A l’inverse de ce que représente le cheminement chaotique de chaque jour de sa vie, voilà donc qu’il lui semble que chacun ici paraît savoir exactement ce qu’il doit faire ou ce qu’il a à dire. Les décisions se prennent, les conflits se tranchent, les cas de conscience se résolvent en moins de temps qu’il ne faut pour les exposer. Elle ne veut même pas penser aux controverses et aux questions ouvertes qui n’obtiennent que des réponses pleines de suffisance et de conviction.

Le problème est que tout cela a bien peu de rapport avec l’objectif qui les a réunis ou l’idée qu’elle se fait de ses propres questionnements.

En quelques conversations hasardeuses, Marie a appris de quoi il en retournait et sait désormais interpréter les plissures régulières des fronts. Traces infimes et répétitives. On est loin de débats propices à l’élévation des âmes. Il ne s’agit que de petites choses banales. Gestion très personnelle des soucis du quotidien.

Tout en contemplant les post-it collés sur l’écran de sa voisine, elle dresse une liste muette.

 

Doutes.  Qu’est-ce qu’on mange ce soir.  Incertitudes.  Les meilleurs produits ou les meilleurs prix. Il faut finir le mois. Indécisions. Simon aura-t-il oui ou non une promotion avant Pierre. Tâtonnements. Les dernières baskets à la mode. Embarras. Un écran plasma pour une meilleure définition. Flottements. Se mettre d’accord sur la destination de vacances. Vacillations. Encore cinq kilos à perdre à l’approche de l’été. Craintes. C’était quand la dernière fois.

 

Sans équivoque, la voilà qui sait désormais que la vie matérielle tout entière domine. Rien ne s’approche de près ou de loin d’une forme -même insoupçonnée- de désir lié à la spiritualité. Sans compter que chacun y va de son coup de griffe pour survivre au sein de la meute. Les joutes font sourire, elles provoquent même parfois des satisfactions. Peu détournent les yeux, encore moins s’interposent. On travaille pour soi, dans le meilleur des mondes. Calculs, stratégies, les choses vont leur train.  Derrière les vêtements de mensonges et la graisse d’idées toutes faites, elle ne voit qu’un plâtras de suffisance. Les âmes étouffent. Les cris s’étranglent et ne sont pas ce qu’ils devraient être. On règle ses comptes, on crache sur l’autre, on se ronge de dépit. Chacun est persuadé d’avoir raison. Et personne ne doute.

Le soir venu, Marie rentre chez elle et se demande pourquoi elle ne se sent pourtant pas différente. Non, même pas.

Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /2008 09:00

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