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Les pavés sont luisants. Ici et là, de petits éclats de granit captent son regard. Les yeux rivés au sol, elle progresse.
Parfois, son talon s’enchâsse entre deux aspérités et elle manque tomber. Alors elle se fait plus attentive et s’amuse à inventer un chemin imaginaire. Elle compte dans sa tête. Trois, quatre,
cinq, petit écart sur la gauche. Six, sept, huit, nouvel écart sur la droite. De temps en temps, elle relève la tête et toise les platanes de cette fin d’octobre. Dans la presque nuit, les
feuilles ont perdu leur éclat doré. Seule, l’odeur s’est maintenue à la surface des choses. Les feuilles au sol sont déjà détrempées et ne craquent plus depuis des heures sous le pied. Elle se
promet qu’un jour, quand elle aura une maison bien à elle, la première chose qu’elle fera, ce sera d'en planter un. Le plus grand qu’elle pourra trouver. Qu’importe s’il s’empresse de prendre
toute la place.
Chaque semaine depuis le début de l’automne, elle s’empare des gros ciseaux de la cuisine et les glisse dans son sac. On peut
la voir s’arrêter au bord de la nationale où elle coupe de grandes brassées de bois et de feuillages. Une fois rentrée, elle plante le tout sans ménagement dans le plus gros pot de l’appartement.
Ça fait de longs mois maintenant que cette odeur est sa seule compagnie. En sourdine, elle se mêle au ronronnement de la radio branchée sur la météo marine. Une odeur de peau et d’humus, comme la
peau d’un homme.
Mais ici, pas même cela. La lueur des phares qui la croisent se reproduit en arabesques mouvantes sur son imperméable ciré.
Il bruine mais il ne fait pas froid. Elle marche légèrement tout en écoutant d’une oreille un peu distraite le bruit des vagues. C’est un infime entêtement derrière les parois de béton qui
masquent le front de mer. Ici, personne ne sait qui elle est. Sa foulée parle pour elle. Une ombre qui descend la rue Nationale, quelque part, dans le soir qui tombe. Arrivée trois soirs
auparavant, par le dernier train, elle a passé les journées suivantes à découvrir cette petite ville qu’elle ne connaît pas. Elle s’est assise pendant des heures derrière la paroi vitrée du café
de l’Océan, s’est promenée, a reniflé un peu partout, senti l’air pour essayer d’obtenir une réponse à la question qu’elle se pose.
Elle est comme ça. Elle a une petite particularité. Depuis toute petite, dans sa tête s’entremêlent des noms de villes qui
lui sont familiers. Sans même qu’elle y ait jamais posé un pied. Pas beaucoup, non, ce n’est pas si extraordinaire que cela. On peut dire que c’est moins de dix. Pourtant, elle sait, c’est comme
ça. L’expérience lui a appris que ces villes invisibles seront siennes, un jour où l’autre par le biais du hasard. Il lui suffit d’attendre. Cette ville, là, elle a toujours su qu’elle y
viendrait avant même que les événements s’enchaînent.
Ce soir, pourtant, en quelques enjambées, elle franchit la porte de l’hôtel. Après avoir récupéré la clef de la chambre, elle
s’engage dans les escaliers. Le velours passé des marches amortit le bruit des talons. Elle grimpe rapidement et dépasse le premier pallier. Déjà elle s’engouffre dans la chambre et se débarrasse
de son vêtement de pluie. Sur une petite table en mauvais bois, ses cahiers et ses livres sont empilés. Mais elle n’étudiera pas. La fin est proche.
Elle sait que quelque part, dans une chambre d’hôpital, un homme qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne connaîtra jamais est en
train de mourir. Dans quelques heures, au milieu de la nuit, quand tout sera fini, l’homme aimé viendra vers elle. Depuis trois jours et trois nuit, elle attend cela. Elle s’apprête à le bercer.
Elle sait que la nuit sera longue. Et peut-être, aura-t-elle alors la réponse à sa question.
13 avril 08
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