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Elle avait prononcé cela comme un simple mot en l’air et cela avait pris aussitôt une étonnante envergure.
Les mots étaient directement montés au cerveau comme des pierres. Eclaboussement minéral.
Il a immédiatement pensé qu’il fallait en faire quelque chose. Ça ne pouvait pas résonner ainsi sans qu’une bonne raison en soit l’origine.
Dictature de l’écriture.
Quelles dictatures avait-il déjà rencontrées ? Une évidence surgit une nouvelle fois à son esprit. Il eut envie de raconter.
Dictature de celui qui ne voulait pas qu’une semaine passe sans un appel téléphonique.
De qui voulait que l’appel soit alterné et que chacun y passe à son tour.
Comment pouvait-il bien interpréter cela ? Etait-ce une question d ‘argent, de renouvellement de fidélité, d’exigence amoureuse ? A force il avait pris cela pour une dictature.
Il n’aimait pas. Il était obligé de compter, de réfléchir. Voyons, qui avait appelé la fois précédente ? Cette amitié prenait de drôles de proportions. Parfois il en arrivait à redouter l’appel. Tu n’as rien à me dire ? Non parfois, il n’avait rien à lui dire. Sa vie était la même. Insondable méandre de menus faits insignifiants, de grandes détresses à jamais guérissables, de tourments engluant quiconque aurait voulu essayer d’approcher de trop près. Il fatiguait l’autre il le savait. Et pourtant l’autre appelait, pleurait avec lui quand lui pleurait, riait quand il riait, rageait quand il pestait et écoutait les longues confessions fleuves. Une vie.
Mais l’alternance des appels était une règle à laquelle il ne devait pas déroger. Dictature de l’amitié. Parfois il lui prenait l’envie de tricher un peu. L’appel fatidique était oublié. Une semaine de silence s’intercalait. Alors la sonnerie retentissait la semaine imposée par le calendrier et la voix disait « alors si je ne t’appelle pas, tu ne m’appelles plus, c’est ça ? »… Confus, il bafouillait des excuses indigentes et essayait de pallier son manque de savoir-vivre.
Les semaines, les mois, les années ont passé. Il y eut des départs et des retours.
Il réalisa soudain que le dernier départ avait senti la fin annoncée. Cet été-là, il eut de moins en moins envie d’appeler et encore moins d’entendre l’appel métallique.
L’année avait commencé. Ce fut un nouveau départ pour un nouveau pays. Chacun partit dans le sien. Rêves, idéaux, soifs de vie, idéologies, convictions politiques, tout ça fut soigneusement empaqueté dans les malles en fer tamponnées d’étiquettes à peine décollées.
Dictature de l’écriture.
Pour plus de facilité, il fut convenu qu’ils s’écriraient.
L’un entama son journal d’installation, l’autre eut à peine le temps de commencer un échange épistolaire qu’un coup d’état éclata. Ils furent séparés par les problèmes de logistiques.
C’est étonnant la vie. Même détonnant parfois. Le journal fit beaucoup de bien mais aussi beaucoup de mal. Il reprit contact avec le père. Il séduisit la mère, enfin - une fois qu’elle eut compris – la valeur de ce qui était écrit, là…mais il désarçonna l’autre. On lui répondit que décidément, non, on ne comprenait pas , mais il s’était passé quelque chose, le journal… oui, le journal les avait séparés, on ne savait vraiment pas… c’était le journal, comme une pierre dans leur amitié.
Coup d’éclat minéral, il avait pensé. Oui, c’était ça. Dictature de l’écriture. Il avait failli.
L’écriture avait dit des choses que lui-même n’avait pas vues.
Les mots n’avaient pas plu.
Les mots avaient déçu.
Dictature de celui qui avait longtemps et passionnément aimé et qui n’aimait plus. Il n’était plus aimé, le téléphone cet été là n’avait pas retenti une seule
fois.
14 août 2007
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