Il y avait les nuits et puis les jours. Parfois il se réveillait en sursaut. Il pensait à compter ses morts.

Il n'y avait rien de triste dans un tel comportement. Après l'amour, la mort. D'autres avaient écrit l'amour à mort. Lui, il avait simplement un compte à faire. Dans un compte, on en raconte beaucoup.

Il fallait que ça sorte. C'était plutôt de gré que de force. Mais personne n'en voulait. On n'aimait pas trop ça en ces temps où tout ce qui bouge est béni, où quiconque se fige en une mer étale devient invisible au monde.

Remuant sa mémoire, il s'installa confortablement après avoir tapoté son oreiller. C'était la nuit. Au travers des volets mi-clos, il pouvait entendre le frémissement familier, les piaillements de ceux qui partaient au combat. Il imaginait la chouette dans son vieux tronc, prête à lui frôler le visage quand il s'approchait trop près, s'entêtant à vouloir la photographier. Il se serait bien levé pour tout noter, mais il avait peur de ne plus retrouver son sommeil. Un jour de grande tristesse, il avait relevé leurs noms, sur un carnet, comme ça, juste pour ne pas oublier. On lui avait dit que c'était morbide. Désaxé. Malsain.

Lui, parfois, il aimait à les contempler. Il s'approchait du carnet un peu angoissé. Faisant semblant de feuilleter quelques pages. Certains savaient très bien ce que contenait le carnet. Il lui fallait brouiller les pistes. Enfin, il osait. La liste s'affichait.  Alors doucement, les visages remontaient en surface, enlacés d'algues marines, vertes et longues, luisantes mais si douces au toucher. La jeunesse de ces (ses !) morts lui sautait au visage. L'injustice de leur disparition aussi Déjà à l'époque, il avait peur de perdre pied. Trop de morts, ce n'est pas bon pour la nage en surface. Ça vous plombe un homme en un rien de temps. Il a même cru un temps qu'il devait y être pour quelque chose. Il attirait le malheur comme pas deux. Il faut dire que ses morts à lui n'étaient pas des morts faciles à entretenir. En quatre ans, il avait dû composer avec … il éleva et tourna vers lui, l’index et le majeur de la main droite…deux noyades, puis l’index et le majeur de la main gauche… deux assassinats ; un bref coup d’œil lui suffit pour les englober…. quatre suicides, il relâcha  les doigts dans l’air ….il lui restait encore une mort par asphyxie, et les trop tristement habituels cancer et sida… On pouvait encore y ajouter un « écrasement » stupide ainsi que quelques morts naturelles parmi les petits vieux qui l'entouraient.

Sous les à-coups de la fortune, il luttait, pensant à chaque fois qu'en pliant il ne romprait pas. Les coups devenaient de plus en plus durs, plus fréquents, plus abrutissants. Il a sombré.

C'était il y a longtemps. Désormais il compte et recompte, en ayant peur d'en oublier. Il n'a plus trop peur de faire mourir les gens autour de lui. La vie est revenue. Parfois, il se raconte des histoires et se dit qu'ils sont vivants, quelque part et qu'ils font partie désormais des amis oubliés ou perdus de vue.

La chouette est là, qui veille. Chaque piaillement discerné dans la nuit lui vaut signe. Ils sont là, paisibles.  Le compte est fini.

 

27 juillet 2007

Vendredi 4 janvier 2008 5 04 /01 /Jan /2008 13:55

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Commentaires

Tout artiste a une part de doute qui entretient l'œuvre qu'il met en marche. Elle nourrit son Art au même titre que son inspiration. J'espère que tu ne doutes pas de ce talent que tu as pour écrire avec cette voix qui n'appartient qu'à toi, ce style que l'on reconnait entre tous. Tu dis le monde avec ton ressenti, ta vie, tes silences. Tout ce que j'ai lu est magnifique. "Tabou" est un texte d'une force extraordinaire, mélange de rêve, de vie imaginée et vécue, de pudeur et de violence sourde. J'espère que tu ne doutes pas de ton talent. ou alors pas trop. juste ce qu'il faut. merci.
Commentaire n°1 posté par Patrick le 04/01/2008 à 15h20
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