IV-
Il lui était impossible d'attribuer une cause à son malaise. Peu familier de ces changements d'humeur, il balançait une nouvelle fois
sur ce qu'il devait faire. Cela pouvait sembler inconcevable qu'un type comme lui, habitué à prendre des décisions rapides ne puisse gouverner ses sensations personnelles, mais c'était pourtant
le cas dès qu'on touchait à l'intime. Derrière le masque qu'il s'était forgé, un homme indécis restait planqué.
Le corps encore un peu moite, il décida qu'il lui suffisait d'attendre et surtout de ne pas trop chercher à comprendre. Suspendre un temps sa ballade devrait suffire. Joignant le geste à la
pensée, il franchit la bordure qui le séparait de la pelouse et s'allongea sur un banc de pierre. C'était un jardin libre d'entraves. Pas de barrière ni d'interdiction quelconque. Chacun allait
où bon lui semblait et pouvait s'étendre ou s'asseoir sans déclencher l'agitation fébrile d'un garde municipal.
Capitulant à la sensation étrange, il se laissa caresser par la brise que provoquait la différence de température entre l'eau des bassins et celle de l'air. Les odeurs devenaient obsédantes et
saturaient l'espace. Dans son dos, sans qu'il les voie, les derniers iris aux feuilles brûlées semblaient implorer un peu de compassion.
Alors, de tout son être il appela la pierre chaude à franchir le barrage de ses vêtements de citadin. Il enfonça ses omoplates, creusant de ses reins le support inconnu, renouvelant dans un cycle
éternel, le contact si ancien de l'homme et de la matière.
Insidieusement, quelque chose revenait.
Il vit un autre été, un autre jardin.
La pierre, les iris et la lavande le projetaient malgré lui dans le passé. Celui où petit il passait des heures dans le jardin de
sa grand-mère. Rien d'extraordinaire. Mais pour un garçon comme lui, qui avait vécu toute sa vie dans la structure rigide d'un appartement de banlieue, entre un père autoritaire et une mère
silencieuse, le jardin de sa grand-mère, c'était le jardin où sans le savoir il avait décidé de planter ses racines. Un jardin de liberté.
Il repensa à la vieille femme et comprit quel lien son inconscient avait tressé entre la poétesse du jardin et sa propre vie.
Sa grand-mère vivait seule, elle était phobique. Une peur folle et irraisonnée des microbes. Elle ressemblait au personnage de la mère, chez Vian, celle qui lèche ses petits pour ne pas laisser à
d'autres le soin de s'occuper d'eux. Elle lavait tout. Les légumes, les fruits, les paquets de pâtes, tout. Jusqu'à son pain et ses clefs. Son obsession allait jusqu'à l'extrême. Il l'avait vue
plusieurs fois qui se déshabillait avant de franchir le pas de sa porte. Petite bonne femme en sous-vêtements de coton.
Toujours engourdi, il se laissait aller à se remémorer d'autres détails.
Le lavage de mains était un véritable supplice auquel, pauvre entêtée et prise au piège de la maladie, elle le contraignait. Plusieurs fois il s'était amusé à compter. Un jour la barre fatidique
de cinquante avait été atteinte. Il en arrivait à laisser couler l'eau tout en se faisant des grimaces dans la glace et en criant "oui, oui, j'arrive". Au fil des années, ce qui, lui avait
paru plutôt loufoque, était devenu tragique. L'adolescence les avait séparés.
Elle lui interdisait tant de choses, fouillait sa chambre pour vérifier d'où provenait ce qu'il avait apporté. Le paradis prenait un goût d'enfer. Tout achat suspect devait être justifié. Un jour
-il avait quatorze ans - elle s'était démontée une épaule en lavant son armoire à l'eau de javel. Il se demandait encore aujourd'hui, si elle n'avait pas eu l'envie terrible de le décaper lui
aussi, à grands coups de détergent. […]