5. Je ne sais pas ce que je ressens ou plutôt je ne veux pas le savoir. Le silence de l’appartement est un faux silence.
De temps en temps, je perçois un frôlement de portes d’acier, c’est l’ascenseur qui s’ouvre sur un palier. Plus tard c’est un objet qui tombe et dont la chute est amortie par une moquette identique
à la nôtre, une chasse d’eau qu’on tire et qui fait un bruit de chuintement exaspérant. J’écoute.
Je me concentre sur ces petits bruits qui retardent l’affolement dans lequel les adultes ont décidé malgré moi de me plonger. J’aimerais être ailleurs. Un sentiment de honte s’insinue. Qui suis-je
pour retourner voir Marie et lui demander de reporter son voyage ? Mes yeux fixent le téléphone sur la table de chevet. Maman va sûrement appeler. Elle aura changé d’avis. Elle ne peut pas me
laisser ainsi. Je viens d’avoir quatorze ans. Ce n’est pas grand-chose quatorze ans quand on est à huit jours de Noël seule dans un appartement vide et qu’on ne sait pas si sa mère va revenir.
Mes genoux endoloris me rappellent qu’il est l’heure de manger. Il est bien plus tard que sept heures. Maman ne serait pas contente si elle était là. Elle aime la régularité et pouvoir se coucher
tôt. Je me lève péniblement, agite les pieds dans tous les sens pour chasser les fourmis qui m’arrachent de petits cris. Je passe dans la cuisine. Dans le frigo, il y a peu de choses. Je trifouille
sans trouver ce que je cherche. Une ration de sucre suffisante pour me réconforter. Avec tout le chambardement des dernières semaines, ma mère ne prend même plus la peine de faire des courses. Elle
mange sur le pouce et en arrive à oublier que nous existons. Elle achète des soupes en pack de six. C’est facile, pas cher, ça nourrit dans demander d’effort. Quelques pâtes réchauffées et le tour
est joué. Je me demande depuis quand nous n’avons pas fait un véritable repas. Un repas familial. Familial ? Quelle arnaque, ça fait longtemps que je n’ai plus de famille. Je déglutis.
C’est douloureux. Le frigo me donne froid. Ici, entre les murs, il n’y a que maman et moi. Ma sœur ne vit presque plus avec nous. Elle a un copain, elle est majeure et regarde tout cela de très
loin. Je crois qu’elle s’en fiche. Le peu que nous échangeons se résume à des cris ou des insultes. L’autre soir, dans une se ses crises, elle m’a traînée par les cheveux sur toute la longueur du
couloir. Je la déteste.
Maman ne peut pas me laisser. Elle ne peut pas vivre sans moi. Nous sommes seules à compter. Je continue mes recherches. La plupart du temps, je me contente de ce que maman nous prépare. Quand elle
y pense et quand elle est là. Les horaires de l’hôpital font qu’on ne passe plus beaucoup de moments ensemble. Avant les vagues, elle ne travaillait pas. C’est mon père qui l’a forcée à travailler.
J’ai compris peu à peu pourquoi il insistait tant. Parfois au moment où elle rentre, je suis déjà couchée et quand je pars, elle dort encore après avoir veillé tard en fixant bêtement l’écran bleu
de la télé.
Et puis, aussi, je mange à la cantine. Je saisis une tranche de jambon dans une feuille de papier alu, un reste de riz et deux oranges au fond du bac à légumes. J’enfourne le tout en deux minutes
sans me donner la peine de réchauffer les aliments.
Je tourne en rond. La douleur qui m’attrape les tripes et les fera se tordre n’est pas installée. Je fais ma maligne et poursuis ma fouille méthodique. Au-dessus de la table rouge, le placard est
presque vide. Entre les bols du petit-déjeuner, je trouve un paquet de thé Lipton, des sachets de sucre récupérés à la cafétéria de l’hôpital dans lequel ma mère est aide soignante. C’est toujours
ça d’économisé, elle dit parfois en agitant le petit rectangle blanc au-devant des rares invités qui franchissent le seuil de l’appartement. Je retourne dans le frigo et je me sers un peu de lait.
Je ferais n’importe quoi pour avoir un truc énorme à me mettre dans le ventre, quitte à en mourir étouffée. Heureusement, il me reste les cigarettes que Marie m’a filées avant de partir. Elle n’a
pas très envie que son père sache qu’elle fume. Le tabac et la maladie, c’est pas un truc qui colle pour lui. J’en allume une et je m’affale dans le canapé du salon. Tout est moche dans cet
appartement. Les vieilles fausses reproductions d’œuvre d’art, les quelques photos de famille qui montrent des visages et des vies que je ne connais pas, les bibelots derrière les portes vitrées du
meuble du salon. C’est le passé de ma mère, le passé envolé. Volé tout court.
Dimanche 4 janvier 2009
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18:48
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