L’homme n’avait aucun mal à savoir qu’il se heurtait aux pièges de cristal.

Les images trompeuses l’étourdissaient et il luttait depuis des heures contre l’envie, une nouvelle fois, de foncer vers les reflets.

Des photos, des mots… il appelait cela des mouches à miel. Il pensait aux abeilles, bien entendu. À certaines en particulier, les abeilles charpentières, aux corps entièrement noirs, avec des éclats bleu métallique. Butinant et virevoltant, elles avaient la particularité de venir récolter le nectar et le pollen dans les champs aux alentours tout en se faisant passer pour de gros bourdons inoffensifs. Les enfants, en les apercevant, ignoraient les dangers de la patrouille. Il devait alors leur expliquer que même s’il en fallait vraiment beaucoup pour qu’elles attaquent les jeunes inconscients, mieux valait s’éloigner et les laisser tranquilles.

Abandonné à sa solitude, il se recroquevilla et s’affala contre le mur de pierres.

La chaleur l’enveloppait paisiblement. Il se sentait épuisé et aspirait au départ. Autour de lui, un petit monde s’agitait sans prendre garde à sa lassitude. Les portes claquaient, les cris fusaient. Chacun entendait conserver sa place. Un ballet incessant de petites luttes fraternelles. De celles qui apprennent à se frotter au monde extérieur, mais sans véritables risques. C’était à qui avait son mot à dire. Lui, depuis quelques semaines ne disait plus grand-chose - mais qui s’en souciait ? Le dos collé à la paroi, il semblait être devenu invisible pour sa famille.

Il observa ses mains. Grandes, larges, elles étaient faites pour travailler et pour aimer. Usées, fortement hâlées par la belle saison, il les contempla et les dressa vers le ciel en écartant les doigts aussi fort qu’il le pouvait. L’espace délavé apparut entre les segments et des fragments de nuages effilochés traversèrent sa peau. Son regard remonta le long des bras nus. Il prenait soin de son corps et en était fier tout en sachant que les heures étaient comptées. Un corps familier avec lequel il entretenait une relation particulière comme celle d’un homme à l’égard de sa vieille maîtresse. Enfant malingre et petit de taille, il s’était transformé en un être sur lequel les femmes se retournent. Que deviendrait-il dans quelques années ou plutôt que serait-il devenu, rectifia-t-il mentalement. Il aimait tout ce qui était beau et ça se voyait. Il s’entourait de meubles précieux et cultivait des liens amicaux avec de très belles femmes. Elles étaient comme des reflets de ce que lui-même aurait pu être. On disait de lui qu’il revendiquait le culte du beau. Il objectait que le beau se trouve partout, qu’il suffit d’agrandir les yeux pour le découvrir derrière chaque négligeable détail imperceptible. La transparence d’une herbe, la délicatesse d’une plume emprisonnée dans les bras du vent. Qui oserait affirmer que c’était tout autant de clichés usés ? Sa sensibilité était particulière, d’une douceur inhabituelle chez un homme. Il se considérait comme un objet de désir. Encore la veille, quand il avait croisé la femme de Pierre. Quelque chose de l’ordre d’une attirance purement sexuelle. Rien à voir avec une quelconque profondeur de sentiments.

Il joua à ouvrir et refermer les doigts.

Depuis trois mois déjà, il savait qu’il allait partir. Tout était organisé. Les contacts avaient été pris, les ultimes rendez-vous annulés. Il avait tout d’abord expédié l’essentiel puis s’était attelé aux détails les plus intimes. Sa correspondance avait été classée et sans en préciser les raisons, il avait obtenu la promesse qu’elle resterait inviolée, le temps qu’une jeune génération accède aux archives familiales. Une dernière fois, il écarta les doigts et contempla le ciel. Le vertige revint de nouveau et de primitives images distordues apparurent au fond de sa rétine. D’un bond agile, il se décolla du mur et se mit en marche vers son bureau. Comme à l’accoutumée, personne ne fit attention à lui. Un bref instant, son regard croisa celui de la femme qui traversait la cour. Les gravillons tendus sous les légères chaussures de cuir crissèrent dans un bruit familier. L’atmosphère alourdie de cette fin d’été parfumait l’air de l’odeur d’herbe séchée. Les hortensias laissaient piteusement pendre leurs grosses boules délavées et les grands palmiers s’efforçaient de rejoindre le bleu céruléen des espaces insondables, maintenus cruellement au sol.  L’absence de réaction de celle qu’il pensait avoir toujours honorée lui confirma -si cela était encore nécessaire - combien le lien qui les unissait semblait désormais engourdi dans une fraternelle cohabitation.

La porte coulissa tout en douceur et il pénétra dans le bureau. Le froid le saisit immédiatement quand il se glissa derrière sa table de travail. Les volets clos depuis le matin créaient une atmosphère propice à la méditation et l’obscurité soulageait enfin ses pupilles contractées par la violente lumière extérieure. Il alluma l’écran de contrôle et vit avec anxiété apparaître la lueur ordinaire. Alliance du métal et du verre, bête étrange et étonnante, l’appareil s’ouvrit à sa recherche. Tel un antique haruspice, il consulta rapidement son courrier, mais il eut la confirmation que rien n’avait changé.

Deux minutes plus tard, les feux follets s’animèrent et entamèrent leur ballet familier. Il les accueillit de bon gré. Les couleurs éclataient en mille taches sur les reliures des  livres surannés.  Comme dans des pièges de cristal, ses yeux cherchaient à deviner ce qu’il trouverait de l’autre côté. Le rendez-vous était fixé. Il ne souhaitait rien de plus. Avec douceur, il plia son buste et le laissa glisser sur le large plateau de verre de son bureau. Les paupières lourdes, il tourna la tête et sa joue entra en contact avec la plaque. La fraîcheur minérale apaisa un bref instant la sensation qui l’envahissait. Son corps était fatigué, il aspirait à une paix définitive. Depuis des années, l’odeur de vieux tabac avait colonisé les recoins de la pièce amicale. Elle se répandit au plus intime de son cerveau embrumé. Au tout début, il s’était efforcé à lutter, mais désormais il était tranquille. Il renonçait à contrer l’étonnant phénomène. Les couleurs surgirent peu à peu, de même que les mots s’imprimèrent de façon clairement distincte dans la nuit de sa conscience. Il parvenait maintenant à dépasser les picotements désagréables qui aux premiers temps l’avaient forcé à se frotter rageusement les tempes et le front. Grains de sable de son infortune. Chez un autre, cela aurait pu tourner à la folie. Les symptômes de la maladie devenaient des bêtes familières. Il était arrivé à conclure une alliance pacifique. C’était son arche personnelle.

Sa main abandonnée à la langueur de cette fin d’après-midi s’amusait à pivoter sur l’axe du fin poignet et reproduisait la danse légère des volutes de fumée. Il sourit.

La lettre dans laquelle lui avait été annoncée sa condamnation gisait dans le troisième tiroir du vieux meuble patiné, celle de son suicide assisté dans le deuxième avec son billet de train pour la Suisse.

Rassuré par le temps qu’il lui restait, il ferma les yeux et plongea dans les pièges lumineux qui avaient envahi l’ensemble de son cerveau malade.




Lundi 26 janvier 2009 1 26 /01 /Jan /2009 15:01

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