas fait partager ses activités. Je n’ai jamais douté de son geste. De sa part, cela ne pouvait être qu’une protection et non un refus de me prendre pour une confidente de choix.
Quand j’étais petite, mon père m’a appris à me taire. Il avait d’importantes responsabilités et ne souhaitait pas que
je le trahisse. Ce qui se murmurait à l’intérieur ne devait pas transpercer les fraîches parois des murs de banco.
L'enfant, bavarde à l’époque, s'est entraînée à aimer le silence. La solitude aussi.
Je joue à cloche-pied dans l’ombre d’un manguier. Mon pagne légèrement dénoué à la taille me permet de sauter sans entrave. Je vole de la terre au ciel. J’évite astucieusement l’enfer. Une noix de badamier me sert de palet. Je suis seule. Je chante et je souris. L’avenir est certain. J’ai onze ans.
Un coup part et atteint ma joue déjà douloureuse. Mes yeux sont à moitié fermés. Mes paupières tuméfiées doivent me donner l’air d’une folle. Je demande pardon. Je répète que je ne suis au courant de rien. Mon nez coule. Je renifle. J’entends ma voix. Je ne la reconnais pas. Entre deux hoquets, je cherche à m’enfermer en moi-même. Inutile que je matérialise ce que je vais devoir subir. Ils ne m’épargneront rien. Le viol est une arme de guerre comme une autre. Mon corps doit se désolidariser. Souvent ils cassent les jambes ou les bras. Parfois pas. On va me retrouver quelque part dans une décharge en ville. J’aurai une balle dans la tête.
Alors maintenant, je veux juste que ça aille vite. Même si je n’ai aucune chance de m’en sortir, je peux essayer de faire accélérer les choses. Les hommes n’aiment pas les femmes qui se donnent. Je suis vieille pour eux et mon corps n’a pas d’attrait.
Quand ils comprendront que je n’ai rien à leur dire, ils m’exécuteront. Je serai libre.
Je lance la noix.
Au creux de mes reins, la sueur perle. Tout à l’heure, j’irai chercher pour quelques pièces mon repas de la mi-journée. Je croquerai dans les beignets brûlants, soufflant de minuscules tempêtes de vent pour ne pas m’agresser la langue.
Comme ma première fille, je suis moi-même l’aînée d’une fratrie de douze enfants. Cinq ont survécu. Malgré la bonne position de mon père, les médicaments n’ont pas toujours été capables de sauver les uns ou les autres. La médecine traditionnelle n’a pas pu faire mieux. Aujourd’hui, les temps ont changé. Je veux croire à la survie de ma propre descendance, avec ou sans moi.
arf !
Je ne suis pas une vraie sorcière Y.