Partager l'article ! au fond de la boîte: Elle a pensé à lui. Comme ça. Parce qu'en ce moment, tout va trop vite. La vie es ...
Elle a pensé à lui. Comme ça. Parce qu'en ce moment, tout va trop vite. La vie est là qui s'offre à tout va et elle, elle aime ça et s'en voudrait de ne pas savoir en profiter. Pourtant le temps passe et au fond d'elle elle sait que les heures sont comptées. Stupide certitude pour le commun des mortels. Mais pour elle, elle sait que c'est différent. Il y a comme une sorte d'urgence à vivre. Paradoxalement, aujourd'hui elle a eu envie de retourner dans son passé. Comme ça, sans vraiment l'avoir décidé. Ca a été (- hiatus terrifiant) plus fort qu'elle. Elle a même couru et traversé la grande grange comme une gamine pour foncer droit sur l'endroit exact qu'elle voulait atteindre. Elle sait où se trouve chaque chose dans son bureau. Tout est rangé et soigneusement mémorisé. Cependant, elle seule connaît les clés du classement. Elle aime brouiller les pistes et a le goût du secret. Rien n'est vraiment là où cela doit être. Les correspondances se côtoient sans se connaître et elle sait que ses interlocuteurs enfouis au fond des enveloppes la jugent un peu trop désinvolte envers les bons usages. Qu'importe, elle n'en a cure et s'entête dans ses critères mystérieux.
Elle est allée chercher le vieux vanity case des années soixante-dix que lui a abandonné la grande soeur. Un cadeau sans en être un. Peut-être est-ce simplement une appropriation tombant sous la coutume. Elle ne s'en souvient pas. Dedans reposent les lettres. Pas toutes, certaines. Bien précises et bien reliées entre elles. Mémoire du passé, racines de sa vie profonde et souterraine. Elle a toujours beaucoup écrit et donc beaucoup reçu de lettres. Par la force de sa seule volonté entêtée à vouloir bouger les choses, elle a toujours eu des correspondances suivies qu'elle a elle-même provoquées, en mettant des annonces ici et là, dans les journaux. Elle sait donc qu'ici se trouvent les correspondants inconnus, ceux qu'elle n'a pour la plupart jamais vus.
En ouvrant la boîte en simili cuir, elle la trouve d'une laideur étrange compte tenu de la préciosité de ce qu'elle
contient. Intimidée, elle prend le paquet qui l'intéresse. Il y a longtemps, elle a eu le soin de tout ranger dans de grandes enveloppes en papier kraft sur lesquels s'étalent des noms et
des dates. Les yeux dévoilent la blancheur des enveloppes puis le noir de l'encre qui n'a pas pâli. Les pages aussi se dévoilent intactes et le jaunissement du temps semble ne devoir jamais
venir. Tout a un air d'être en attente. - Êtres en attente-, elle pense, en se mordillant la lèvre supérieure. C'est ce qu'elle se dit en farfouillant au début un peu au hasard dans les
enveloppes. Recueillie, elle lit. Elle découvre ou redécouvre l'écriture superbe. La plume est large et appuyée. Les lettres, longues et posées ; l'écriture lisse et allongée, régulière
comme une partition de musique achevée. Le contenu riche et généreux. Elle peut sentir la main, le poignet légèrement appuyé sur le bord d'un bureau. Elle l'imagine en train de lui écrire. Il
parle simplement de lui et de l'autre, celle qu'il appelle « elle ». La première lettre date du 23 août 1979. Ça ne fait pas deux mois ce jour-là qu'elle est morte. Crise cardiaque. Il
le savait avant elle, qu'elle ne vivrait pas longtemps. Il lui écrit tout ça, simplement. Avec ses mots à lui. Beaux, impitoyablement. Il a joint des feuillets. Ce sont des poèmes, des textes et
puis aussi un encart qu'il a fait paraître dans un journal. Pour dire sa mort, à elle, l'autre. L'appartement est resté le même. Il n'a rien changé ou presque. Juste demander qu'on vide les
placards et qu'on trie les vêtements. Bijoux, maquillages, tout a été jeté ou donné. Il n'a touché à rien de ses propres mains. Il n'a rien gardé, à quoi bon, ils n'ont pas d'enfants. Ça fait à
peine 40 jours maintenant et rien n'a vraiment changé. Sauf lui, en dedans.
Assis dans son fauteuil, pieds nus sur le vieux tapis en soie tissée, il réfléchit, mains à plat sur les cuisses. Des
mains douces et fines, faites pour écrire ou pour aimer. Que lui reste-t-il à donner ? Il se sent vide, vide comme un vieux paquet de cigarettes abandonné sur une commode d'entrée. Alors il
prend un journal et il trouve l'annonce. L'annonce qu'elle a envoyée, comme ça, un grand jour de désespoir. Il a trente-cinq ans et il est vivant. L'annonce l'intrigue, il va y
répondre.
Pendant quatre mois et puis ensuite une nouvelle fois trois ans plus tard.
Elle, elle a quinze ans.
25 août 2007
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