Je me trouve dans la cuisine quand la voiture arrive. Parfois, ce sont les taxis qui vadrouillent, mais à cette heure-ci on n’a pas l’habitude d’en voir. Chacun est encore occupé à s’extirper des derniers rêves de la nuit. Deux minutes plus tard, je perçois le bruit violent des portières qu’on claque. Je me dis que le moment est venu. Je ne suis pas plus surprise que cela.

Inutile que je me penche à la minuscule fenêtre percée dans le mur de parpaings gris. Je me contente de prendre un torchon suspendu au crochet métallique puis je m’essuie les mains. Sur le réchaud à gaz, l’eau dans la marmite poursuit son ébullition familière et sur la table, la bouillie commence à refroidir au creux des assiettes.

La porte s’ouvre dans un grand fracas. J’entends les braillements des enfants qu’on réveille à grands cris. Aïssatou se met à hurler.

 

Le raclement brutal des tabourets malmenés me renseigne sur les intentions de mes visiteurs matinaux. Quelques paroles sont échangées dans une langue que je connais trop bien pour ne pas savoir ce qu’elle peut vouloir signifier. Les cris redoublent. C’est ma dernière-née qui  exprime sa colère. Elle n’a que deux ans.

A cette heure où le soleil se lève à peine, mes autres enfants dorment dans la pièce d’à côté. J’en ai six. Je suis fière de dire qu’à part le bébé, ils fréquentent tous l’école.

L’aînée, Aminata a dix-huit ans, je l’ai eue à vingt ans. Elle est venue très vite. Ça a été un véritable bonheur de la mettre au monde. J’ai toujours aimé voir son père la serrer contre lui et la bercer alors qu’au retour de son travail, je m’occupais encore un peu de la maison. Les autres sont arrivés à intervalles réguliers. Trois filles et deux garçons. Nous étions heureux. Pourtant après la naissance d’Aïssatou, tout a changé. La peine a pris sa place. 

À mon retour de l’hôpital, son père n’était plus là. Je l’ai cherché partout. J’ai frappé à toutes les portes, passé une annonce à la radio. Rien. Personne n’a pu me dire ce qu’ils ont en fait.

Au fond de mon ventre, je ne sens rien. Je compte les secondes.

Un dernier cri dans le salon et le silence se fait.

Je regarde les hommes investir la petite pièce sombre dans laquelle je prépare le repas. Ils sont deux. Il est six heures. Le jour se lève enfin. La lumière de l’aube, encore indécise m’éclaire sur leur identité. Je ne sais pas qui ils sont et pourtant je les connais. Je me laisse donc faire.

Au moment où ils se saisissent de mon corps, je perçois la peur suinter derrière les parois de la cuisine.

J’habite une cour. Une cour, chez nous, c’est un endroit un peu particulier. Un regroupement de petites maisons à une ou deux pièces, parfois trois, mais c’est rare. Le loyer est modique. Chacun se débrouille comme il peut pour y caser sa famille. Les ouvertures donnent toutes sur une zone centrale. C’est cela qu’on appelle la cour. Le tout est entouré de murs assez hauts pour chasser les regards indiscrets. Dans la rue, une porte un peu branlante à la peinture décolorée permet au visiteur amical  de visiter ceux qui vivent là. La nuit, la porte est simplement repoussée. C’est un signe convenu.

Une fois que vous appartenez à la cour, vous n’avez plus de vie privée. Tout ce que vous faites ou ce que vous dites est perceptible aux yeux et aux oreilles de tous.

La journée d’une cour est rythmée par les jeux des petits enfants surveillés du coin de l’œil par les vieilles de chaque famille.  Ce n’est pas une famille à proprement parler. Juste un arrangement entre personnes de bonne compagnie.

Le propriétaire peut se frotter les mains. Son système tourne bien.

Un des hommes me tord le bras et le passe derrière mon dos. L’autre me pousse de la crosse de son fusil.


[...]
Samedi 17 janvier 2009

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Commentaires

Bonsoir, ce que je vien de suivre. Sic'est une fixion, elle est poignante. S'il s'agit de réalité, mon coeur se cerre! Bon courage, bonne poésie, au plaisir!
Commentaire n° 1 posté par jvaillant.biz le 15/01/2009 à 18h31
quand tu es sur ces sujets-là, je suis toujours bluffée. Comme si tu avais réellement vécu ce que tu écrit. c'est très troublant. Tu n'es jamais aussi efficace que lorsque tu parles de la solitude, de la peur et de la douleur; et aussi de la vieillesse.
Commentaire n° 2 posté par caro le 14/01/2009 à 16h33
Caro, en mettant mon petit mot hier sur les passeurs et les passeuses qui viennent traîner ici, je ne n'aurais jamais attendu un compliment aussi fort..
Je ne sais pas ce qu'il vaut en regard d'une certaine vérité, mais sache que tu m'as touchée en plein coeur.

Réponse de Soleildebrousse le 14/01/2009 à 16h50
Le sujet, que l'on devine terrible, est amené habilement, avec un détachement qui donne toute l'intensité au récit.
Commentaire n° 3 posté par sandy le 12/01/2009 à 12h18
Merci Sandy. Je vais essayer de tenir la distance et les attentes !
Réponse de Soleildebrousse le 12/01/2009 à 17h15
Récit bien conduit, avec interludes suspensifs, vers une suite que l'on attend.
Commentaire n° 4 posté par GANgNEUX BOURgOIN Alain Henri le 11/01/2009 à 20h51
Mais la suite sera-t-elle à la hauteur ?
merci Alain d'avoir enfin donné un signe de vie.
Réponse de Soleildebrousse le 12/01/2009 à 17h16
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