Aux jardins
Les dernières poignées de main furent échangées, et quelques cartes de visite opportunément glissées dans les agendas encore ouverts. La réunion se terminait plus tôt que prévu. À 11 h 30, contrairement à ce qui avait été programmé, tout était déjà fini. Il se retrouva étonnamment libre.
On était à la mi-juillet. Son avion n’était prévu que le lendemain au petit matin et personne aujourd’hui ne l’attendait. Il récapitula mentalement ce qu’on était en droit d’attendre de lui en ce vendredi. Quelques rapports à consulter, une dizaine mails à envoyer, deux ou trois contacts à établir. Du boulot pour quelques heures, c’était certain. Encore hésitant sur la conduite à tenir, il réalisa pourtant qu’il lui était impossible d’envisager de retourner à son hôtel. La chaleur de cette fin de matinée était déjà rédhibitoire. Vaincu par la réalité, mais nullement abattu, il dénoua sa cravate, retira la veste qui dénonçait trop ouvertement sa fonction et la glissa dans l’anse de son sac d’ordinateur. Qu’importe si la matière luxueuse en sortirait froissée - quelque chose de particulier s’ouvrait à lui, de façon inattendue et il entendait bien en profiter. En son for intérieur, une petite voix lui annonçait que la journée pourrait bien prendre un tour inhabituel, mais qu’il était le seul à pouvoir en décider. Alors, il opta pour l’aventure. Peu importait ce que sa conscience lui chuchotait. Il s’accordait la journée et renvoyait au lendemain le mouvement mécanique du quotidien. Il lui suffirait de mettre les bouchées doubles. Sa disparition ne provoquerait aucune inquiétude dans le monde professionnel. Encore un peu anxieux, il poursuivit son plaidoyer en considérant que l’après-midi aurait très bien être occupée par le séminaire auquel il venait d’échapper. Enfin satisfait par l’alliance qu’il venait de conclure avec lui-même, il dégagea toute forme de culpabilité et entreprit de se promener dans cette ville qu’il ne connaissait pas ou si peu.
II - Le long du canal du quai la Fontaine, il choisit un petit bistrot et se dépêcha de déjeuner. La ville était encore agitée, mais il savait que bientôt août viendrait modifier son rythme comme celui de toutes les grandes villes. Il ne resterait que quelques hommes d’affaires égarés et des nuées de touristes entoupinés de marmaille poisseuse. Pour l’instant tout était encore entre deux eaux. Les filles étaient belles. Les garçons déjà bronzés. Quelque chose fourmillait dans l’air. Peut-être était-ce dû à l’odeur entêtante des fleurs de tilleul qui lui agaçait l’esprit. Il se sentait des envies confuses sans bien comprendre d’où cela lui venait. Lorsqu’il eut avalé son café, il reprit sa marche tranquille le long du canal et se retrouva devant les doubles grilles du jardin. Pour avoir un peu feuilleté les brochures de sa chambre d’hôtel, il savait qu’il se situait au pied du mont Cavalier. En levant la tête, il pouvait apercevoir la tour Magne. Tout autour son œil absorba une profusion de grands cèdres, de pins et de marronniers d’Inde. Il s’avança et franchit le seuil.
En ce tout début de l’après-midi, il se déplaça dans les allées du jardin inférieur, contemplant les statues, s’accoudant aux balustres pour observer les cygnes au bec menaçant. Quelques tout petits enfants accompagnés de leur mère ou de leur grand-mère, délivraient de fragiles découpes de pain dur, et les cygnes mollement s’en venaient honorer leurs minuscules oblations. Les graviers déposés dans les allées réfractaient la lumière et la plupart des promeneurs plissaient les yeux sous l’insoutenable intensité. Il dépassa une rangée de baraques à ballons. Des cerfs-volants pour enfants en forme de chats ou de coccinelles pendouillaient lamentablement contre les parois déjà brûlantes. Un peu plus loin, deux ou trois âniers ne cherchaient plus depuis longtemps à faire concurrence à la beauté des lieux. Seul maître au jardin, le ciel sans un seul nuage paraissait vouloir tout écraser de la puissance de son bleu.
Maintenant poussé comme par une force invisible, il entreprenait l’ascension vers les terrasses supérieures. Sans pouvoir discerner quoi que ce soit de compréhensible, il entendit des bribes de voix au travers de l’enchevêtrement un peu magique des petits chemins dessinés par un l’architecte à l’humeur bucolique. Intrigué, il se dirigea vers l’écho. Au détour d’un buisson de myrte, sous les arcades luisantes d’une enclave taillée à même la pierre, il aperçut la source de la ville, dédiée à Nemausus. Au creux de la grotte, une femme se tenait. Autour d’elle, quelques passants attentifs, de ceux pour qui le temps ne compte pas.
III-
Il n'y avait plus beaucoup de place. Une poussette encombrait l’étroit chemin. Il la contourna. Quand il put s'avancer, il réalisa que c'était une vieille femme. Quelques feuillets à la main, elle lisait à haute voix des poèmes sur le jardin. Ça parlait de jardiniers et de roses. C'était court, léger, ça ne portait pas à conséquence. Chacun de ceux qui s'arrêtaient pouvait en emporter quelques bribes sans avoir à chercher le sens secret des mots. Elle leur offrait un cadeau inestimable. C'était de ces petites surprises de la vie qui n'ont pas de prix. Une amitié, un partage, un jeter de dés un peu abîmés, mais toujours efficaces à modifier le cours du hasard. Le gobelet avait été maintes fois lancé et voilà qu'aujourd'hui pour eux, pour ceux qui voulaient bien suspendre le cours de la vie, les mots se tamponnaient au creux des murs. Ça retombait en cascades, harmonie calée sur le son feutré de l'eau qui filtrait au creux de la pierre. C'était un don. Il se mit à penser immédiatement au Petit Prince de Saint Ex. Qui était le renard, où était la rose. Qui cherchait à apprivoiser, qui souhaitait être apprivoisé. Là, ce jour-là. La voix de la vieille femme était claire, sans traces du temps passé à psalmodier les mots. Il poursuivit son observation discrète. La chevelure décolorée, coupée plutôt court et d'un blond très pâle à la façon des années trente lui retombait de chaque côté du visage. Coquetterie de jeune fille, sa peau, malgré la chaleur, avait été poudrée. Il pensa à l'odeur de riz et vit de fines coulures sur le mouchoir que régulièrement elle portait à ses joues. Quelques rides, mais pas plus que ça, songea-t-il. Il était incapable de lui donner un âge. Il soupçonnait simplement un âge très avancé. Et soudain, la douceur de cette femme qui n'était plus désirable l'atteignit comme un coup qu'il aurait reçu en heurtant une personne inconnue. Un peu nerveux, il essuya sa nuque et s'éloigna rapidement du petit groupe. Il se retourna une dernière fois. De dos, on aurait pu croire à une jeune fille. Le corps s'était maintenu ferme et menu.
IV-
Poursuivant son éloignement, il réfléchit. Il lui était impossible d'attribuer une cause à son malaise. Peu familier de ces changements d'humeur, il balançait une nouvelle fois sur ce qu'il devait faire. Cela pouvait sembler inconcevable qu'un type comme lui, habitué à prendre des décisions rapides ne puisse gouverner ses sensations personnelles, mais c'était pourtant le cas dès qu'on touchait à l'intime.
Derrière le masque qu'il s'était forgé, un homme indécis restait planqué.
Le corps encore un peu moite, il décida qu'il lui suffisait d'attendre et surtout de ne pas trop chercher à comprendre. Suspendre un temps sa ballade devrait suffire. Joignant le geste à la
pensée, il franchit la bordure qui le séparait de la pelouse et s'allongea sur un banc de pierre. C'était un jardin libre d'entraves. Un jardin de simple promenade.
Pas de barrière ni d'interdiction quelconque. Chacun allait où bon lui semblait et pouvait s'étendre ou s'asseoir sans déclencher l'agitation
fébrile d'un garde municipal.
Capitulant à la sensation étrange, il se laissa caresser par la brise que provoquait la différence de température entre l'eau des bassins et celle de l'air. Les odeurs devenaient obsédantes et
saturaient l'espace.
Dans son dos, sans qu'il les voie, les derniers iris aux feuilles brûlées semblaient implorer un peu de compassion.
Alors, de tout son être il appela la pierre chaude à franchir le barrage de ses vêtements de citadin. Il enfonça ses omoplates, creusant de ses reins le support inconnu, renouvelant dans un cycle
éternel, le contact si ancien de l'homme et de la matière.
Insidieusement, quelque chose revenait.
Il vit un autre été, un autre jardin.
La pierre, les iris et la lavande le projetaient malgré lui dans le passé. Celui où petit il passait des heures dans le jardin de sa
grand-mère. Rien d'extraordinaire. Mais pour un garçon comme lui, qui avait vécu toute sa vie dans la structure rigide d'un appartement de banlieue, entre un père autoritaire et une mère
silencieuse, le jardin de sa grand-mère, c'était le jardin où sans le savoir il avait décidé de planter ses racines. Un jardin de liberté.
Il repensa à la vieille femme et comprit quel lien son inconscient avait tressé entre la poétesse et sa propre vie.
Sa grand-mère vivait seule, elle était phobique. Une peur folle et irraisonnée des microbes. Elle ressemblait au personnage de la mère, chez Vian, celle qui lèche ses petits pour ne pas laisser à
d'autres le soin de s'occuper d'eux. Elle lavait tout. Les légumes, les fruits, les paquets de pâtes, tout. Jusqu'à son pain et ses clefs. Son obsession allait jusqu'à l'extrême. Il l'avait vue
plusieurs fois qui se déshabillait avant de franchir le pas de sa porte. Petite bonne femme en sous-vêtements de coton.
Toujours engourdi, il se laissait aller à se remémorer d'autres détails.
Le lavage de mains était un véritable supplice auquel, pauvre entêtée et prise au piège de la maladie, elle le contraignait. Plusieurs fois il s'était amusé à compter. Un jour la barre fatidique
de cinquante avait été atteinte. Il en arrivait à laisser couler l'eau tout en se faisant des grimaces dans la glace et en criant "oui, oui, j'arrive". Au fil des années, ce qui, lui avait
paru plutôt loufoque était devenu tragique. L'adolescence les avait séparés. Elle lui interdisait tant de choses, fouillait sa chambre pour vérifier d'où provenait ce qu'il avait apporté. Le
paradis prenait un goût d'enfer. Tout achat suspect devait être justifié. Un jour -il avait quatorze ans - elle s'était démonté une épaule en lavant son armoire à l'eau de javel. Il se demandait
encore aujourd'hui, si elle n'avait pas eu l'envie terrible de le décaper lui aussi, à grands coups de détergent.
V-
Autour de lui maintenant, les bruits commençaient à s’estomper. Les promeneurs alanguis par la torpeur ralentissaient le pas. Son esprit ne discernait plus que le chuintement des arroseurs automatiques qui venaient de s’enclencher en cette fin d’après-midi et dont le mouvement régulier relançait sa rêverie. Quelques cirrus étaient apparus dans le ciel tantôt uniformément bleu. Il savait qu’ils n’étaient pas annonciateurs de pluie et son regard se mit à chercher dans les filaments blancs d’autres images.
L’adolescence avait compliqué leur relation, mais il était toujours revenu. Chaque nouvelle saison, le souvenir du jardin remontait en surface et il répondait à son appel. Il venait seul. Un train, répétitif voyage en solitaire et il la retrouvait. Immuable en sa blondeur. Tout petit, il l’avait qualifiée un jour de blonde platane et c’était resté entre eux comme un fil de dérision un peu magique.
De même qu’en ces jardins inconnus, on entrait dans la propriété par un étroit portail noir à double grille. On dévalait ensuite une allée en pente forte. Elle menait à la maison entourée d’une grande terrasse blanche. Édifiée au creux d’une ancienne carrière de pierres de taille, de tout côté, elle était le point central d’un damier de petits jardinets isolés les uns des autres par des haies de genévriers aux piquants redoutables. L’hiver il fallait saler l’étroite côte pour pouvoir s’extraire du lieu enchanté - endormi sous la neige. Au printemps, les lilas blancs et mauves accompagnaient son arrivée et c’était de grandes brassées qu’il lui offrait, tout gonflé d’importance. L’été, les aiguilles sèches des grands pins maritimes faisaient craquer ses sandalettes de cuir. Il ne venait jamais en automne, tout simplement parce qu’il n’y avait pas de vacances en cette saison-là.
Il pensa qu’il avait fait le tour de ses souvenirs aussi vite que le tourniquet de l’arroseur. Comme dans une roue de loterie, sa pensée oscilla puis revint se poser sur une saison particulière.
Oui, c’était l’été qu’il préférait. Libre comme l’air, une fois les repas honorés, il faisait ce qu’il voulait. La propriété était fermée, il ne risquait rien. Les dangers étaient arrêtés aux moellons des murs de pierre grise.
VI -
La journée se plissait entre activité microscopique démesurée et plage d’ennui mortel.
Il lui était simplement et formellement interdit de toucher aux lauriers-roses. Soucieux de ne pas s’exposer inutilement une nouvelle fois à la pesante obligation de se laver les mains, il obtempérait sans sourciller et se gardait bien d’aller fourrer son museau dans l’odeur sucrée des fleurs au feuillage empoisonné.
De part et d’autre de la grande maison, cachées par des bosquets aux fleurs blanches et aux baies noires, s’ouvraient de fines allées envahies d’iris et de « grimpe-en l’air » que personne jamais ne venait déterrer. Un œil expert ne découvrait aucun horizon possible. Tout était plein. Impénétrables lieux croisés par les fers du soleil qui seuls pouvaient crever l’épaisseur des frondaisons sauvages et des bosquets de furtive noirceur.
Il se rappela ses peurs.
Tout au fond, au bout d'une allée qui lui semblait interminable, dans la perspective invisible, se tenait le "mazet", la maison des origines, celle des tantes et des oncles, de la grand-mère et du grand-père, celle des petits enfants d’une autre époque. Longues ribambelles de visages inconnus, mais dont les noms résonnaient à ses oreilles. Il en était devenu le successeur inconnu. Bordée d'une terrasse aux pampres de vignes dont les fruits trop sucrés à la fin de l’été s’écrasaient à terre et pourrissaient lentement sous le picotement des grands oiseaux noirs, elle semblait définitivement endormie. S’y rendre était une véritable expédition. Interdiction d'approcher, car la structure était en piteux état et tout le monde avait peur qu'elle s'écroule. Il jetait parfois un coup d’œil et s’éloignait aussitôt, terrorisé à l’idée qu’il puisse être enterré vivant sous le cruel plancher. Autour les pierres chaudes, plates comme des crêpes de mars, les lézards, les iris en centaines, la lavande en bouquets étouffants. Au centre de la terrasse, une fontaine d’un vert plus proche du noir et encore en état de marche.
Impossible d’aller plus loin.
Alors, il traînait lamentablement entre les fourmis qu’il considérait comme de véritables agents de renseignement militaire et les lézards, aussi paresseux que lui. Il s’étalait à plat ventre sur les pierres brûlantes et abandonnait toute forme de volonté. Tout était ennui, monumental ennui et création d'imaginaire.
Il est tard, c’est le début de soirée. Dans son dos la pierre poursuit plus lentement son lent transfert d’énergie, mais déjà il s’en détache et reprend conscience du monde auquel il appartient. Un peu étourdi, comme ivre sous les coups des souvenirs qui l’ont assailli, il se redresse et d’une main encore endormie ébouriffe ses cheveux. La lumière décline, mais il fait encore jour. Il se saisit de son sac et déplie consciencieusement la veste de soie sauvage.
Il pense savoir ce qu’il peut faire là. Il lui suffit de la chercher. Elle doit être encore là et tout à l’heure dans les jardins, ils chemineront ensemble et il lui racontera. Qu’importe ce qu’il devra faire pour l’aborder .
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