Partager l'article ! La chute - (retravaillé): L'esprit rattaché par un lien invisible aux quatre cœurs qui bat ...
L'esprit rattaché par un lien invisible aux quatre cœurs qui battent loin de lui, l'homme chemine
les mains crispées au fond des poches du long manteau de laine noire. Le dos courbé, il lutte contre le vent violent qui l'empêche de progresser dans les rues désertes de ce quartier. La pluie
cingle quelques devantures perdues dans l'alignement monotone des murs aveugles. La nuit est tombée maintenant. Inconscient, il avance.
Parfois pourtant, son œil accroche çà et là, une ou deux lumières vacillantes dans les rais de
quelque volet mal clos, seuls signes d'une présence humaine. Il fait froid pour la saison. La tempête annoncée la veille se déchaîne et la cité semble abandonnée et livrée à elle-même dans
l'obscurité inquiétante de cette fin de journée d'octobre.
Au fond des poches, ses mains se mettent soudain à trembler. Sorti un bref instant de sa torpeur
mécanique, l'homme tente de maîtriser l'agitation des doigts poisseux en les dépliant tour à tour. Mais rien n'y fait, alors une nouvelle fois, il presse le pas.
Tout à l'heure animé d'une impénétrable détermination, il sent maintenant monter en lui un sentiment de désarroi total. Son esprit égaré cherche à comprendre ce qui l'a poussé à commettre un tel acte.
Il hausse les épaules et poursuit sa marche solitaire.
C'est deux jours auparavant que la lettre est arrivée. C'est une enveloppe pâle. L'écriture lui est
inconnue. Son nom et son adresse s'étalent en courbes gracieuses et régulières. Il pense que c'est celle d'une femme.
Des femmes dans sa vie, il n'en manque pas. Depuis longtemps il sait qu'il est devenu l'arbre d'une
forêt de lianes colorées et adroitement mêlées. Il a une femme et trois filles. Au fur et à mesure que ces dernières grandissent et prennent place sa vie, il se sent évoluer en un élément rigide,
d'une grossièreté déconcertante. Il aimerait, ne serait-ce qu'une fois, échanger son attitude empruntée à celle gracile de ces jeunes pousses bruissantes. Êtres aussi indéchiffrables pour lui que
la sinuosité des vrilles des vignes ou celle encore plus complexe des volutes de vapeur au petit matin dans la nature. Il se doute bien que même sa façon d'y penser est lourde et maladroite. Mais
c'est ainsi qu'il se voit au milieu d'elles.
Intrigué il reporte son regard sur l'enveloppe. Il la soupèse et cherche à estimer son contenu. Ce jour-là, il n'attend aucune nouvelle. Ni bonnes, ni mauvaises. C'est un homme tranquille. Presque transparent. Il vit sa vie au gré de ce qu'elle lui offre. Il gère les problèmes et les tracas du quotidien au fur et à mesure qu'ils se présentent. Il n'est pas très intelligent, pas bête non plus.
Il décachette la lettre et se met à lire. C'est une lettre d'amour. Une lettre brûlante dans
laquelle les mots s'ajoutent les uns aux autres comme autant de coups de poing répétés dans son estomac. Ça le rend sceptique les mots qui parlent de sexe sur la page. Son oeil passe d'un
paragraphe au suivant et ça ne lui dit rien. Ce qu'il y cherche sans le vouloir en fin de compte ne s'y trouve pas. Il n'y décèle que des fantasmes ultras rapides d'union charnelle à sens
unique. Un être qui en possède un autre, le temps d'un mensonge égoïste.
C'est cru, il a envie de vomir. Et pourtant, il ne reste pas indifférent, le sent bien et s'en veut
déjà. Il pense qu'il est comme les autres. Pas mieux. Fidèle dans ses actes, mais pas dans ses pensées. La lettre le trouble. Il n'y est pas insensible et se demande ce qu'il a pu faire pour
provoquer une telle envie. Lui aussi quand il tombe amoureux, le désir s'insinue. Les images découpées s'inscrivent en pointillés dans son quotidien. Au début pas trop souvent, puis de plus en
plus fréquemment. Connaître son prochain de toute façon, n'importe lequel, c'est insidieusement se poser la question à un moment donné de son comportement dans l'intimité. Ce que l'autre aime
faire, ce dont il raffole. Ce qui l’affole. Sage ou audacieux. Ennuyeux ou imaginatif. Rapide ou maître de son plaisir. Le sentiment amoureux tout entier l'emporte et il se laisse aller à
transgresser les codes. Il entrevoit alors les ventres derrière la trame fine des chemises. Il s’autorise à imaginer les courbes, la souplesse des cuisses, la vigueur des
bassins.
Mais, là, sur la page, le sexe est froid et mécanique. Il ne croit pas à la fusion. La femme qui
s'abandonne et dont le regard se révulse, il pense qu'elle est encore seule en elle, même s'il a franchi les barrières de son intimité après avoir surmonté celles de sa pudeur. Le sexe pour le
sexe, il en est encore à un stade où il trouve ça pauvre. Mais il ne prétend pas être meilleur que les autres.
Lui, il a besoin de terrain balisé, d'une confiance aveugle pour pouvoir progresser. Il se sent
faible et fragile. Les corps mécaniques qui enflent et se désengorgent, il les laisse aux adolescents surexcités par leurs hormones déréglées, aux hommes avides de conquêtes et de reconnaissance.
Ceux qui accumulent dans leurs cerveaux les odeurs de sexe des femmes qu'ils ont conquises ou par lesquelles ils ont été possédés et dépossédés. La lettre continue à se dérouler ce jour-là. Il
lève les yeux vers la photo posée sur le meuble de l'entrée. Il fait monter en lui la fragrance à jamais mémorisée, le contact sous ses doigts de la peau si souvent parcourue. Confortable état de
qui peutenfin abandonner les masques.
Son aventure à lui, ne se passe pas dans des jungles inconnues, autour de forteresses imprenables. C'est une aventure continue. Vallées fertiles qui ont donné la vie, champs aux parfums simples et familiers. Terre rassurante du quotidien, celle qui apaise les faims des âmes passagères. Hospitalité chaleureuse qui parfois, au détour d'une journée particulière sait devenir festive. C'est alors quelque grand pavois qui est hissé, une nuit illuminée par un feu d'artifice, le souvenir plus développé d'une soirée estivale aux lourds parfums envoûtants. Sa terre à lui suit les saisons. Aux chaleurs torrides des débuts ont succédé automne, froid et renouveau. Et c'est un cycle qui fonctionne depuis très longtemps maintenant. C'est sa terre, il l'aime et pense la connaître ou tout du moins s'y reconnaître. Pas besoin de miroirs sans tain pour savoir qui il est.
Au bas des derniers mots, il trouve le nom et l'adresse.
C'est deux jours avant et il ne sait pas encore qu'il n'est qu'un humain.
Il pense à cela en affrontant la noirceur de la nuit. Il se sent faible. Arrivé près de chez lui, les rues ont repris leur agitation habituelle. La lumière crue des vitrines maquille à grands coups de pelles les yeux fatigués des passants. Au fond de ses poches, l'odeur de la femme, les restes sucrés de ses caresses. Il est un homme comme les autres maintenant et il presse le pas alors pour rejoindre les siens.
29 septembre 2007
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