Il avait un beau chien, un berger belge, Marek, il s’appelait. C’était en 19... Il était chouette. Ils  habitaient ensemble. Lui, il avait dix-neuf ans, le chien avait trois mois. Pendant dix-sept mois, ils sont restés ensemble.

Il avait fait un arrangement avec son boucher, tous les jours il lui filait un kilo de bidoche. Il le trouvait con, son boucher. Mais comme il ne payait que soixante sacs par mois, il  ne pouvait pas lui dire. Des fois, il faisait des scandales dans sa boucherie. Marek n’avait pas le droit de rentrer, alors pour le faire patienter, il lui payait une entrecôte. Les vieux cons gueulaient au scandale. Il les insultait et il voyait que mon Marek était content. Le boucher, lui, du moment qu’il payait…

Faut dire que depuis tout gosse, il n’avait pas eu de chien, ni d’amis. Ses vieux avaient divorcé quand il était jeune – six ans-, son père était militaire, vingt-six ans d’armée et toujours sergent-chef. Heureusement que lui, il avait été réformé. Il avait tout fait pour. La honte de la famille. Sa mère, elle, elle faisait le tapin depuis plus de quinze ans. Il l’aimait bien. Elle lui avait toujours tout donné. Même plein de beaux-pères, il disait, en rigolant un peu du coin de l’œil. Il savait plus combien il en avait eu. Mais il était toujours tout seul. Jusqu’au jour où il avait acheté Marek. Il avait un peu plus de dix-sept ans et sa mère lui avait payé un studio, à cause d’un beau-père de trop, un beau-père à la con qui lui aurait bien foutu sur la gueule plus souvent qu’à son tour. Le studio, ça avait fait comme un cadeau d’adieu. Ça n’aurait pas pu être un récompense parce qu’il n’avait jamais rien foutu. Il avait quitté l’école après avoir redoublé sa quatrième. De toute façon, personne n’avait jamais rien attendu de lui, à part l’armée. Le boulot, il ne connaissait pas. Il traînait la nuit, il dormait le jour. Il a jamais eu de problèmes, il avait toujours des sous. C’était elle qui les lui donnait. Il bouffait toujours au restaurant, il allait tous les soirs en boîte. Il draguait un tas de minettes. Elles étaient connes. Mais du moment qu’elles étaient mignonnes, il s’en fichait. De toute façon, il les larguait toujours, jamais il ne s’était fait jeter. Il était toujours tout seul. Puis il a eu Marek. C’était un copain qui le lui avait vendu. Il l’a dressé. Jusqu’à sept mois, il n’était pas beau. Il a cru que c’était un bâtard, qu’il s’était fait arnaquer. Mais non. Il ne sait pas pourquoi, d’un coup, il est devenu beau. Il a toujours dormi dans ses draps. Il a même fait dormir des filles par terre, parce que le lit était trop petit pour trois. Lui, avant, il était bagarreur, grande gueule, on disait. Sauf avec son pépère, comme il l’appelait. Il ne pouvait pas boire d’alcool, car sinon, il devenait un danger public. Quand il était saoul, il cherchait les embrouilles et il se faisait massacrer à chaque fois. Une fois par mois, douze fois par an. Après il revenait dans le café avec son chien et un calibre. Devant les regards ahuris, il lâchait le chien. Il était content de mordre. Le chien, pas lui.  De toute façon, lui ou le chien, c’était devenu du pareil au même. Et c’était le carnage. Après Marek et lui, ils allaient au restau. Y avait plein de bons restaus à Paris qui connaissaient Marek. Il mangeait dans une assiette, comme lui. Même les coquilles Saint-Jacques, il aimait. Pourtant, quand il l’amenait au bois en promenade, il n’allait jamais draguer. Il lui avait présenté de belles chiennes. Pedigree et tout. Rien. Il ne voulait pas. Si bien qu’ il l’avait amené chez le vétérinaire. Il se demandait si son pépère n’était pas pédé. C’était pas ça, il avait juste une couille qui n’était pas descendue. Quelque chose comme ça.. Fallait l’opérer. Il avait pris rendez-vous. Merde, il était bien avec lui. Souvent, quand il avait bien gagné sa journée, il partait à Deauville craquer un peu d’argent et il ne revenait pas pendant deux ou trois jours. Trop de jours. Soudain, il se rappelait son pépère et il redescendait sur Paris à toute vitesse. Et bien, il ne lui faisait même pas la gueule. Voyez-vous ça . Il était juste content de le voir. Et lui, il chialait, il avait honte. Pourtant, il n’était pas un saint, il n’y avait que pour ce chien qu’il avait pleuré. Du coup, pour se faire pardonner, il l’emmenait encore au restau, et il restait des journées entières seul avec lui, sans même ouvrir les volets.
Un jour, on lui a tué. Sept balles. Devant chez lui. De sa faute. À cause des règlements de compte dans lequel il l’embarquait – avec lui. Pourtant, il était innocent, il ne faisait qu’obéir. Pourquoi ce n’est pas lui qu’on a tué ? Il est mort puceau quelques jours avant l’opération. De sa faute. Il n’a jamais su qui c’était. Il l’a enterré et depuis mai 19.., il n’a pas été le voir, parce qu’il est en taule. Il va le voir dans six mois, quand il sortira. Peut-être qu’il lui achètera un steak.

 

 


 

Vendredi 4 janvier 2008

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