Partager l'article ! Le retour (réédition): L’avion m’a livrée au ...
L’avion m’a livrée au petit matin, désespérément seule et abandonnée après une nuit agitée où j’ai tenté de dormir sans jamais y arriver. La ville, elle, somnole encore. Tout est gris, le jour se lève à peine. Des immeubles impersonnels et aveugles à perte de vue.
À peine sortie de l’aérogare, je me dirige vers la station de transfert qui dessert la ville de Marseille. Il fait très froid. Un simple blouson ne suffit pas à me réchauffer. Mes joues sont crispées. Le manque de sommeil commence à se faire sentir. Je trouve pourtant rapidement l’autocar qui doit me conduire à Saint Charles. Les soufflets de l’autobus s’ouvrent dans un grincement sinistre et je monte les marches tout en tendant la monnaie au conducteur qui ne me regarde même pas. Je prends mon reçu et m’installe sur la banquette après avoir glissé le petit sac qui contient le peu d’affaires que j’ai pris le soin d’emporter avant de partir le voir.
Le moteur tourne au ralenti. Une douce chaleur un peu lourde et sucrée emplit l’habitacle. Ça sent le renfermé, le velours usagé et les chewing-gums écrasés dans les cendriers hors d’usage. D’un bref coup d’œil, j’englobe la travée centrale puis laisse mon regard errer au travers de la paroi vitrée qui me sépare pour quelques minutes de la réalité. Une fatigue tenace s’est emparée de tout mon corps. Je sais que j’ai beaucoup maigri ces dernières semaines. Je semblerais malade à qui prendrait le temps de me regarder de près. Mais plus personne ne me regarde. Lui, encore moins que les autres. Dans le bus, une jeune femme est déjà installée. Elle n’a pas l’air beaucoup plus gaie que moi et malgré ma venue, son visage, muré dans l’isolement reste résolument tourné vers un monde intérieur. Elle porte un jean et un blouson léger - comme moi. Il me vient l’idée fugace que ce sont des vêtements pratiques sans une once de séduction. Elle m’ignore ou ne semble pas m’avoir vue monter. Quelques minutes s’écoulent sans que ni l’une ni l’autre n’esquissions le moindre geste pour montrer qu’elle a senti sa présence. Le conducteur, confiné dans sa royale ignorance, règle la fréquence de la radio qui diffuse en sourdine quelques vieux tubes entrecoupés de flashs publicitaires. Je somnole. Deux nouvelles passagères montent et vont rejoindre le petit comité que nous formons désormais. Insondables voyageuses solitaires d’un pâle matin de février. Enfin, le bus démarre.
Je me laisse aller à une sorte de repos. Je suis épuisée. Le jour se lève. Morne et gris. Le soleil aussi peine à fournir son énergie quotidienne. Il paraît aussi fatigué que nous le sommes toutes. Je jette de nouveau quelques brefs regards autour de moi. Qui sont-elles ? Les maquillages ont disparu, les joues amollies semblent creusées par des chagrins cachés. Le bus accueille en son sein un quatuor de femmes a priori descendues du même avion. La plus jeune a l’air d’avoir à peine trente ans, la plus âgée une petite soixantaine d’années. Lassée d’observer mes voisines, je détourne le regard et compte les fenêtres aux volets clos - de part et d’autre de la quatre-voies. Le bus poursuit son chemin vers le centre-ville. La circulation est fluide, nous absorbons la ville endormie.
Une fois arrivée devant le parvis de la gare, je m’empresse de quitter le bus et m’oriente rapidement vers le panneau indicateur. Toute cette fausse agitation me fait du bien. Cela ne dure pas quand je réalise que le train est annoncé avec deux heures de retard. Le peu d’énergie que j’avais réussi à dégager se dissous instantanément et me laisse abattue, férocement rivée à mon chagrin invisible. Je voudrais hurler, là, sur place, mais tournant les talons, je me contente de chercher des yeux un café. Il est sept heures. La plupart des usagers sont des habitués et se dirigent vers les lignes courtes. Nous ne sommes pas à la période des vacances, l’ambiance est au travail, mon inutilité me ravage. Une fois franchie la porte du bar, je constate avec étonnement que mes trois voisines de bus sont déjà attablées à la même table dans le seul café ouvert à cette heure matinale. Un simple regard et je sens un signal -tout à l’heure refusé - qui me permet de comprendre que je suis reconnue. Je hausse les sourcils et me dirige vers elles.
Les présentations sont rapides. Nous échangeons les civilités d’usage. Des sourires. Un peu contraints compte tenu de la situation inhabituelle. J’obtiens rapidement la confirmation que nous avons voyagé sur le même vol. La plus jeune est montée au point de départ, nous autres à l’unique escale. Je ne tends pas la main. Je me contente de m’asseoir. Il se trouve que nous prenons également le même train. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette rencontre
Il est difficile de pouvoir imaginer en raconter les détails sans éveiller les doutes, remettre en cause la surprenante coïncidence.
Mais voici que bientôt, une fois mon propre café servi, la conversation doucement s’amorce. La plus jeune nous informe qu’elle vient de passer une dizaine de jours auprès de son compagnon. Fraîchement divorcée, elle est mère de deux enfants en bas âge. Elle semble perdue et attristée. La vie matérielle la rattrape. Elle ne travaille pas et a repris un cycle d’études afin d’obtenir une qualification.
Les soucis vrillent le visage de la plus âgée. Son maquillage un peu vulgaire durcit ses traits. Un bleu électrique aux paupières, un rose trop rose pour une femme de cet âge. Ça lui donne l’aspect d’une vieille Américaine. C’est son mari qu’elle a rejoint. Il travaille loin d’elle. C’est un choix depuis quelques années.
La troisième, une petite quarantaine, reste décontractée et prend son mal en patience. Elle ne livre rien. Nous ne
demandons rien non plus. Le silence se fait et chacune retourne à ses pensées. L’attente est longue. Les premiers échanges s’étiolent dans l’alternance de vacarme et d’accalmie que nous impose
notre présence dans la gare. Le hasard a fait que nous pourrions presque être alignées sur un axe temporel qui irait de dix en dix. Nous représentons à nous seules quatre
étapes de la vie d’une
femme.
Je sais que je mens. Je ne sais pourquoi, soudain je sens qu’elles mentent aussi. C’est la plus jeune qui craque la première. Après deux ans de promesses, son compagnon n’a pas souhaité la faire venir auprès de lui pour entamer une vie commune. Il l’a quittée, comme ça, sans rien lui dire, sans oser l’affronter. Le téléphone a sonné dans le vide pendant des jours et des jours. Au début elle a cru mourir d’inquiétude, n’osant pas croire ce qu’il fallait croire. Alors quand enfin il a admis à demi-mot qu’eux deux, ils n’iraient pas plus loin, elle a regroupé toutes ses forces et elle s’est débrouillée pour emprunter de l’argent. Elle a tout organisé pour les enfants. Cela n’a pas été facile. Elle a pris l’avion et lui a demandé de se trouver là, à l’atterrissage. Pour lui annoncer en face ce qu’il ne voulait pas lui avouer. 14 000 km aller-retour pour ça. Juste pour ça. Pour voir la lâcheté d’un homme, bien droit en face. Un homme qui ne savait pas, qui ne savait plus. Les larmes qui ont cessé de couler depuis le matin la secouent de part en part. Elle semble anéantie. Elle l’a vu une soirée. Ensuite, une amie l’a récupérée. Elle est un peu cassée. Elle rentre maintenant. Elle a sa réponse . Je la regarde pleurer.
Elle nous dit sa honte de s’étaler devant nous ainsi. Quelque chose se passe. C’est comme un miracle, mais en plus petit. Je réalise qu’aucune de nous autour de la table n’a dit la vérité. J’ai peut-être menti, mais elles aussi. Toutes. Pas une ne vient de faire ce voyage pour la raison qu’elle a avancée. Les bouches se délient. En fait, mes deux voisines sont des femmes abandonnées. La première est allée vérifier ce que tous les commérages lui laissaient entendre. C’est une femme trompée. Envolée, l’image factice du beau couple aux vingt ans de mariage. Son mari ne la tient à l’écart que pour mieux vivre sa liberté recouvrée. La deuxième est une vieille maîtresse délaissée à laquelle on fait de temps en temps l’aumône d’un voyage, tous frais payés. Mais le temps passe et sa fraîcheur qui s’en va ne lui laisse que peu d’illusions sur la suite des événements. Elle sait qu’elle a gâché sa vie et que ce qui l’attend est loin d’être ce qu’elle aurait pu vouloir souhaiter. Ses larmes se mettent à couler. Les maquillages comme les mensonges fondent comme neige au soleil. La plus jeune nous regarde étonnée, un peu déstabilisée par ces femmes qu’elles croyaient accomplies. Je pressens que mon tour arrive.
Je dois leur dire. Ma gorge se noue. J’essaie de tenir bon. Et je reprends mes propos. Oui, je suis allée là-bas pour l’anniversaire de mon fils. Oui, j’y suis bien allée pour cela. Mais mon fils, voyez-vous, il est mort déjà depuis deux ans. C’est l’anniversaire de sa mort que je suis allée fêter. Il fait partie de ce pourcentage de jeunes appelés qui se suicident dans l’armée. Je ne sais rien. Je suis allée voir. Pour essayer de comprendre. Pour obtenir des informations. On m’a ramené son corps, mais aucun papier qui pourrait m’éclairer sur son acte. Nous voici quatre attablées, anéanties par les vilains tours de la vie. Les masques tombent.
Il est déjà l’heure de prendre notre train. Nous nous débrouillons pour nous entasser dans le même compartiment. Pendant les deux heures du trajet, nous parlerons. On entendra des rires entrecoupés de hoquets stupides. Le sort des femmes, leurs conditions, leurs façons de se battre envers et contre tout, tout y passera. À notre arrivée, nous nous quitterons sans avoir échangé ni adresse ni numéro de téléphone. Nous ne nous sommes jamais revues. Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’y pense encore.