Partager l'article ! Une vie à la con (3): Elle apposa sa signature en bas d’un nouveau formulaire et ouvrit un tiroir métallique sous le plan de travail. Elle av ...
Elle apposa sa signature en bas d’un nouveau formulaire et ouvrit un tiroir métallique sous le plan de travail. Elle avait quarante-quatre ans. C’était l’articulation la plus douloureuse qu’elle n’avait jamais eue. Trente ans auparavant, elle avait quatorze ans, c’est-à-dire, hier. Dans trente ans, elle aurait soixante-quatorze ans, donc demain. Et, elle se tenait là, sur le seuil, indécise, ne sachant plus du tout quoi faire. Il lui semblait impossible de faire un pas de plus. Elle aurait voulu pouvoir mourir à l’instant même, tant l’avenir lui faisait peur. Ça faisait des jours qu’elle tournait et retournait ça dans sa tête. Rien ni personne n’aurait réussi à l’apaiser. Et toutes les salades qu’elle se racontait, les nuits où elle gardait les yeux grands ouverts à contempler les fissures du plafond, ne servaient absolument à rien. Elle considérait sa vie d’un œil aigu et ne voyait pas en quoi quelqu’un ou quelque chose aurait pu décider qu’il lui suffisait. Savoir qu’elle était mortelle dégageait aussi sûrement qu’un gros coup de vent en grand quart nord-ouest le peu de raison qu’il lui restait. La religion l’avait quittée depuis longtemps. Se saisissant du cutter enfoui sous une tonne de documents empilés soigneusement au fond du tiroir, elle entreprit de décacheter le courrier dans lequel figuraient les narrations les plus affligeantes de la vie de ses clients. Leur lecture ne lui donnait aucun répit, mais elle ne s’en rendait pas malade pour autant. Les motifs invoqués étaient répétitifs, les mêmes que ceux que lui imposait son cerveau quand elle avait tranché. Elle ne voulait absolument pas mourir. Son refus était catégorique. Sa colère et sa peur, énormes. Et quand bien même la nature en aurait décidé autrement, elle s’entêtait à chercher une parade.
Elle termina la lecture du courrier. Tout à l'heure, elle devrait sacrifier sa conscience et se lancer dans les appels téléphoniques lui permettant au nom de la firme de prendre un premier contact avec la liste des nouveaux débiteurs. Elle prenait connaissance des explications données au défaut de paiement et de la situation générale de la personne, barbotant quelques notes de la pointe de son crayon à papier. À chaque fois, si elle le pouvait, elle tentait de négocier un accord à l’amiable. Contrairement à certaines sociétés concurrentes, elle ne pratiquait pas les coups de fil répétés et agressifs, n’envoyait pas d’enveloppe de couleur trompeuse aux inscriptions vagues et inquiétantes. Que lui aurait valu d’intimider les pauvres bêtes qui comme elle, se trouvaient acculées au tournant d’une vie ?
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