Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:34

 

A quinze heures, je me mis en marche à petits pas rapides et parcourus le bord de mer pendant plus d’une heure. Cette vitesse inhabituelle m’enivra en peu de temps, si bien que j’eus tout aussi vite mal au dos. Mes muscles s’étaient contractés. De lancinantes douleurs parcouraient ma colonne vertébrale. Contrariée, j’agitai les mains en direction de mes pieds cherchant à éliminer la contracture par ce petit va-et-vient. Mais rien n’y fit. Je réussis simplement à atténuer la sensation d’inflammation sans toutefois la faire disparaître. Capitulant, je décidai  de m’allonger sur la surface herbeuse qui jalonnait la promenade. La position soulagea en peu de temps mes pauvres lombaires et je pus enfin fermer les yeux pour savourer en toute quiétude la fin de mon expédition sauvage.

J’adore fermer les yeux.  C'est un vieux truc de mon enfance. Au creux de la barre noire qui emplit mon espace exclusif, je cherche à discerner les petits bruits, à identifier les cris, à distinguer la vie par tous les moyens que mes sens mettent à ma disposition. Une portière de voiture qu’on claque un peu trop fort, le pépiement joyeux d’un piaf mélomane, les piaillements aigus d’une enfant qui vient de tomber… Je suis tout-ouïe et refuse d'imaginer ce que pensent les passants qui me croisent. 

Pour eux, je suis une simple petite bonne femme d’un certain âge habillée en noir des pieds à la tête et... avachie sur l’herbe par un bel après-midi d'été…le corps un peu lourd, paumes contre terre et paupières coloriées par la lumière du soleil.

- Est-ce que tout va bien ?

La voix de Pierre est toujours une chose qui me fascine. Une pointe étouffée et possédant pourtant juste ce qu’il faut de soupçons de gaité pour que vous vous sentiez toujours tentée d'y répondre par l’affirmative. Je ne le savais pas encore, mais il me deviendrait vite impossible de ne pas vibrer à l’écoute de ce timbre si particulier.

Prenant appui sur la main qu’il me tendait, je me mis debout d’un bond tout en remettant en place le bas de mon tee-shirt. Pierre n’était pas beaucoup plus grand que moi. Un mètre soixante-dix, un mètre soixante-treize à vue d’œil. Mince, les cheveux bruns, rien de particulier si ce n'est que je constatai avec plaisir qu’il était lui aussi habillé de noir de la tête aux pieds. Sa peau, légèrement caramel et son type asiatique me fascinèrent immédiatement.

- Tout va bien, merci…

Je laissai le silence s’installer, n’imaginant vraiment pas ce que je pouvais bien pu ajouter. Je ne suis pas habituée à être accostée par des hommes inconnus, mais quand je décide de prendre une semaine de détente, je pars du principe que tout peut arriver, absolument tout.

J'entretiens depuis des années mes envies et celle qui me tient le plus à coeur est qu'un truc extraordinaire puisse m’arriver au moins une fois dans ma vie.

L’homme, prévenant, vérifia d'un bref regard circulaire que je n’avais rien oublié sur le bord du talus puis son regard croisa de nouveau le mien. Je me troublai quand même un peu quand il jeta un coup d’œil précis à ma tenue. L’idée que cet inconnu ait pu apercevoir ne serait-ce qu'une infime partie de mon anatomie me préoccupa plus que de raison. Je tirai une nouvelle fois sur l'avant et l’arrière de mon tee-shirt et tentai de masquer les rondeurs de mon ventre.

- J’ai cru que vous vous étiez sentie mal… ça fait un moment que je vous observe, je me promène ici tous les jours… je vous ai déjà vue...voyez-vous..

Non, je ne voyais rien.  Ma boussole intérieure restait résolument muette. Je me contentai de regarder cet homme étrange qui venait rompre la monotonie de ma solitude. Je soupçonnai seulement que mon séjour s’annonçait beaucoup plus excitant que je n’avais osé l’espérer. Peut-être était-ce vraiment le jour de la chose. Celle que j’attendais depuis si longtemps ?

- Vous buvez un verre ? me demanda Pierre, il y a un café pas loin.

Je n’hésitai même pas une seconde et lui emboîtai le pas.

 


 


 

[....]

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:32

Pierre me précéda et me guida tranquillement vers le « Café du port ».

Une terrasse ombragée abritait quelques tables basses entourées de fauteuils d’osier. Il y avait peu de clients. Je vis qu’il choisissait quand même l’emplacement le plus à l’écart. Cela ne me déplut pas et je m’installai aussitôt l’air dégagé.

Mon dernier rendez-vous amoureux remontait à cinq ans auparavant, l’année où je m’étais rendue dans les Pyrénées pour un stage d’épanouissement personnel qui aurait dû transformer ma vie. Enfin, « rendez-vous », c’est évidemment une façon de parler. La brochure avait annoncé une méthode, claire et efficace. Le centre se prévalait d’avoir été adopté pour son sérieux et sa rigueur par une chaîne de télévision française. Personnellement, cela m’avait simplement permis de réactiver mon compteur libido au niveau 1 !

J’avais fait porter mon choix sur un professeur de philosophie fraîchement divorcé. Il était arrivé sur une Kawasaki ZX12R toute neuve, premier acte de sa nouvelle émancipation. 

On avait vite fait connaissance. ça m’avait semblé urgent et c’était toujours ça de gagné. A défaut de me réaliser, j’avais au moins gagné en plénitude.

 

En deux questions à peine, Pierre avait réussi à m’extorquer ces informations et dans la demi-heure qui suivit, je ne sais plus combien de détails supplémentaires, je lui racontai. Tout y passait, ma vie, mon enfance, mon travail, mes parents décédés, mes relations intimes…mon frère handicapé. Nous riions, satisfaits, l’un et l’autre de notre étonnante rencontre. Quand il me raccompagna à mon hôtel, il me serra affectueusement le coude et m’assura que nous nous reverrions très vite.

Je le quittai à regret.

Une fois dans ma chambre, je fouillai des yeux le contenu de ma penderie. En dehors des vêtements de sport de mon frère, je n’avais vraiment pas de quoi séduire mon Tonkinois estival ! Sur le moment légèrement dépitée, je haussai les épaules et décidai de m’acheter dès le lendemain une petite robe noire dans une boutique située non loin de l’hôtel.

Je me rendis dans la salle de bains, ouvris le robinet de la douche et sitôt la température réglée, je me glissai sous le jet. Tout en me frictionnant, je me mis à réfléchir aux événements terriblement étonnnants de cette journée.

Tonkinois ? Comment pouvais-je dire cette chose si stupide ? Je réalisai qu’en deux heures de temps, je n’avais rien appris sur Pierre. Cet homme avait réussi en une seule rencontre à m’extorquer ce que mon propre frère n’aurait jamais réussi à obtenir en dix ans de vie commune.

Un doute atroce m'envahit. J’entrepris de me ronger consciencieusement les ongles. Qu’avais-je fait encore… Une fois de plus,  j'avais réussi à monopoliser la parole, me révélant incapable de fournir la moindre attention généreuse. Recrachant un ongle fendillé, je me promis de me rattraper dès le lendemain. Rassurée, je coupai l’eau du jet et  commençai à me sécher vigoureusement. Je n’avais pas l’habitude de sortir le soir. Un coup de fil à mon frère me changerait les idées.


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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:30

La nuit porte conseil à moins que cela ne soit l’inverse. Je ne fermai quasiment pas l’œil au cours des dix heures qui suivirent notre première rencontre !

Je n’arrivais pas du tout à situer Pierre. Il semblait être sportif, enfin autant que je pouvais l’être moi-même si l’on tenait compte de mes vêtements ! La finesse de ses mains m’orientait vers un métier de contact et excluait le travail pénible de la terre ou celui plus mécanique de l’usine. Je n’avais pas vraiment discerné ses traits. Mon regard s'était focalisée sur ce visage lisse qui me souriait. Tout en m’agitant dans mes draps blancs, je ricanai bêtement en pensant que mon asiatique ne devait pas tout de même pas donner dans la rizière et passai en revue les plaisirs raffinés qu’elles pourraient me procurer si je me montrais habile.

Exténuée, mais satisfaite, je réussis quand même à m’endormir quelques heures avant l’aube.

   
Le lendemain, je pris le temps d’engloutir mon petit-déjeuner, pour la bonne et simple raison que même soucieuse, rien jamais, ne me coupe l’appétit. J’adore soulever la languette des petits rectangles de confiture pour y plonger ma cuillère avec délice. C’est ce qui fait tout le luxe de la marmelade industrielle qu’on trouve dans les hôtels.

À la maison, mon frère et moi, nous ne nous permettons jamais ce genre de dépenses futiles.

Nous nous contentons d’acheter de gros pots d’un kilo. Une fois entamé, il faut bien compter six mois avant de racler la dernière portion. Le goût en est devenu insipide, la texture indéfinissable et la couleur complètement terne. C’est un peu comme ces personnes qui ne mordent jamais dans du pain frais et qui terminent d’abord celui du jour d’avant ce qui fait qu'elles passent leur temps à manger du pain mou ! Et bien la confiture, c’est pareil !

Un rectangle pour moi toute seule, c’était donc en quelque sorte le luxe de mes vacances chèrement payées et le plaisir (dix jours renouvelé) d’être sûre d’avoir chaque matin un produit nouveau, brillant et goûteux à me mettre sur la tartine.

Rien de plus délicieux qu’un pot qu’on entame et quelle extase de savoir qu’à peine attaqué, il sera déjà fini !

Une fois les miettes sagement regroupées au coin de ma sous-tasse, je retournai rapidement me laver les dents et je fonçai vers la petite boutique entrevue la veille. Il était dix heures, elle venait d'ouvrir. La vendeuse, aimable, me conseilla de prendre une belle robe de plage à ramages jaune et rouge. Quoi qu'il en soit, je ne me trompai pas, refusai la robe de perroquet et jetai mon dévolu sur une adorable tunique en lin noir, aussi aérienne que cette matière le permettait.

Pierre n’aime que le noir et le vert, des couleurs qui se fondent facilement dans la nature. Je devais l'apprendre plus tard. 

Je poursuivis mes achats en échangeant la paire de baskets de mon frère contre des souliers à petits talons. Ça au moins, je sais maintenant que ça ne pouvait que lui plaire.

En revenant vers l'hôtel, deux heures plus tard, je le découvris qui m’attendait devant la porte. Surprise, je réalisai qu’il n’était pas seul. L’homme qui l’accompagnait était une véritable armoire, un type d’un mètre quatre-vingt-dix au moins et qui devait bien peser ses deux quintaux. Mon petit Pierre (c’est ainsi que je l’avais appelé toute la nuit) lui arrivait à peine à l’épaule et me semblait tout à coup terriblement fragile.

Intimidée, je lui tendis la main et saluai son comparse.

 

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:28

L’inconnu me demanda si j’acceptais de déjeuner avec eux. Toujours étonnée, je jetai un coup d’œil à Pierre. Ses yeux clignèrent d’une façon sympathique et me dirent que je devais lui faire confiance. J’accédai à sa demande, mais réclamai quelques minutes, histoire de me rafraîchir un peu.

- Aucun problème, me répondit l’armoire à glace, on vous attend ici. Vous pouvez y aller !

Je leur tournai le dos et m’engouffrai dans le hall. Il me restait trois jours avant la fin de mon forfait sportif. Ce n’était rien en comparaison du vide que ces deux-là combleraient dans les semaines à venir.

Peu après, nous nous retrouvâmes installés à la terrasse extérieure d’un restaurant de fruits de mer. J’avais profité du laps de temps qu’ils m’avaient accordé pour revêtir ma nouvelle tunique et malgré les risques d’ampoules, j’avais aussi troqué mes baskets contre la jolie paire de souliers neufs. Je vis que Martin (l’armoire à glace) me jetait un coup d’œil que je jugeai appréciateur. Pierre me sembla complètement aveugle.

C’est lui qui m’expliqua ce que je pouvais faire pour eux. Tout d’abord, il m’avoua qu’il n’était pas tout à fait ce qu’il m’avait paru être et que je devais toutefois lui faire confiance. Il ajouta qu’ils ne pouvaient pas me donner leur véritable identité, mais que je n’avais aucun souci à me faire, moins j’en saurais, mieux ça serait pour moi comme pour eux.

Pierre fut interrompu par le serveur. Nous passâmes rapidement notre commande.

Ils avaient besoin d’un collaborateur. L’espionnage industriel prenait des proportions sidérantes et la France ne pouvait pas se permettre d’être à la traîne à plus d’un égard.

Mon profil correspondait, il suffisait que je leur fournisse quelques renseignements supplémentaires. Le grand prit la parole.

- Vous êtes capable de vous servir d’un appareil numérique ? Vous pouvez transférer des photos sur un logiciel ? Il se trouve que votre passeport est en cours de validité. Ça vous intéresserait de voyager un peu ? À nos frais bien entendu. On n’exigera pas beaucoup, c’est l’affaire de quelques semaines par an. La seule chose qu’on ne peut pas vous dire, c’est quand, où et combien de temps. Mais votre déplacement ne dépassera jamais plus d’une dizaine de jours.

Le serveur se présenta et répartit les plats. Martin évalua d’un œil approbateur la fraîcheur de ses huîtres creuses, quant à moi, je ne pus m’empêcher de frémir à l’odeur grisante de mes langoustines du Guilvinec mais c’est à peine si Pierre regarda la douzaine de palourdes roses des Glénan qui avaient été savamment orchestrée dans son assiette.

Je lâchai à regret l’odeur alléchante et revins à notre conversation.

Il faut croire que j’en avais vraiment envie au fond de moi, parce que pas un instant je n’hésitai. À toutes leurs questions, je m’entendis répondre par l’affirmative. Je ne savais pas comment j’allais me débrouiller avec mon frère et mon boulot, mais ce que je pressentais, c’est que c’était le virage de ma vie et qu’il était impensable que je le rate. Je n’ai jamais eu peur d’eux. Je les trouvais bizarres, c’est certain et j’avais même un peu envie de me moquer de leur allure inadaptée, mais leur assurance provoquait en moi une onde bénéfique.

Oui, j’avais un appareil photo, oui, j’aimais les voyages, oui, j’acceptais tout ce qu’ils me proposaient. Comment en aurait-il pu être autrement alors que j’avais passé ma vie à attendre l’inattendu ?

Le repas se poursuivit très simplement. Rien de plus ne fut abordé. Martin se révéla doux et délicat. Il semblait passionné par la littérature du Moyen Âge et me demanda si j’avais lu Saint Augustin ou Raymond Sebond. Je dus avouer que je ne connaissais ni l'un ni l'autre, mais que de temps à autre je prenais du plaisir à parcourir la chronique du médiateur dans mon quotidien. Nous finîmes de déjeuner tranquillement. Par instant, mon regard croisait celui de Pierre et je ne cessais de m’interroger sur ce qu’il m’avait trouvé pour provoquer ainsi dans ma vie un tel cataclysme.

Quand le moment de payer arriva, Pierre demanda l’adition et me dit qu’ils devaient partir le jour même. Je ne devais pas m’inquiéter. Ils me recontacteraient très rapidement. Il fallait simplement que je reste à  leur disposition dans les jours suivants.

Nous nous quittâmes sur une poignée de main et je les regardai s’éloigner et disparaître au coin de la rue. Je me pinçai douloureusement le gras du bras. La douleur m’assura que je ne rêvais pas.

Une fois dans ma chambre, j’appelai mon frère et entrepris de lui dire brièvement que tout se passait à merveille mais que je devrais certainement m’absenter dans les jours qui suivraient mon retour.  

Il devait absolument rentrer le chien si jamais il se mettait à pleuvoir. On avait beau être en plein mois d’août, il ne fallait pas s’amuser avec ça.

Notre chien est un berger à poil long. Une merveille qui a vécu avec nous pendant plus de dix ans. Quand il est mort l’an dernier, j’ai cherché un spécialiste dans les pages jaunes et je l’ai fait empailler. Tous les matins, je l’installe en plein milieu de notre pelouse. Il surveille les allers et venues du quartier. Il a vraiment fière allure. Le soir c’est mon frère qui le rentre. Bien entendu l’été, ça nous arrive de lui laisser passer la nuit dehors, mais je reste quand même sur mes gardes, on ne sait jamais avec les orages.

Mais ce dernier m’assura que je ne devais pas m'en préoccuper, il ferait ce qu'il avait l'habitude de faire, je pouvais poursuivre mon séjour en paix. 


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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:26

Je raccrochai le combiné et me préparai à retrouver mon groupe pour les activités de l’après-midi. Quand je les eus rejoints, je balbutiai quelques excuses inaudibles à l’égard de l’animateur qui s’était inquiété de mon absence. Ce serait mentir de dire que je n’étais pas énervée. Je ne tenais littéralement plus en place. Une barre douloureuse me vrillait le ventre et - les joues écarlates et la mèche pendante - , je m’efforçai de me défouler sur les différentes machines tout le reste de la journée.

Cependant, tout en pédalant comme une forcenée cherchant son second souffle, je réfléchissais. Je n’étais pas idiote même si j’en avais l’air. Ce que Pierre me proposait, j’imaginais bien que ça se situait  à des années lumières de mon quotidien et que cela ne devait pas vraiment être de l’ordre du boulot officiel. Mais ils m’avaient choisie, et c’était la seule chose qui m’importait.

Je me montrais terne à l’extérieur or, un petit volcan de folie était resté tapi au fond de mes entrailles pendant les trente dernières années. Si un homme pouvait - d’une simple proposition - l’activer, je ne voyais pas où se situait le danger. Je n’avais pas d’enfant, je menais une vie monotone, quelconque et absolument dénué d’intérêt. Mon univers stérile avec mon frère faisait de moi la cible idéale pour les marchands de rêves. C’était mon aspect insignifiant qui les avait attirés ? Et bien, quelle raison valable pouvait m’empêcher d’en profiter moi aussi si j’y trouvais mon compte ? Pierre me plaisait. Je comptais bien lui plaire un jour.

Je terminai le séjour tranquillement.

 

Pierre me rappela le samedi matin alors que je franchissais le seuil de mon petit pavillon. Le chien avait été rentré, de gros nuages noirs s’annonçaient à l’ouest de Roissy. Mon frère préparait le repas tout en jetant un vague coup d’œil à un cargo qui traversait le ciel orageux. Cela faisait des années que nous ne prêtions aucune attention aux vrombissements assourdissants des gros porteurs mais leurs déplacements à peine mouvants restaient quelque chose d’absolument fascinant. Comme lui, je levai la tête et suivis l’avion. Nous avions toujours habité Vaudherland. Nos soirées étaient rythmées par les va-et-vient des lourds oiseaux métalliques. Il me fallait moins de quinze minutes pour rejoindre l’aéroport. Je me dis toujours que mon histoire aurait sûrement été différente si j’avais résidé ailleurs…

La douce voix fit de nouveau son effet. Elle me diffusa ses informations à la façon d’un goutte à goutte dont le cathéter n’aurait jamais été douloureux. J’en pris connaissance dans un silence religieux ce qui était un véritable exploit pour moi.

Ma première mission avait lieu la semaine suivante. Il m’informa que nous partions pour Cracovie sur un vol de LOT Polish Airlines. Je devais le retrouver une heure avant le départ au point rencontre du Terminal 1.  Il me suffisait de préparer un sac avec quelques affaires et surtout de quoi pratiquer du sport. Nous descendrions dans un palace à un peu moins de 5 km de Dubrow. Un séjour en thalassothérapie avait été réservé, deux chambres séparées, mais contigües. Pierre se ferait passer pour mon coach personnel.

 

- Vous avez compris ? me demanda-t-il. Inutile d’en parler à votre frère, d’accord ? Trouvez quelque chose.

 

 

La première fois, je dois avouer que je n’ai pas eu grand-chose à faire.

Au cours du vol, il m’expliqua en quelques mots ce que l’on attendait de moi. J’essayai de me détendre, il fallait vraiment que je sois à la hauteur. Je sentais bien qu’on me testait. Si je me révélais décevante, il n’y aurait peut-être pas d’autres propositions. Le reste du voyage se déroula dans un silence poli.

Nous arrivâmes au palace en fin de matinée. Pierre s’occupa des formalités, il me suffit de lui glisser mon passeport et de signer la feuille d’accueil. Puis, une fois qu’on nous eut donné nos cartes magnétiques pour accéder aux chambres, nous allâmes déjeuner. Le repas fut simple. La conversation d’une banalité affligeante. J’appris facilement à manipuler mon nouvel appareil numérique. Pierre éludait toutes mes questions d’une façon ou d’une autre. Nous ressemblions davantage à un couple mal assorti qui n’a plus rien à se dire qu’à un client et son coach personnel.

 

L’après-midi, je me dirigeai seule vers le spa. Un peu intimidée, je reçus un peignoir, une serviette, un sac en plastique transparent et un atroce bonnet de bain noir. On me remit également un programme personnel et j’enchaînai ensuite les soins entre deux verres de tisane rooibos et deux dodelinages dans les différentes salles de repos. Je n’avais jamais eu l’audace de choisir un séjour voué au bien-être du corps dans sa totale simplicité. Les massages, les huiles essentielles, les boues parfumées, tout était nouveau pour moi. Aussi nouveau que le fait d’être dans un hôtel 5 étoiles accompagnée d’un homme.

J’avais bien accompagné une fois mon frère dans un centre de rééducation ambulatoire, les premières semaines après son lamentable accident. Pour économiser, nous avions pris une chambre dans un hôtel de première catégorie. Chaque jour, je l’avais accompagné au centre. Il y avait bénéficié d’une remise à (presque !), mais on ne m’avait jamais laissé accéder à la piscine.

Je découvris donc avec effarement les plaisirs capiteux que ma nouvelle vie m’offrait. On pouvait vraiment dire que j’avais fait le grand saut entre mon escale bretonne pour adultes en détresse et celle beaucoup plus distinguée que j’étais en train de deviner, yeux et oreilles grand ouverts.

Les déplacements silencieux et fantomatiques des clients me procurèrent la sensation bizarre que j’avais atterri dans une station orbitale. Quelques puits de lumière laissaient entrevoir le ballet de nuages filandreux, mais on aurait tout aussi bien pu les croire fictifs.

Mon premier séjour dura cinq jours. Le premier, je dus identifier deux personnes présentes dans l’établissement. Le deuxième, il me fallut établir quelques contacts visuels. Le troisième, j’eus pour mission de réussir à me faire inviter à dîner.

Le reste du temps et toutes les fois où je pus quitter mon atroce peignoir blanc et me défaire de mes sandalettes grises, je me promenai dans certains lieux de la ville et pris des photos. Pierre me retrouvait pour déjeuner puis nous nous enfermions dans ma chambre pour faire le point entre deux séances de bains bouillonnants.

C’est ainsi que le premier soir et les soirs suivants, parallèlement à ma nouvelle activité, j’entrepris de me renseigner sur ce qu’était le coaching.


 

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:24

 

En fait, Pierre mentait à moitié. De toute évidence, il n’était pas un véritable coach au sens strict du terme et du concept apparus dans les vingt dernières années, mais nul doute qu’il se montrait sous ses airs réservés très habile à repérer et maîtriser certains processus relationnels.

 

Mon Tonkinois savait exactement où appuyer pour me faire agir et me révéler ce que j’avais mis tant d’années à soustraire à mon esprit. Il devint évident que son principal but était de me rendre autonome rapidement et non dépendante de sa présence. Moi j’aurais bien conservé les deux, à dire vrai, mais une fois encore, je laissai le destin décider.

Ça peut paraître étonnant, mais tout au long de ma vie, je me suis longtemps comportée scrupuleusement en fonction de ce que l’on attendait de moi. Bébé, je restais à ma place, cintrée pendant des heures dans ma poussette. Je n’émettais aucun bruit, jouant avec mes mains comme avec des marionnettes. Enfant, je vouais un amour inconditionnel à ma mère. Aussi dès que cette dernière me demandait d’un battement de cils de ne pas la contrarier alors que je faisais mine de vouloir quelque chose dont elle n’avait pas envisagé l’éventualité, je capitulais à peine mortifiée. Par amour pour elle, j’obéissais à tous les ordres. Je me comportais de façon identique avec mon père qui lui-même se conduisait semblablement avec elle. Je passais dès lors pour une enfant calme, mais facile à vivre.

 

 

 

Cependant, c’est sur mon frère que mes parents projetèrent leurs ambitions les plus secrètes. Je cédai volontiers la place et m’affadis jusqu’à me rendre invisible.
C’est d’ailleurs à cette époque que je me découvris une passion pour les vêtements noirs.

Mon noir gothique (en avance sur son temps) me permit seulement d’accentuer tout à la fois mon brin romantique et ma fâcheuse tendance douze mois par an à avoir l'air d’une endive maladive.

Bref, de lui, ils espéraient beaucoup. Quand il s'orienta vers la construction aéronautique, c’était presque comme si pour eux, il avait déjà marché sur la lune. Heureusement, ils sont morts avant son accident. Facile de comprendre que l’alunissage aurait été un peu brutal. J’imagine sans joie ce qu’ils auraient ressenti à la vue de sa brillante carrière de jeune premier réduite au plateau de la taille d’un fauteuil roulant ! Electrique, certes, mais vraiment très étroit !

Plus tard, j’entrepris de subir paisiblement une adolescence sans intérêt. Mon physique  ne m’attirait aucune sympathie et je ne révélai aucun don qui m’eut permis de me distinguer au milieu des autres. Je me fondis simplement de façon un peu plus profonde dans les murs familiaux, démarrai une vie intérieure secrète et satisfaisante et créai d’extravagantes histoires toutes racontées à la première personne. Je reconnais bien volontiers qu’il ne me vint jamais à l’idée de transcrire sur un support. Je n'avais vraiment aucun talent.

Encore bien plus tard, et après des études tout à fait honorables, j’obtins moi aussi un excellent diplôme de l’enseignement supérieur

 

Quand Pierre et Martin provoquèrent la collision, ils savaient que mes connaissances dans un petit nombre de domaines classés haute-technologie me permettraient de m’intégrer facilement dans le monde des affaires. Nous entrions dans une période où l’espionnage industriel se développait de façon vraiment préoccupante.

 

J’étais loin de  pouvoir concurrencer un agent expérimenté, mais je possédais l’avantage d’une certaine fraîcheur. Cracovie était devenue un centre pivot pour des industries modernes. Elle venait de se placer à la pointe des technologies.

Ma tâche consista à entrer en contact le plus efficacement possible avec des ingénieurs possédant leurs entrées au « Technoinkubator » de la ville. J’effectuai quatre visites d’entreprise. Je fis quelques photos, dessinai angéliquement un ou deux croquis, et ramassai sur le sol des poussières de matériaux composites. Je savais que ces derniers permettraient à mes interlocuteurs de se faire une idée précise des axes de recherche et de leur état d’avancement.  Pierre me programma également une journée dans une foire-exposition. J’y récupérai une abondante documentation et sortis plusieurs fois mon numérique. De même j’embarquai quelques échantillons. La masse d’informations que je collectai en cinq jours rassura Pierre. Je m’avérais être résolument un bon cheval. L’équipe était en train de rentabiliser toute l’énergie employée à calculer dans les mois précédents ce que je pouvais valoir.

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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 22:20

Le sixième jour, j’eus quartier libre et alors que Pierre restait dans sa chambre pour transmettre une partie des informations accumulées, je décidai d’aller enfin véritablement me promener en ville.

Aux alentours de 9 h 30, je m’installai dans le minibus de l’hôtel et après une quinzaine de minutes, la navette me déposa au cœur de la vieille ville.

Comme pas mal de mes concitoyens, mes connaissances sur la Pologne se réduisaient aux apparitions de Lech Walesa au journal de 20 heures dans les années 80 et à l’évocation des camps d’Auschwitz-Birkenau dans Nuit et Brouillard. Je trainais également dans ma mémoire quelques carrioles tirées par de vieux chevaux cacochymes assorties à des foulards bariolés noués sous le cou de femmes brunes et moustachues. Toutefois, le pays avait bel et bien changé.

Le quartier regorgeait de bruits et de magasins. J’entrai dans l’un d’eux et y dénichai une bouteille d’alcool de noix et de figue, ainsi qu’une paire de pantoufles de feutre que je comptais offrir à mon frère. En sortant, je repérai dans la vitrine d’à côté, une magnifique cravate en soie. Je l’achetai pour Pierre en espérant qu’il lui arrivait de porter occasionnellement autre chose que le seul vêtement que je lui avais vu jusque-là : un informe sweat-shirt vert olive dont les manches masquaient ses poignets si fins. Le vendeur, une jeune Croate qui parlait quelques mots d’anglais m’apprit qu’une cravate croate n'avait rien à voir avec une simple cravate. En soie et faite main, elle ne pouvait laisser indifférent l'homme élégant...J’arrêtai mon choix sur un modèle très raffiné, bleu nuit à légers motifs parme. Rien ne m’empêchait d’essayer d’aller plus loin. Mon geste déciderait peut-être Pierre à passer à une autre forme de coaching personnel un peu moins formaliste. Je glissai le paquet-cadeau dans mon sac à main et remis à plus tard mes fantasmes guerriers.

Poursuivant ma promenade, je parcourus les Halles au milieu du Grand Marché puis entrepris de visiter la basilique St Marie. Il était midi, je ne comptais pas rentrer avant 17 heures. Soudain, une musique résonna au-dessus de moi alors que je franchissais le porche de l’édifice. Un invisible trompettiste venait d’entamer un air nostalgique. Mais, la mélodie s'arrêta brusquement, comme si le musicien se trouvait à bout de souffle.

Etais-je moi aussi à bout de souffle ? Comment aurais-je pu l’être à l’époque alors que notre histoire ne faisait que commencer ?

Je dépassai la cuve baptismale sans même lui jeter un coup d’œil, m’avançai au centre de la nef puis gagnai un banc et m’y affalai. Mes yeux s’égarèrent au plafond. Entre la nef et l’autel un christ en croix me surveillait d’un œil inquiet. Je haussai les épaules. Bien malin celui qui pouvait savoir ce que j’étais en train de faire. Je ne voyais pas où était le problème. Dans un certain sens, je rendais service. Mes petits arrangements personnels ne concernaient que moi.

Très vite, l’atmosphère et les couleurs surchargées me mirent mal à l’aise. Je décidai de rentrer plus tôt que prévu. Franchissant une nouvelle fois le porche, je me sentis soudain très seule. Un léger frisson me fit regretter de n’avoir pas pensé à prendre un gilet. Il était à peine 14 heures et je n’avais pas mangé. J’achetai une bricole à un vendeur ambulant et entrepris de retrouver la navette qui me ramènerait à mon hôtel.

Une fois sur place, je récupérai la clé de ma chambre et aussitôt entrée, je cherchai à joindre mon frère.

 [...]

PS : Je suis dans le doute.. et je réfléchis quant à l'intérêt (et sous quelle forme) d'inventer une suite à ce texte que j'affectionne particulièrement et qui m'a valu une explosion de nouveaux lecteurs....

 

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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /2009 18:45
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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /2009 18:41
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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /2009 18:39
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Samedi 2 mai 2009 6 02 /05 /2009 22:25

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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 19:53
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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 19:34
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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 19:33

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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 09:46
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