Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 22:26

Je raccrochai le combiné et me préparai à retrouver mon groupe pour les activités de l’après-midi. Quand je les eus rejoints, je balbutiai quelques excuses inaudibles à l’égard de l’animateur qui s’était inquiété de mon absence. Ce serait mentir de dire que je n’étais pas énervée. Je ne tenais littéralement plus en place. Une barre douloureuse me vrillait le ventre et - les joues écarlates et la mèche pendante - , je m’efforçai de me défouler sur les différentes machines tout le reste de la journée.

Cependant, tout en pédalant comme une forcenée cherchant son second souffle, je réfléchissais. Je n’étais pas idiote même si j’en avais l’air. Ce que Pierre me proposait, j’imaginais bien que ça se situait  à des années lumières de mon quotidien et que cela ne devait pas vraiment être de l’ordre du boulot officiel. Mais ils m’avaient choisie, et c’était la seule chose qui m’importait.

Je me montrais terne à l’extérieur or, un petit volcan de folie était resté tapi au fond de mes entrailles pendant les trente dernières années. Si un homme pouvait - d’une simple proposition - l’activer, je ne voyais pas où se situait le danger. Je n’avais pas d’enfant, je menais une vie monotone, quelconque et absolument dénué d’intérêt. Mon univers stérile avec mon frère faisait de moi la cible idéale pour les marchands de rêves. C’était mon aspect insignifiant qui les avait attirés ? Et bien, quelle raison valable pouvait m’empêcher d’en profiter moi aussi si j’y trouvais mon compte ? Pierre me plaisait. Je comptais bien lui plaire un jour.

Je terminai le séjour tranquillement.

 

Pierre me rappela le samedi matin alors que je franchissais le seuil de mon petit pavillon. Le chien avait été rentré, de gros nuages noirs s’annonçaient à l’ouest de Roissy. Mon frère préparait le repas tout en jetant un vague coup d’œil à un cargo qui traversait le ciel orageux. Cela faisait des années que nous ne prêtions aucune attention aux vrombissements assourdissants des gros porteurs mais leurs déplacements à peine mouvants restaient quelque chose d’absolument fascinant. Comme lui, je levai la tête et suivis l’avion. Nous avions toujours habité Vaudherland. Nos soirées étaient rythmées par les va-et-vient des lourds oiseaux métalliques. Il me fallait moins de quinze minutes pour rejoindre l’aéroport. Je me dis toujours que mon histoire aurait sûrement été différente si j’avais résidé ailleurs…

La douce voix fit de nouveau son effet. Elle me diffusa ses informations à la façon d’un goutte à goutte dont le cathéter n’aurait jamais été douloureux. J’en pris connaissance dans un silence religieux ce qui était un véritable exploit pour moi.

Ma première mission avait lieu la semaine suivante. Il m’informa que nous partions pour Cracovie sur un vol de LOT Polish Airlines. Je devais le retrouver une heure avant le départ au point rencontre du Terminal 1.  Il me suffisait de préparer un sac avec quelques affaires et surtout de quoi pratiquer du sport. Nous descendrions dans un palace à un peu moins de 5 km de Dubrow. Un séjour en thalassothérapie avait été réservé, deux chambres séparées, mais contigües. Pierre se ferait passer pour mon coach personnel.

 

- Vous avez compris ? me demanda-t-il. Inutile d’en parler à votre frère, d’accord ? Trouvez quelque chose.

 

 

La première fois, je dois avouer que je n’ai pas eu grand-chose à faire.

Au cours du vol, il m’expliqua en quelques mots ce que l’on attendait de moi. J’essayai de me détendre, il fallait vraiment que je sois à la hauteur. Je sentais bien qu’on me testait. Si je me révélais décevante, il n’y aurait peut-être pas d’autres propositions. Le reste du voyage se déroula dans un silence poli.

Nous arrivâmes au palace en fin de matinée. Pierre s’occupa des formalités, il me suffit de lui glisser mon passeport et de signer la feuille d’accueil. Puis, une fois qu’on nous eut donné nos cartes magnétiques pour accéder aux chambres, nous allâmes déjeuner. Le repas fut simple. La conversation d’une banalité affligeante. J’appris facilement à manipuler mon nouvel appareil numérique. Pierre éludait toutes mes questions d’une façon ou d’une autre. Nous ressemblions davantage à un couple mal assorti qui n’a plus rien à se dire qu’à un client et son coach personnel.

 

L’après-midi, je me dirigeai seule vers le spa. Un peu intimidée, je reçus un peignoir, une serviette, un sac en plastique transparent et un atroce bonnet de bain noir. On me remit également un programme personnel et j’enchaînai ensuite les soins entre deux verres de tisane rooibos et deux dodelinages dans les différentes salles de repos. Je n’avais jamais eu l’audace de choisir un séjour voué au bien-être du corps dans sa totale simplicité. Les massages, les huiles essentielles, les boues parfumées, tout était nouveau pour moi. Aussi nouveau que le fait d’être dans un hôtel 5 étoiles accompagnée d’un homme.

J’avais bien accompagné une fois mon frère dans un centre de rééducation ambulatoire, les premières semaines après son lamentable accident. Pour économiser, nous avions pris une chambre dans un hôtel de première catégorie. Chaque jour, je l’avais accompagné au centre. Il y avait bénéficié d’une remise à (presque !), mais on ne m’avait jamais laissé accéder à la piscine.

Je découvris donc avec effarement les plaisirs capiteux que ma nouvelle vie m’offrait. On pouvait vraiment dire que j’avais fait le grand saut entre mon escale bretonne pour adultes en détresse et celle beaucoup plus distinguée que j’étais en train de deviner, yeux et oreilles grand ouverts.

Les déplacements silencieux et fantomatiques des clients me procurèrent la sensation bizarre que j’avais atterri dans une station orbitale. Quelques puits de lumière laissaient entrevoir le ballet de nuages filandreux, mais on aurait tout aussi bien pu les croire fictifs.

Mon premier séjour dura cinq jours. Le premier, je dus identifier deux personnes présentes dans l’établissement. Le deuxième, il me fallut établir quelques contacts visuels. Le troisième, j’eus pour mission de réussir à me faire inviter à dîner.

Le reste du temps et toutes les fois où je pus quitter mon atroce peignoir blanc et me défaire de mes sandalettes grises, je me promenai dans certains lieux de la ville et pris des photos. Pierre me retrouvait pour déjeuner puis nous nous enfermions dans ma chambre pour faire le point entre deux séances de bains bouillonnants.

C’est ainsi que le premier soir et les soirs suivants, parallèlement à ma nouvelle activité, j’entrepris de me renseigner sur ce qu’était le coaching.


 

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 22:24

 

En fait, Pierre mentait à moitié. De toute évidence, il n’était pas un véritable coach au sens strict du terme et du concept apparus dans les vingt dernières années, mais nul doute qu’il se montrait sous ses airs réservés très habile à repérer et maîtriser certains processus relationnels.

 

Mon Tonkinois savait exactement où appuyer pour me faire agir et me révéler ce que j’avais mis tant d’années à soustraire à mon esprit. Il devint évident que son principal but était de me rendre autonome rapidement et non dépendante de sa présence. Moi j’aurais bien conservé les deux, à dire vrai, mais une fois encore, je laissai le destin décider.

Ça peut paraître étonnant, mais tout au long de ma vie, je me suis longtemps comportée scrupuleusement en fonction de ce que l’on attendait de moi. Bébé, je restais à ma place, cintrée pendant des heures dans ma poussette. Je n’émettais aucun bruit, jouant avec mes mains comme avec des marionnettes. Enfant, je vouais un amour inconditionnel à ma mère. Aussi dès que cette dernière me demandait d’un battement de cils de ne pas la contrarier alors que je faisais mine de vouloir quelque chose dont elle n’avait pas envisagé l’éventualité, je capitulais à peine mortifiée. Par amour pour elle, j’obéissais à tous les ordres. Je me comportais de façon identique avec mon père qui lui-même se conduisait semblablement avec elle. Je passais dès lors pour une enfant calme, mais facile à vivre.

 

 

 

Cependant, c’est sur mon frère que mes parents projetèrent leurs ambitions les plus secrètes. Je cédai volontiers la place et m’affadis jusqu’à me rendre invisible.
C’est d’ailleurs à cette époque que je me découvris une passion pour les vêtements noirs.

Mon noir gothique (en avance sur son temps) me permit seulement d’accentuer tout à la fois mon brin romantique et ma fâcheuse tendance douze mois par an à avoir l'air d’une endive maladive.

Bref, de lui, ils espéraient beaucoup. Quand il s'orienta vers la construction aéronautique, c’était presque comme si pour eux, il avait déjà marché sur la lune. Heureusement, ils sont morts avant son accident. Facile de comprendre que l’alunissage aurait été un peu brutal. J’imagine sans joie ce qu’ils auraient ressenti à la vue de sa brillante carrière de jeune premier réduite au plateau de la taille d’un fauteuil roulant ! Electrique, certes, mais vraiment très étroit !

Plus tard, j’entrepris de subir paisiblement une adolescence sans intérêt. Mon physique  ne m’attirait aucune sympathie et je ne révélai aucun don qui m’eut permis de me distinguer au milieu des autres. Je me fondis simplement de façon un peu plus profonde dans les murs familiaux, démarrai une vie intérieure secrète et satisfaisante et créai d’extravagantes histoires toutes racontées à la première personne. Je reconnais bien volontiers qu’il ne me vint jamais à l’idée de transcrire sur un support. Je n'avais vraiment aucun talent.

Encore bien plus tard, et après des études tout à fait honorables, j’obtins moi aussi un excellent diplôme de l’enseignement supérieur

 

Quand Pierre et Martin provoquèrent la collision, ils savaient que mes connaissances dans un petit nombre de domaines classés haute-technologie me permettraient de m’intégrer facilement dans le monde des affaires. Nous entrions dans une période où l’espionnage industriel se développait de façon vraiment préoccupante.

 

J’étais loin de  pouvoir concurrencer un agent expérimenté, mais je possédais l’avantage d’une certaine fraîcheur. Cracovie était devenue un centre pivot pour des industries modernes. Elle venait de se placer à la pointe des technologies.

Ma tâche consista à entrer en contact le plus efficacement possible avec des ingénieurs possédant leurs entrées au « Technoinkubator » de la ville. J’effectuai quatre visites d’entreprise. Je fis quelques photos, dessinai angéliquement un ou deux croquis, et ramassai sur le sol des poussières de matériaux composites. Je savais que ces derniers permettraient à mes interlocuteurs de se faire une idée précise des axes de recherche et de leur état d’avancement.  Pierre me programma également une journée dans une foire-exposition. J’y récupérai une abondante documentation et sortis plusieurs fois mon numérique. De même j’embarquai quelques échantillons. La masse d’informations que je collectai en cinq jours rassura Pierre. Je m’avérais être résolument un bon cheval. L’équipe était en train de rentabiliser toute l’énergie employée à calculer dans les mois précédents ce que je pouvais valoir.

[...]

 

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /Mai /2009 22:20

Le sixième jour, j’eus quartier libre et alors que Pierre restait dans sa chambre pour transmettre une partie des informations accumulées, je décidai d’aller enfin véritablement me promener en ville.

Aux alentours de 9 h 30, je m’installai dans le minibus de l’hôtel et après une quinzaine de minutes, la navette me déposa au cœur de la vieille ville.

Comme pas mal de mes concitoyens, mes connaissances sur la Pologne se réduisaient aux apparitions de Lech Walesa au journal de 20 heures dans les années 80 et à l’évocation des camps d’Auschwitz-Birkenau dans Nuit et Brouillard. Je trainais également dans ma mémoire quelques carrioles tirées par de vieux chevaux cacochymes assorties à des foulards bariolés noués sous le cou de femmes brunes et moustachues. Toutefois, le pays avait bel et bien changé.

Le quartier regorgeait de bruits et de magasins. J’entrai dans l’un d’eux et y dénichai une bouteille d’alcool de noix et de figue, ainsi qu’une paire de pantoufles de feutre que je comptais offrir à mon frère. En sortant, je repérai dans la vitrine d’à côté, une magnifique cravate en soie. Je l’achetai pour Pierre en espérant qu’il lui arrivait de porter occasionnellement autre chose que le seul vêtement que je lui avais vu jusque-là : un informe sweat-shirt vert olive dont les manches masquaient ses poignets si fins. Le vendeur, une jeune Croate qui parlait quelques mots d’anglais m’apprit qu’une cravate croate n'avait rien à voir avec une simple cravate. En soie et faite main, elle ne pouvait laisser indifférent l'homme élégant...J’arrêtai mon choix sur un modèle très raffiné, bleu nuit à légers motifs parme. Rien ne m’empêchait d’essayer d’aller plus loin. Mon geste déciderait peut-être Pierre à passer à une autre forme de coaching personnel un peu moins formaliste. Je glissai le paquet-cadeau dans mon sac à main et remis à plus tard mes fantasmes guerriers.

Poursuivant ma promenade, je parcourus les Halles au milieu du Grand Marché puis entrepris de visiter la basilique St Marie. Il était midi, je ne comptais pas rentrer avant 17 heures. Soudain, une musique résonna au-dessus de moi alors que je franchissais le porche de l’édifice. Un invisible trompettiste venait d’entamer un air nostalgique. Mais, la mélodie s'arrêta brusquement, comme si le musicien se trouvait à bout de souffle.

Etais-je moi aussi à bout de souffle ? Comment aurais-je pu l’être à l’époque alors que notre histoire ne faisait que commencer ?

Je dépassai la cuve baptismale sans même lui jeter un coup d’œil, m’avançai au centre de la nef puis gagnai un banc et m’y affalai. Mes yeux s’égarèrent au plafond. Entre la nef et l’autel un christ en croix me surveillait d’un œil inquiet. Je haussai les épaules. Bien malin celui qui pouvait savoir ce que j’étais en train de faire. Je ne voyais pas où était le problème. Dans un certain sens, je rendais service. Mes petits arrangements personnels ne concernaient que moi.

Très vite, l’atmosphère et les couleurs surchargées me mirent mal à l’aise. Je décidai de rentrer plus tôt que prévu. Franchissant une nouvelle fois le porche, je me sentis soudain très seule. Un léger frisson me fit regretter de n’avoir pas pensé à prendre un gilet. Il était à peine 14 heures et je n’avais pas mangé. J’achetai une bricole à un vendeur ambulant et entrepris de retrouver la navette qui me ramènerait à mon hôtel.

Une fois sur place, je récupérai la clé de ma chambre et aussitôt entrée, je cherchai à joindre mon frère.

 [...]

PS : Je suis dans le doute.. et je réfléchis quant à l'intérêt (et sous quelle forme) d'inventer une suite à ce texte que j'affectionne particulièrement et qui m'a valu une explosion de nouveaux lecteurs....

 

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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /Mai /2009 18:45
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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /Mai /2009 18:39
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Samedi 2 mai 2009 6 02 /05 /Mai /2009 22:25

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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /Mai /2009 09:46
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Jeudi 30 avril 2009 4 30 /04 /Avr /2009 20:12
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Jeudi 30 avril 2009 4 30 /04 /Avr /2009 08:25

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