Partager l'article ! la vieille pomme: Je n’avais jamais réalisé que la vie est un tableau. Au fur et à mesure que je vie ...
Je n’avais jamais réalisé que la vie est un tableau. Au fur et à mesure que je vieillis, les couleurs pâlissent et les figurines sur la toile disparaissent. Je vais avoir quatre-vingt-six ans. Autour de moi, il n’y a presque plus rien. Mes vieux copains sont morts. Mes vieilles copines suivent, mois après mois. Tous les jours ou presque mon téléphone sonne et c’est un nouvel appel de détresse. Le vieux Justin est tombé de son escalier. Col du fémur fracturé. Il est bon pour l’hôpital. Rosine a perdu la tête. On l’a conduite dans une maison.
Je ne peux pas faire grand-chose, alors je parle. Je parle et je fais exploser mes factures. Je m’en fous. Mon budget m’appartient toujours . Et même si ma vie est occupée par tous ces appels et ce courrier que je reçois, je me sens de plus en plus seule. Je ne lis plus le journal, encore moins des livres. J’entends à peine les informations. Je suis une vieille. Je ne sais pas si j’aime les vieilles.
Sur ma toile à moi, tout a quasiment disparu. Mes enfants et mes petits-enfants restent les uniques taches de couleur que je peux discerner. J’ai beau essayer de trouver un sens à tout ça, je ne comprends pas en quoi j’ai encore ma place, là, sur la tableau.
L’autre jour, j’ai commandé un taxi. Je devais me rendre chez l’ORL. À quinze heures pétantes, j’étais sur mes marches. Il me faut presque dix minutes maintenant pour fermer la porte. Des rafales glaciales traversaient mon manteau et raidissaient mes vieux os. J’ai attendu en vain. Mes yeux douloureux se sont mis à couler, à cause du vent qui s’engouffrait dans la ruelle. J’ai dû ouvrir de nouveau les serrures, chercher le numéro du central, et appeler. Ils m’ont envoyée balader. Je m’étais trompée d’heure. Ce n’est pas ma faute à moi si je ne vois plus très clair.
Dans ma cuisine, j’ai un grand tableau. J’y note tout. Je reste la seule pourtant à pouvoir me déchiffrer. Mon écriture est devenue illisible.
La dernière fois, j’ai annulé mon taxi parce que Lucien était passé et avait proposé de m’emmener. Il est gentil Lucien. C’est un bon gars. Et bien, le soir, quand j’ai attendu mon chauffeur pour rentrer, ils ne sont pas venus me récupérer. Quand de nouveau, j'ai appelé, on m’a répondu que puisque j’avais trouvé quelqu’un pour me conduire, je n’avais qu’à me débrouiller pour faire la même chose au retour.
Il n’y a plus de respect.
Il me tarde de disparaître. Il n’y aura plus qu’à déboîter le vieux cadre et enrouler la toile. Hop ! au grenier.