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Voilà, ça fait dix jours que je tourne avec mon sac. Avant de partir, j’ai pris soin de bien le remplir. J’ai pas tout mélangé. J’ai formé des petits tas. Des petits tas de couleur. Je pensais aux robes de couleurs dans Peau d’Âne. Sauf que là, c’était pas les couleurs du ciel ou de la lune, encore moins du soleil. Moi c’était les couleurs de pluie et puis aussi celles d’orage. Pluies d’hiver, pluies de naufrage. Grosses et lourdes, empoisonnées par les nitrates et les phosphates. Pluies acides qui tuent les arbres au haut des montagnes.
Ça fait dix jours que je tourne. Que je tourne avec mon sac. Mon gros sac de linge sale. Dedans c’est ma vie. Ma vie en gris, ma vie en noir. Du rose, y en a pas eu beaucoup. Dans mes yeux, les passants peuvent voir tout ce que je pense d’eux. En mal. Je suis comme ça. Pas drôle. J’ai trente ans et j’aime pas les gens. Je sais pas rire. J’ai pas appris. J’ai décidé que je voulais plus que ça dure toute cette lessive en attente au fond des placards. Alors j’ai pris la route. Je suis allée voir ma mère et je lui ai montrée tout ce qu’elle ne pouvait pas comprendre. Je suis allée voir mon père et je lui ai dit tout ce qu’il ne voulait pas entendre. Ma sœur, ça faisait longtemps que je l’avais pas vue. Elle n'en est pas encore revenue. Je passe et je dépose. Je passe et je balance. Mon frère aîné, je lui ai même jeté à la figure, le sac. Auparavant j’y avais glissé quelques pierres grises. Comme le petit poucet, mais en plus gros. Je dépose les abandons, les coups, les trahisons. Je dépose les mensonges, les hypocrisies, les défections. Je fais de la dépose en tout genre. C’est simple et facile, je m’allège. Un sac et puis un autre, je me vide. Bientôt, dans mon sac, il n’y aura plus rien. Je pourrai sauter du pont sans me noyer. Je serai légère et je nagerai au bout de moi-même.
5 avril 08
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