Il pleut. Peu à peu au cours de la journée, la luminosité s’est réduite. Les fenêtres, légèrement grises, dénuées de rideaux – elle a toujours aimé la manière hollandaise -   laissent entrevoir la rue. Elle aime beaucoup la pluie. Cela n’oblige pas au bonheur, c’est simple et ça rend heureux les jardiniers. La rue comme une mer. Marée d’hommes et de femmes. Marées d’esprits agités par des vagues de désirs confus et insondables. Tout en se déshabillant, elle suit d’un œil encore vaguement intéressé, les remous dont elle vient à peine de se détacher.  Sur la chaussée glissante, les parapluies poursuivent leur ballet et s’éloignent dans un fragile équilibre de croisements. Ses yeux se dénouent enfin et se rivent aussitôt sur la toile d’une minuscule araignée plantée dans l’angle d’un cadre doré. Elle se dit que si la vie exige le respect des lois du mouvement, cela ne concerne plus l’univers dans lequel elle a décidé de vivre. La petite bête aura donc la vie sauve et continuera à alterner ses propres va-et-vient au fil de ses envies. Elle laisse au-dehors les énergies potentielles. Toutes celles-ci se traversent avec bien peu de chances de produire une collision réelle.

La voici reine en son royaume, et seule une femme est là qui l’attend sagement dans un fauteuil depuis le matin.

Voilà tout ce à quoi elle tient le plus au monde désormais. Rien ni personne d’autre ne compte plus pour elle. Il lui a fallu beaucoup de temps pour en arriver à cet accord tacite.

Dans la pénombre de la pièce, pas un bruit. Elle avance en silence. Les meubles lui sont doux à l’œil. Tout sent bon. Comme à chaque fois qu’elle revient, elle se laisse paisiblement envahir par l’impression de chaleur qui émane de l’ensemble. Une lampe est allumée. Toujours la même. Pendant son absence, une fragile nuance d’écorce d’orange s’est répandue au creux de l’air. C’est un simple anneau de terre cuite qu’elle a acheté, un jour, il y a longtemps...Elle a pris bien soin d’exiger du vendeur plusieurs petites boîtes. Chacune en contient trois. A l’allure où elle les casse, elle sait qu’elle peut tenir encore une dizaine d’années. Chaque matin, elle y dépose quelques gouttes puis elle active l’interrupteur basse tension. C’est une veille amicale. Elle se demande qui pourrait faire mieux. Tout en poursuivant son déplacement de chatte silencieuse, sans s’en rendre compte, la voilà qui dévie la direction des rayons lumineux.  Mais aucun regard ne se lève pour suivre des yeux la robe de coton dont elle s’est vêtue ce matin juste avant de quitter la maison. Qu’importe . Seule compte sa vive satisfaction. Il lui a fallu beaucoup de temps pour créer son domaine. Accumulations de micro-enthousiasmes, de dérisoires entichements. Une petite sorte de little shop of treasures. Tout fait signe et surtout montre combien elle a eu besoin de combler les vides. Une attente de plusieurs années. Mais jamais rien n’est venu. Alors, les livres se sont accumulés sur les tables, sous les lits, dans chacune des pièces du petit appartement. On en voit un peu partout. Piles dangereuses qui soutiennent sa vie. Elle se dirige vers la chambre et quand elle revient, elle perçoit la mélodie répétitive d’une chanson d’autrefois. La musique tourne en boucle. Elle va la maintenir allumée toute la soirée. Un morceau chaque soir. Certains sont terriblement démodés, mais elle, elle les aime toujours et de toute façon, elle n’écoute plus la radio depuis longtemps. Elle avale un bol de soupe puis découvre la couverture au sol près du siège. Elle la ramasse d’un mouvement gracieux du poignet et s’en couvre les épaules.

Alors, avant de prendre place dans le fauteuil, elle se saisit de la seule femme qu’elle ait aimée et reprend sa lecture là où elle l’a laissée la veille.

 

 

 

Lundi 12 janvier 2009 1 12 /01 /2009 17:10

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Commentaires

cela m'évoque un poème de Laforgue : "Il pleut, c'est merveilleux, je t'aime, nous resterons à la maison, rien ne nous plait plus que nous-mêmes en ce temps d'arrière saison...J'écoute…la pluie…". Esquisser une ambiance, sans trop dire, est vraiment difficile, comme estomper ce qui hors d'atteinte de l'abat-jour, lais dont la pression demeure sur l'épaule et et les plaies.
Commentaire n°1 posté par babel le 16/01/2009 à 09h24
Une fluidité des mots. Je me laisse volontier balloterl'esprit, en naviguant dans ton monde. à quand un roman? La trame est forte.
Commentaire n°2 posté par jvaillant.biz le 15/01/2009 à 18h43
Très beau texte. L'univers de cette femme se construit au fur et à mesure de la lecture et nous environne. La vue, l'odorat, l'ouïe sont sollicités, moins le goût : une soupe à quoi ? ;) "Voilà tout ce à quoi elle tient le plus au monde désormais. Rien ni personne d'autre ne compte plus pour elle." Je trouve lourdes ces deux phrases, trop de petits mots.
Commentaire n°3 posté par Ajmone le 15/01/2009 à 15h47
Merci Ajmone. Je prends toujours le temps d'écouter ce que l'on me dit. Après, je vois.
De toute façon, les textes ne sont jamais clos... il suffit de lire de nouveau quelques semaines plus tard pour voir des tournures maladroites ou qui vrillent les oreilles.
La soupe ? je n'y ai pas pensé en effet. Le personnage n'a pas l'air du genre à se préparer un truc bio.
Réponse de Soleildebrousse le 15/01/2009 à 16h07
J'aime beaucoup. Merci!
Commentaire n°4 posté par Karine le 14/01/2009 à 21h23
tu l'avais déjà publié celui-là, non ? cette histoire d'anneaux de terre cuite qui sentent l'écorce d'orange et se cassent, ça me dit quelque chose... c'est drôle comme parfois il y a juste un détail d'un texte qui marque, parfois une atmosphère, parfois un prénom; c'est bien. bises
Commentaire n°5 posté par caro le 14/01/2009 à 16h28
Oui Caro, je l'avais déjà publié en hommage à Sylvie. La spécialiste de Marguerite Duras.
Réponse de Soleildebrousse le 15/01/2009 à 18h18
Un fragment reste mystérieux: " ... elle se saisit de la seule femme qu'elle n'a jamais aimée ..."
Commentaire n°6 posté par GANgNEUX BOURgOIN le 13/01/2009 à 20h11
J'ai corrigé, je m'étais mélangé les touches.... indicatif, subjonctif et double négation...
Réponse de Soleildebrousse le 15/01/2009 à 18h19
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