Quand Marie était petite, elle consacrait un temps fou à faire ce qu'on appelait, à cette époque-là, son examen de conscience. Tous les soirs, et peut-être aussi tous les matins, elle passait en revue ce qu'elle pensait avoir fait de bien et ce qu'elle estimait ne pas avoir vraiment réussi. La notion de « mal » n'entrait pas en ligne de compte. Dans sa famille, une certaine forme de bienveillance était de mise. Et même quand elle accomplissait un acte vraiment répréhensible, on passait beaucoup de temps à lui expliquer que cela n'avait pas forcément à voir avec une volonté déterminée de faire la chose.  Elle n'avait donc pas été élevée dans un esprit judéo-chrétien. L'exigence familiale consistait juste à  ce qu'elle se demande de façon régulière si, au terme de ses journées, elle s'était comportée de façon humaine ou pas. Et quand ce n'était pas le cas (ce qui pour elle arrivait souvent), de voir en quoi le lendemain elle pouvait essayer d'améliorer cet état de fait.
Toutefois, le mot restait bien compliqué pour une gamine qui avait à peine réussi à atteindre l'étagère de l'âge de raison - à défaut de celle qui protégeait le chocolat.
Son humanité se réduisait la plupart du temps à s'empêcher de cogner de toutes ses forces sur le petit voisin du premier, à échapper aux monstrueuses cent lignes de Mlle T. qui cherchait par tous les moyens à la punir de ses insolences sans borne ou tout simplement à se demander si voler dans les boîtes à lettres les échantillons de lessive était un acte mauvais en soi (pour les potentiels clients de la marque).
C'était pour elle, de toute façon, une lutte sans fin pour aboutir à un minimum de résultat. Et voilà qu'arrivée à l'âge adulte elle réalisait que se dissocier de l'animal et de ses actions instinctives lui semblait être devenu une véritable gageure.

Aujourd'hui pourtant, elle est bien en peine de savoir si autour d'elle, il se trouve des gens pour persister à faire cet examen. En tournant la tête de droite et de gauche, elle contemple dans l'espace ouvert, le petit monde d'humains dans lequel elle baigne maintenant depuis quelques mois. C'est un lieu censé inciter à plus de communication, de travail en équipe et de réactivité.  Du moins, c'est ce qui est noté sur la brochure qu'elle a reçue avec l'exemplaire du contrat qu'on lui a fait signer quand elle a été recrutée. Mais la réalité se révèle bien différente, et de loin.

Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /Avr /2008 09:03

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