Samedi 21 février 2009

Tulipe est une passeuse.. En plus d'être une passeuse, il me semble sans la connaître qu'elle est une femme très généreuse... une "bonne personne" comme on dit ici, là où j'habite....
Elle m'a taguée... je me sens obligée d'accepter le tag...
Voic donc les 7 blogs que j'aime plus particulièrement dans ceux que je lis à peu près régulièrement...
Le premier sera celui de Babel.
Babel est un poète un peu particulier, il est un créateur d'image et vous abandonne ses textes pour que vous en fassiez ce que vous en voulez...
Emmanuelle est une fille à l'écriture poétique, créatrice d'un imaginaire comme celui de Babel . Sa plume est hermétique et pourtant si ouverte ...
BOB, bob est secret, je ne sais même plus très bien comment il est rentré dans ceux que je lis avec plaisir... ça s'est fait comme ça au gré des hasards.. qu'en sais-je moi ?
Sandy est une fille
que je ne lis pas suffisamment mais qui m'est devenue indispensable quand je publie.. parce qu'elle est un repère de ce que je fais... et je pense qu'elle vaut le détour !
Audine,  est une fille que je ne connais pas mais que j'aimerais bien connaître si un jour elle en avait le temps...
Marc est un type sensible qui fouille dans le passé et nous permet de revivre notre passé envolé.... il a le talent des peintres de détails...
Alain est un total inconnu pour moi, et pourtant ce qu'il avance derrière le jargon psychanalytique est autant d'images que mon esprit aime entreposer...
Les impromptus sont une découverte récente... je pense que la qualité qu'on y trouve mérite le détour.. il y a de grandes plumes très humbles qui s'y promènent !


voilà... c'est mon premier tag.. je ne sais pas ce que je dois faire de plus...
normalement, je crois que chacun doit faire quelque chose du même ordre et insérer l'image ci-dessous..
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Lundi 16 février 2009




- Fais-moi la courte échelle, murmura l’enfant.

L’homme s’abaissa légèrement et entrecroisa ses paumes ouvertes. L’enfant l’agrippa par le cou et se hissa d’un seul mouvement léger vers la trappe percée au milieu du plafond. L’homme avait tendu les bras pour guider son effort. Le visage crispé par la tension, sa barbe grise le fit soudain paraître encore plus vieux.

- C’est bon, j’y suis, dit l’enfant dans un souffle. À demain !

Accompagnant ses derniers mots, il saisit le panneau de bois et le fit glisser doucement sur l’ouverture. Il accomplissait exactement ce qu’on lui avait demandé de faire.

De nouveau le silence emplit la pièce. L’homme leva la tête vers les vieilles poutres puis tourna les talons et les épaules affaissées, il sortit.

Sur le palier, sa main hésita au moment où elle lâchait la poignée de porcelaine gravée de bleu hollandais. Il s’éloigna comme à regret et descendit l’escalier d’un pas lourd.

Elle n’allait pas tarder à rentrer. Il lui fallait faire vite, ils avaient perdu un peu de temps aujourd’hui.

D’un rapide coup d’œil, il examina méticuleusement la cuisine et découvrit un crayon de couleur qui avait roulé au pied du réfrigérateur. Il s’empressa de le ramasser et le glissa consciencieusement dans le tiroir du vieux bahut. Son nez délicat, malgré la ronde des années, percevait encore l’odeur tendre de l’enfant, sa peau de crème et cette douceur laiteuse si particulière à qui aime embrasser dans le cou. Il fouilla dans le placard au-dessus de la gazinière et entreprit d’effacer les derniers effluves avec le spray artificiel. Les battements de son cœur avaient légèrement accéléré.

A dix-huit heures, il entendit le moteur qui s’engageait dans la cour. Cinq minutes à peine et elle ouvrait la porte en grand. Le froid s’engouffra et l’homme ne put retenir un frisson.

Tout en jetant son sac d’un mouvement violent sur la grande table, elle demanda :

- Alors, abruti, tu as encore passé ta journée à ne rien faire ? J’espère que le gosse s’est tenu tranquille et que tu n’es pas allé l’embêter. De toute façon, ça va pas durer, j’ai trouvé un moyen pour m’en débarrasser. Manquerait plus que les pouvoirs publics viennent mettre leur nez dans nos affaires ! je t’avais dit de t’retenir ! j’’avais dit que j’en voulais pas de moutard !

L’homme se contenta de baisser la tête.


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Vendredi 13 février 2009

 

 

 

Isidore Lebeau, le sous-lieutenant de section lui avait assez vite lâché le morceau. En gros, rien. Le procès-verbal se réduisait lamentablement à un seul témoignage. La dernière fois qu’elle avait été aperçue, la victime sortait du cimetière, un bouquet de fleurs à la main.

Dans la chambre, les pales du ventilateur tournoyaient mollement ;  leur grincement mécanique amplifiait les émanations de sueur et de mauvais whisky.

Près de la fenêtre, Duran Durand contemplait les palmes qui, figées, n’avaient pas une fois oscillé dans l’air liquide de cette fin de samedi après-midi. Quand le soir se serait enfin installé, peut-être un léger souffle de vent traverserait-il la sous-préfecture. Pour le moment, la ville étouffait littéralement et ses petits secrets se mettaient à développer d’acres senteurs.

Au loin, il aperçut la fumée blanche d’un réacteur. Quelques traînées et puis plus rien.

Le soleil déclinant avait tout absorbé.

D’un revers de la main, il chassa mécaniquement une mouche qui s’entêtait à vouloir forer la moustiquaire. La bête s’épuisait. Son vrombissement le détourna un instant de son songe éveillé. Si elle avait été un peu plus maline, elle aurait pu trouver des ouvertures dans les jointures déchirées du cadre poussiéreux mais, c’était une simple mouche. Son odorat normalement très développé avait dû se perdre au fil des générations précédentes. La lourde odeur de la pièce ne l’avait apparemment pas dérangée. La mouche s’envola en direction du plafond. Ses chiures s’étaient accumulées en longues et misérables traces fines sur le globe d’opaline suspendu au-dessus du lit. L’année de son arrivée, Duran l’avait fixé à l’aide d’un vieux fil électrique à trois brins. Un coup d’œil suffisait pour savoir qu’ils se révéleraient graisseux au toucher. Pas une femme n’aurait accepté de se coucher là, sous la suspension. Enfin, pas une femme normale, pensa Duran.

À 17 heures la machine à écrire s’était tue, ses touches luisaient encore dans la lumière atténuée. Au-dehors, la poussière était rouge. Sur la page, ses notes avaient pris forme. L’article sortirait le lendemain.

Une semaine après son premier contact, le journaliste n’avait pas avancé d’un poil. Le corps mutilé du chef indépendantiste avait été retrouvé par la milice locale. C’est sa compagne qui avait donné l’alerte. Duran la connaissait pour l’avoir fréquentée de près au début de son séjour. Une jolie poupée à la peau cuivrée. De longues jambes, des hanches larges, un petit visage de souris. Ses parents avaient trouvé original de la baptiser Pénélope. Ça avait un petit côté exotique plutôt excitant. Duran pensa à la toile longuement tissée. Il esquissa un sourire. Après deux nuits d’absence où elle avait dû se morfondre seule dans ses draps de soie grise, Pénélope avait prévenu les autorités -ou plutôt l’autorité puisque l’appellation se réduisait pratiquement à Isidore et à un vieux balayeur-cuisinier.  Duran avait été prévenu à son tour et s’était aussitôt rendu à la brigade. 

Tous les interrogatoires avaient donné un résultat identique. Rien vu, rien entendu, rien à dire. Les mêmes mots, les mêmes têtes, les mêmes dénégations. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir arrosé la moitié de la ville.

Duran Durand songea alors que son article permettrait de classer l’affaire sans suite. La mouche épuisée, virevolta une dernière fois et dans une successions de notes sifflantes s’écroula près d’un vieux sac. L’homme se tourna vers le corps anéanti.

Au fond du sac, deux billets de la compagnie aérienne nationale attendaient sagement que le silence retombe sur la ville. Relâchant alors sa respiration, il imagina ce que dirait son frère quand il lui présenterait Pénélope.

 

 

PS : Merci aux IMPROMTUS de me permettre d'écrire.. alors que le soleil est toujours en éclipse... et dans l'ombre.
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Jeudi 12 février 2009
46

Mais si par larcin avancé l'on doit être,
Par mentir, par flatter, par abuser son maître,
Et pis que tout cela faire encor bien souvent :

Je connais que je sème au rivage infertile,
Que je veux cribler l'eau, et que je bats le vent,
Et que je suis, Vineus, serviteur inutile.

Joachim Du Bellay, Les regrets

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Lundi 9 février 2009
151

Je ne te prie pas de lire mes écrits,
Mais je te prie qu'ayant fait bonne chère,
Et joué toute la nuit aux dés, à la première,
Et au jeu que Vénus t'a sur tous mieux appris,

JDB
[...]





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Dimanche 8 février 2009
Hier, le fils a eu 20 ans. Il était loin de moi. Alors je lui ai fait ça. Pour qu'il n'oublie pas combien il m'est précieux. J'ai passé la journée à penser à celle que j'étais quand il est né ce jour-là.


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Samedi 7 février 2009
151

Tu ne viennes ici défâcher tes esprits,
Pour te moquer des vers que je mets en lumière,
Et que de mes écrits la leçon coutumière,
Par faute d'entretien, ne te serve de ris.

JDB

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Samedi 7 février 2009

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Vendredi 6 février 2009

 


Je ne sais plus par quel miracle, j’ai réussi à obtenir de l’hôtesse qu’elle lui rende l’enfant.

Ça fait des années que je voyage.

Les halls d’aéroport déserts, les halls de gare glacés se sont accumulés en griffures profondes sur le cuir de mes valises. Au fil du temps, mon visage a pris le teint gris de ceux qui ne voient plus le jour. Ma vie est définitivement coupée en deux.

La nuit, cabines première classe aux lumières tamisées. Le jour, bureaux anonymes plantés au treizième étage de tours aux vitres d’ambre.

Entre les deux, des halls d’hôtel en chaîne parfaitement identiques et calculés pour éviter le dépaysement du voyageur égaré.

La plus jolie des hôtesses déplie les huit paravents de feutre gris et me tend un kit dans une pochette de faux velours. J’enfile une paire de chaussettes. Je mets de côté le reste. La brosse à dents me servira demain. La crème pour les lèvres est inutile. Je sais qu’elle sera incapable de pallier la sècheresse de ma peau. Mes poumons se sont habitués à respirer l’air conditionné. Je ne sais plus quel goût a l’air naturel.

Me voilà entouré d’accordéons de fortune pour avion insonorisé. Les parois fines ne réussissent cependant pas à protéger ma vie privée. L’enfant a hurlé dès le décollage. Des hurlements stridents, entrecoupés de hoquets rageurs. En me penchant légèrement en avant, j’aperçois sa mère qui entend bien poursuivre paisiblement le feuilletage d’un magazine de luxe.

Le bébé violet de rage se tord sur le siège à ses côtés. Il est petit. Je lui donne trois mois, quatre mois peut-être. Certains paravents s’agitent déjà. Les hommes d’affaires n’aiment pas qu’on gâche leur transport hors de prix. Des toussotements légers puis plus autoritaires se font entendre.

Alertée, la chef de cabine s’avance et s’adresse à ma voisine lui demandant si elle peut faire quelque chose.

La mère, un peu hautaine, lève les yeux au ciel et ses sourcils passés au crayon noir s’arquent en accent circonflexe dubitatif.

Je comprends aussitôt la même chose que l’agent de bord, pourtant formée à l’amabilité en toute circonstance. La partie n’est pas gagnée d’avance. La cabine recèle en son sein, une dure à cuire. La femme consent à croiser le regard de l’hôtesse. Son sourire s’étale en un rictus que je connais bien. L’autre attend patiemment une réponse.

- Vous n’avez qu’à aller le changer ! lui répond-elle, excédée,  en saisissant le nouveau-né et en lui plaçant d’office dans les mains.

Il faut beaucoup d’expérience et d’agilité à l’hôtesse pour ne pas lâcher le bébé. La surprise se lit sur son visage. Elle a délicatement pâli.

Hébétée, l’hôtesse reste plantée sur ses talons bleu marine.  La mère, sans même daigner jeter un coup d’œil à l’enfant dont les vagissements ont repris de plus belle, se remet à sa lecture. Elle mouille son doigt et appuie légèrement sur le papier glacé avant de faire glisser d’un geste élégant la feuille déjà parcourue.

Tout en m’enfonçant un peu plus dans mon fauteuil extralarge, je savoure d’avance la répartie qui va suivre. L’accordéon ne protègera pas cette petite chose intime. Un conflit en First, ça vaut quand même son pesant d’or. Qui y aurait-il de moins privé en fait que ce lieu-là ?

Pour ma part, la seule chose privée que j’ai pu avoir se borne aux dossiers classés urgents contenus dans ma sacoche. Quand j’étais enfant, alors que je m’agenouillais au pied du lit pour faire mes prières, je levais les yeux au ciel et suppliais le Seigneur de me permettre de faire le tour de Son Monde. Je rêvais d’horizons lointains.

Il m’avait entendu, mais m’avait-Il écouté ?. Mes voyages ne m’ont pas laissé le loisir de construire une famille. Les trains, les avions, les bus de transfert aux vitres sales, voici à quoi s’est réduit le monde qu’Il m’a offert.

L’hôtesse a repris le contrôle. Son sourire éclatant réapparaît. Elle toise ma voisine, serre délicatement l’enfant dans les bras et part d’un pas décidé vers l’arrière de l’appareil.

Je ne sais à quoi m’attendre. Peut-être, en fin de compte, a-t-elle cédé aux caprices de cette passagère fortunée ? Dans les cabines du nez de l’avion, vous ne pouvez jamais vraiment savoir à qui vous avez affaire. Quelques costumes noirs se frottent à des jeans délavés, à des robes très banales. Il faut être un connaisseur pour identifier les signes très discrets des montres à plus de cinq mille dollars ou des tee-shirts haute- couture. J'en ai même vu qui montait en mini-shorts et en claquettes...

Je suis prêt pour un sommeil ravageur quand j’entends l’hôtesse revenir et dire :

- Voilà, Madame, c’est fait !

Un nouveau cri mais cette fois étouffé, me force à me pencher.

Ma voisine, rouge de confusion, a jeté son magazine à terre et hurle de rage :

- Mais vous vous foutez de moi ? Ce bébé n’est pas le mien, où est mon bébé ? Rendez-moi mon bébé, espèce de folle !

Le bébé que l’hôtesse lui tend n’est pas le sien en effet. Un joli petit nouveau-né, noir comme du cirage et coiffé d’un minuscule bonnet blanc dort précieusement dans les bras de l’hôtesse.

- Mais enfin , Madame, je n’ai fait qu’obéir à vos ordres….vous m’avez demandé de le changer, c’est ce que j’ai fait ! lui rétorque l’hôtesse d’un air triomphant.

 

 


PS : merci à BOB le grand, sans lequel ce texte ne serait pas né ce soir... qu'il en soit remercié publiquement.






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Vendredi 6 février 2009
Je ne suis pas partie.. je ne suis pas malade.
Je vais revenir. Je suis repliée sur moi-même.
Patience.


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Jeudi 5 février 2009
Rires dans du soleil,
ivoire ! agenouillements timides, les mains aux choses de la terre...
Vendredi ! que la feuille était verte, et ton ombre nouvelle, les mains si longues vers la terre, quand, près de l'homme taciturne, tu remuais sous la lumière le ruissellement bleu de tes membres !

 [...] Saint John Perse in Eloges.




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Mercredi 28 janvier 2009




Martin l’avait entraînée dans un coin obscur du couloir. Son entêtement tenait du prodige :

- J’ai toujours cru aux histoires d’amour. 


 

 [ …..]

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Mardi 27 janvier 2009
151

Je te prierai encor, quiconque tu puisse être,
Qui, brave de la langue et faible de la dextre,
De blesser mon renom te montres toujours prêt,

Ne médire de moi : ou prendre patience,
Si ce que ta bonté me prête en conscience,
Tu te le vois par moi rendre à double intérêt.

Joachim Du Bellay, in
Les regrets

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Mardi 27 janvier 2009


 



Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas.

Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine.

Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux éclairèrent la longue pièce.

Comme à son habitude, elle put alors, d’un simple regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.

Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur - déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le souffle de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation architecturale, la nouvelle combinaison les avait transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues parties prenantes de la grande scène de sa vie. Agencement théâtral, côté cour et côté jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais. Quand cela arrivait, elle s’empressait de nettoyer et d’effacer les traces du cataclysme aussi vite qu’elle le pouvait. Il lui suffisait de puiser dans son stock de cadres et de repositionner de mémoire les clichés au centimètre près. Son travail d’archéologue terminé, les photos reprenaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant de présences étranges et silencieuses.

Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement.

Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour toutes. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer une épaisse tartine de pain complet avec un bon gros beurre salé des Charente. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et ouvrit son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.

C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités.  Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offerte ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible une fois la cinquantaine installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..

La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un petit goût d’inconnu et de pied de nez.

Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes dans une sorte de songe éveillé. De nouveau, ce week-end-là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que lui occasionnerait le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui poisseraient son cou et la douceur de ses mouvements quand elle ajusterait soigneusement les tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà, elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.

D’un geste interrogateur, elle tourna et retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.

Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end-là.

 

Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux. Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement, son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit. Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à peine l’accueillait-elle qu’il la prenait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.

Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Elle devrait composer avec les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.

Elle débarrassa la table et saisissant un bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour nourrir toute son insatiable tribu.

Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation plutôt enviable, parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.

Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.

 

Pierre, Pierre et sa soif d’elle. À tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse,  mais il la voulait, là, constamment sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes, elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’inscrire les citrons. Ils blanchiraient la viande. Toutefois, elle se refusa à noter le mot « champignons » sur la liste qui commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.

Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la pièce enfantine où très tôt les corps avaient cherché à percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à venir.

Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans la  4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien prononcé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on avait toujours du mal à imaginer la façon dont elle avait mis au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir. Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.

L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda si un choix précis pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.

Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.

Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu des convives familiers.

 

Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.

Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi-là.

Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels brefs. Seule une attention précise permettait d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as… Oui et toi… Ici, ici, venez, on en a trouvé…Mais très vite, les enfants, déjà fatigués,  avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongé, Pierre s’était tourné et dans des rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés.  Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide.  Enfants égarés, petits poucets démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.

Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul erre sur les portraits, traces joyeuses de leur enfance.

Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était sentie mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Après quoi, il s’était retourné et l’avait embrassée.

Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants à l’arrière, silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et allèrent immédiatement se coucher.

C’est elle qui les trouva le lendemain.

Reposant sa tasse, elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils grandirent aussi droit que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.

 

Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial, comme elle, aujourd’hui.

Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait finalement qu’elle se fasse belle, il n’allait de toute évidence pas tarder à arriver.







 

 

 

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Lundi 26 janvier 2009




L’homme n’avait aucun mal à savoir qu’il se heurtait aux pièges de cristal.

Les images trompeuses l’étourdissaient et il luttait depuis des heures contre l’envie, une nouvelle fois, de foncer vers les reflets.

Des photos, des mots… il appelait cela des mouches à miel. Il pensait aux abeilles, bien entendu. À certaines en particulier, les abeilles charpentières, aux corps entièrement noirs, avec des éclats bleu métallique. Butinant et virevoltant, elles avaient la particularité de venir récolter le nectar et le pollen dans les champs aux alentours tout en se faisant passer pour de gros bourdons inoffensifs. Les enfants, en les apercevant, ignoraient les dangers de la patrouille. Il devait alors leur expliquer que même s’il en fallait vraiment beaucoup pour qu’elles attaquent les jeunes inconscients, mieux valait s’éloigner et les laisser tranquilles.

Abandonné à sa solitude, il se recroquevilla et s’affala contre le mur de pierres.

La chaleur l’enveloppait paisiblement. Il se sentait épuisé et aspirait au départ. Autour de lui, un petit monde s’agitait sans prendre garde à sa lassitude. Les portes claquaient, les cris fusaient. Chacun entendait conserver sa place. Un ballet incessant de petites luttes fraternelles. De celles qui apprennent à se frotter au monde extérieur, mais sans véritables risques. C’était à qui avait son mot à dire. Lui, depuis quelques semaines ne disait plus grand-chose - mais qui s’en souciait ? Le dos collé à la paroi, il semblait être devenu invisible pour sa famille.

Il observa ses mains. Grandes, larges, elles étaient faites pour travailler et pour aimer. Usées, fortement hâlées par la belle saison, il les contempla et les dressa vers le ciel en écartant les doigts aussi fort qu’il le pouvait. L’espace délavé apparut entre les segments et des fragments de nuages effilochés traversèrent sa peau. Son regard remonta le long des bras nus. Il prenait soin de son corps et en était fier tout en sachant que les heures étaient comptées. Un corps familier avec lequel il entretenait une relation particulière comme celle d’un homme à l’égard de sa vieille maîtresse. Enfant malingre et petit de taille, il s’était transformé en un être sur lequel les femmes se retournent. Que deviendrait-il dans quelques années ou plutôt que serait-il devenu, rectifia-t-il mentalement. Il aimait tout ce qui était beau et ça se voyait. Il s’entourait de meubles précieux et cultivait des liens amicaux avec de très belles femmes. Elles étaient comme des reflets de ce que lui-même aurait pu être. On disait de lui qu’il revendiquait le culte du beau. Il objectait que le beau se trouve partout, qu’il suffit d’agrandir les yeux pour le découvrir derrière chaque négligeable détail imperceptible. La transparence d’une herbe, la délicatesse d’une plume emprisonnée dans les bras du vent. Qui oserait affirmer que c’était tout autant de clichés usés ? Sa sensibilité était particulière, d’une douceur inhabituelle chez un homme. Il se considérait comme un objet de désir. Encore la veille, quand il avait croisé la femme de Pierre. Quelque chose de l’ordre d’une attirance purement sexuelle. Rien à voir avec une quelconque profondeur de sentiments.

Il joua à ouvrir et refermer les doigts.

Depuis trois mois déjà, il savait qu’il allait partir. Tout était organisé. Les contacts avaient été pris, les ultimes rendez-vous annulés. Il avait tout d’abord expédié l’essentiel puis s’était attelé aux détails les plus intimes. Sa correspondance avait été classée et sans en préciser les raisons, il avait obtenu la promesse qu’elle resterait inviolée, le temps qu’une jeune génération accède aux archives familiales. Une dernière fois, il écarta les doigts et contempla le ciel. Le vertige revint de nouveau et de primitives images distordues apparurent au fond de sa rétine. D’un bond agile, il se décolla du mur et se mit en marche vers son bureau. Comme à l’accoutumée, personne ne fit attention à lui. Un bref instant, son regard croisa celui de la femme qui traversait la cour. Les gravillons tendus sous les légères chaussures de cuir crissèrent dans un bruit familier. L’atmosphère alourdie de cette fin d’été parfumait l’air de l’odeur d’herbe séchée. Les hortensias laissaient piteusement pendre leurs grosses boules délavées et les grands palmiers s’efforçaient de rejoindre le bleu céruléen des espaces insondables, maintenus cruellement au sol.  L’absence de réaction de celle qu’il pensait avoir toujours honorée lui confirma -si cela était encore nécessaire - combien le lien qui les unissait semblait désormais engourdi dans une fraternelle cohabitation.

La porte coulissa tout en douceur et il pénétra dans le bureau. Le froid le saisit immédiatement quand il se glissa derrière sa table de travail. Les volets clos depuis le matin créaient une atmosphère propice à la méditation et l’obscurité soulageait enfin ses pupilles contractées par la violente lumière extérieure. Il alluma l’écran de contrôle et vit avec anxiété apparaître la lueur ordinaire. Alliance du métal et du verre, bête étrange et étonnante, l’appareil s’ouvrit à sa recherche. Tel un antique haruspice, il consulta rapidement son courrier, mais il eut la confirmation que rien n’avait changé.

Deux minutes plus tard, les feux follets s’animèrent et entamèrent leur ballet familier. Il les accueillit de bon gré. Les couleurs éclataient en mille taches sur les reliures des  livres surannés.  Comme dans des pièges de cristal, ses yeux cherchaient à deviner ce qu’il trouverait de l’autre côté. Le rendez-vous était fixé. Il ne souhaitait rien de plus. Avec douceur, il plia son buste et le laissa glisser sur le large plateau de verre de son bureau. Les paupières lourdes, il tourna la tête et sa joue entra en contact avec la plaque. La fraîcheur minérale apaisa un bref instant la sensation qui l’envahissait. Son corps était fatigué, il aspirait à une paix définitive. Depuis des années, l’odeur de vieux tabac avait colonisé les recoins de la pièce amicale. Elle se répandit au plus intime de son cerveau embrumé. Au tout début, il s’était efforcé à lutter, mais désormais il était tranquille. Il renonçait à contrer l’étonnant phénomène. Les couleurs surgirent peu à peu, de même que les mots s’imprimèrent de façon clairement distincte dans la nuit de sa conscience. Il parvenait maintenant à dépasser les picotements désagréables qui aux premiers temps l’avaient forcé à se frotter rageusement les tempes et le front. Grains de sable de son infortune. Chez un autre, cela aurait pu tourner à la folie. Les symptômes de la maladie devenaient des bêtes familières. Il était arrivé à conclure une alliance pacifique. C’était son arche personnelle.

Sa main abandonnée à la langueur de cette fin d’après-midi s’amusait à pivoter sur l’axe du fin poignet et reproduisait la danse légère des volutes de fumée. Il sourit.

La lettre dans laquelle lui avait été annoncée sa condamnation gisait dans le troisième tiroir du vieux meuble patiné, celle de son suicide assisté dans le deuxième avec son billet de train pour la Suisse.

Rassuré par le temps qu’il lui restait, il ferma les yeux et plongea dans les pièges lumineux qui avaient envahi l’ensemble de son cerveau malade.




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