6. Autour du bus immobilisé, la foule observe ce qui risque d’arriver. Les vendeurs de rue ont quitté leurs étalages. Les marchandises sont rangées en petits tas le long de la route, abandonnées à la poussière. Pourtant, personne n’ira se risquer à les dérober. La sentence tomberait aussitôt. Une proie pour une autre. Le peuple se venge sur le peuple. Et un lourd passé de pneus jetés autour de corps - comme des torches caoutchouteuses- traverse mon esprit. Je vacille. J’ai chaud. Ma peau ruisselle. Je sens les gouttes glisser entre mes omoplates. Dans l’habitacle, la lumière a baissé, plus un souffle d’air ne circule, l’atmosphère devient irrespirable. Les plus curieux sont plaqués à même le verre. Je discerne des mains en éventail. Etonnante couleur -un peu pâle et rosée - de l’intérieur de nos paumes. Mes yeux se perdent dans les sillons de nos vies. La misère ciselée à même la pulpe des pouces. Quelques petites taches oblongues et graisseuses en seront bientôt les simples traces. Tous ces visages me sont inconnus. Mes oreilles bourdonnent. Ce sont des gémissements et des soupirs au creux des sièges plastifiés. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un monde de déments. Les yeux exorbités, les bouches ouvertes, les mains tendues. Sous les assauts le bus ne tiendrait pas longtemps. Moyen- âge du XXI° siècle. Folie humaine. Je pressens qu’il faut que ça se termine. D’une façon ou d’une autre. Il se passe quelque chose que je ne maîtrise pas et que je dois tout simplement vivre.
Tout au fond de moi, un chant monte. C’est le chant de ma mère et de mes sœurs, le chant de mes tantes et de mes grands-mères, de toutes les femmes qui m’ont précédée et de toutes celles qui m’entourent. C’est le chant des morts, celui qui dit que nous sommes un tout, ici ou là, maintenant, hier ou demain. Je ne peux m’empêcher de fredonner. Le chant dit le fil continu, déroulé, enroulé et circulaire. Le chant dit que je ne dois pas me soucier de ce qui va arriver. Même en cherchant bien, je ne trouverai pas plus de sens à notre disparition qu’il y en aura eu à notre apparition. Pourquoi pleurer notre vie terrestre. Le ciel nous appartient.
Je lutte contre l’engourdissement. Je suis une femme moderne, je suis éduquée, je veux vivre. Mon sort ne peut être relié à mon peuple ou à cet homme, là, à mes côtés. Je sais que s’ils le prennent, ils me prendront aussi. C’est ainsi. Où sont les forces armées déployées dans la ville. Pourquoi ne sont-elles pas où elles devraient être. On commence à parler de nous sur les ondes. Le cri de colère dépasse les frontières et vient se mêler aux flots qui charrient les cadavres anonymes des grands chambardements...
Ils sont remontés jusqu’à nous. Un des plus jeunes pointe son doigt et lui demande d’où il vient, qui il est, ce qu’il fait ici. Alertés, les autres se rapprochent et nous encerclent. Je les vois. Je les sens. Leurs peaux sont luisantes de sueur. Ce sont ceux qui se disent mes frères. Je suis leur sœur. Leur sœur de couleur. Nous sommes noyés dans un unique continent. Les autres ne savent pas nous identifier. Nous restons pour le reste du monde indifférenciés. Pourtant nous nous sommes répartis et tous les codes de nos comportements trahissent nos origines. Je peux presque à coup sûr identifier la zone d’où provient chacun de nos assaillants. Mais je n’en ai pas le temps. Mon chant se tait. La peur prend toute la place.
Mes jambes se mettent à trembler si fort que je sens à peine qu’il m’encercle la taille et me tire vers lui. Sans baisser ni les yeux ni la voix, il dit que je suis sa femme, que nous habitons ici, qu’il est professeur et travaille à l’université catholique du centre ville. Il ajoute qu’il a oublié ses papiers. Le groupe gronde. Sa diction est impeccable, pas une trace d’accent alors même que sa couleur de peau devrait le trahir. J’accuse le coup mais aussi vite que je me suis échappée dans ma pensée, un flot de paroles continu enfle ma langue et déborde à grands traits. Je confirme ce qu’il vient de dire et cherche à ma taille, glissé dans un petit bout de tissu noué, mes papiers d’identité. Je suis bien d’ici, je ne suis pas une étrangère, je suis née à …. de parents maternels nés dans le village de …..et de parents paternels nés un peu plus loin, à …. Toute ma lignée est là, regroupée dans ces quelques lignes noires.
Ils me fixent, hésitent. L’homme m’enserre encore un peu plus fort. Ma peur les soulage.
Alors, je prends les mains qui m’entourent le ventre et les plaque encore un peu plus fort. Je sais qu’il peut sentir les fins liens de perles autour de mon bassin. C’est ma mère qui, la première fois, les a liés pour me protéger. Depuis ma naissance, il n’y a que leur taille et leurs couleurs qui ont changé. A chaque nouvelle période de ma vie, j’ai dénoué et remplacé les lacets de perles. Seuls les hommes qui m’aiment ont la chance des les apercevoir.
Celui qui semble être le chef fait signe de laisser tomber. Les machettes prêtes à lui sabrer le visage terminent leur course au fond du bus sans avoir trouvé de quoi assoiffer leur colère. La porte arrière est béante. La foule dépitée s’entrouvre et laisse passer le groupe qui dévale les marches. Ils se remettent à courir.
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