Vendredi 3 avril 2009


Dans leur raide mouvement

Eternel et stérile

Les jolis petits chevaux

Caracolent allégrement

 

A leurs sabots,

quelques épines

adroitement fichées, 

Blessent le voyageur

Imprudent

Egaré dans la mouvance

Des chemins invisibles

De son esprit

 

Feux follets

Tour à tour démantibulés

 

On les voit qui pensent encore voyager

Vers une fabuleuse destination

Virevoltant  à égale distance

Vers le destin commun du monde

 

Mort et usure

 

Leur innocence silencieuse

Chavire les menottes charnues

Qui cherchent dans leur cou de velours sombre

L'odeur de foin des grands chambardements

 

Alors qu'au son des violons

Voici les cavalcades d'un autre âge

Les petits chevaux

Poursuivent leur route

Sans âme ni conscience

Ignorant que leurs fiers cavaliers

Depuis longtemps ont oublié leurs songes

 

A la nuit tombée, sous la toile aux couleurs passées

L'homme attentif

Peut les entendre fulminer de leurs naseaux d'acier

Dans la vapeur des premières buées d'automne

Iris fixes, billes d'acier

Muscles douloureux d'avoir tant rêvé.

 

29 septembre 07

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Jeudi 2 avril 2009

Toutes mes histoires ont toujours eu un goût d’inachevé. Inutile de me le dire, je le sais. Elles s’apparentent la plupart du temps à une odeur qu’on aurait eu à peine le temps d’identifier dans l’air d’un matin d’été. Elles semblent abandonnées, livrées à elles-mêmes.

Je ne finis jamais rien. Mes personnages apparaissaient puis disparaissaient d’eux-mêmes. Je les vois s’effacer sans rien pouvoir y faire. C’est plus fort que moi. D’aucuns pensent que c’est une excuse facile pour ne pas terminer mon travail... de ces sortes de justifications que les cancres empilent les unes au-dessus des autres sans réaliser qu’à un moment donné, la fragile colonne de mensonges s’écrasera sur leur tête bornée.

J’avoue que je ne suis pas un écrivain. Quand je lis les autres, je me dis que je suis à l’écrivain - ce que le peintre du dimanche est à l’artiste -.

De fait, j’aime beaucoup entendre les définitions que chacun donne au mot "écrivain".  A l’instant où on lance le débat, on voit très vite les positionnements. C’est un peu comme avec les poètes et leur muse-inspiration… il y a ceux qui pensent que si l’écriture ne vous bouffe pas, vous n’en êtes pas… qu’on naît avec… ceux qui déclarent que répondre qu’on ne peut pas écrire parce qu’"on n’en a pas le temps" (sic) , ce n’est pas en être non plus…

Les écrivains se doivent d'être des barbouilleurs maudits,  aux ongles dévorés, à la poubelle débordante, aux nuits blanches.. Qu’importe le reste….

Les amateurs dont je suis haussent parfois les épaules en se disant que s’ils avaient pu, ils en seraient aussi. On repense alors à tous ces bouts de papier accumulés au fond des tiroirs auxquels on n’a pas cru et qui ne nous rongeaient pas suffisamment pour qu’on prenne conscience que ce qu’il y avait là était quelque chose de vital. On est donc allé à l’essentiel sans même pouvoir exploiter ce qui semblait être encore dans l’œuf.

Ensuite, il y a ceux qui s’imaginent (dur comme fer) qu’ils en sont, mais dont l’imagination ou le style restent lettre morte ou conventionnels. A ceux-là, quand on les croise, on ne dit rien, ou pudique on propose quelques arrangements, un peu de ménage dans ce qui nous apparaît absolument imbuvable, et pour nous, et pour les autres.

Savoir lire, c’est donc aussi dans une certaine mesure, savoir détecter chez l’autre ce que soi-même on se révèle incapable de faire (ou ce qu’on n’aime pas forcément lire.. Ceci n’est pas un paradoxe).

Et voici qu’au passage de nos yeux sur les mots agencés noirs sur blanc, nos antennes lumineuses s’éclairent d’une lumière violente alors même qu’on tombe sous le charme.

On en ressent encore plus la grossièreté de ce que soi-même on est capable de faire. Des petites histoires au goût inachevé.

Voilà, c’est une idée qui m’est venue après avoir une fois encore découvert une plume perdue dans la toile.

 

PS : Et on n’ose pas le dire trop fort de peur qu’on croit à notre volonté de se faire bien voir. On a encore en tête qu’on n’est qu’un bonnet d’âne.


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Jeudi 2 avril 2009



Voilà, ça fait dix jours que je tourne avec mon sac. Avant de partir, j’ai pris soin de bien le remplir. J’ai pas tout mélangé. J’ai formé des petits tas. Des petits tas de couleur. Je pensais aux robes de couleurs dans Peau d’Âne. Sauf que là,  c’était pas les couleurs du ciel ou de la lune, encore moins du soleil. Moi c’était les couleurs de pluie et puis aussi celles d’orage. Pluies d’hiver, pluies de naufrage. Grosses et lourdes, empoisonnées par les nitrates et les phosphates. Pluies acides qui tuent les arbres au haut des montagnes.

Ça fait dix jours que je tourne. Que je tourne avec mon sac. Mon gros sac de linge sale. Dedans c’est ma vie. Ma vie en gris, ma vie en noir. Du rose, y en a pas eu beaucoup. Dans mes yeux, les passants peuvent voir tout ce que je pense d’eux. En mal. Je suis comme ça. Pas drôle. J’ai trente ans et j’aime pas les gens. Je sais pas rire. J’ai pas appris. J’ai décidé que je voulais plus que ça dure toute cette lessive en attente au fond des placards. Alors j’ai pris la route. Je suis allée voir ma mère et je lui ai montrée tout ce qu’elle ne pouvait pas comprendre. Je suis allée voir mon père et je lui ai dit tout ce qu’il ne voulait pas entendre. Ma sœur, ça faisait longtemps que je l’avais pas vue. Elle n'en est pas encore revenue. Je passe et je dépose. Je passe et je balance. Mon frère aîné, je lui ai même jeté à la figure, le sac. Auparavant j’y avais glissé quelques pierres grises. Comme le petit poucet, mais en plus gros. Je dépose les abandons, les coups, les trahisons. Je dépose les mensonges, les hypocrisies, les défections. Je fais de la dépose en tout genre.  C’est simple et facile, je m’allège. Un sac et puis un autre, je me vide. Bientôt, dans mon sac, il n’y aura plus rien. Je pourrai sauter du pont sans me noyer. Je serai légère et je nagerai au bout de moi-même.

 

5 avril 08

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Mercredi 1 avril 2009


Je n'écris pas... je lis. Je viens de finir une petite perle qui m’a bien fait rire et réfléchir. C’est ma lûne qui m'a conseillé ce roman… et elle a bien fait.

 

Ça s’appelle

Mensonges sur le divan

Et c’est de IRVIN D. YALOM

Ça m’a donné envie de dessiner ce que le psychanalyste demande à un moment à un de ses patients : il doit représenter sa vie par une ligne indiquer d'une croix l'endroit qui le sépare du début ou de la fin (ce qui on en conviendra est comme le verre d'eau à moitié vide ou à moitié plein.. c'est selon..)

Alors moi, j’ai joué aussi… ça a donné ça...

En pense ce qu'il veut qui veut....!

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Lundi 30 mars 2009


Mains qui sonnaillent de cuivres mêlés

Prénoms étranges

Dans le bleu des pagnes indigo

Vous m’attendiez


Au loin

Traces de peintures

Trésor de latérite

Aux murs des cases

Ocre mêlé

À mots couverts et parfumées

Rires en sourdine

Bouches parois

Roses et miel

Dents roussies par la kola

Petites sœurs

ô vos sourires enchantés

Ce jour-là devant l’objectif

Parées

Vous vous abandonniez


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Lundi 30 mars 2009
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Samedi 28 mars 2009

Au creux de la paume, une bille brisée 

Lunule de l’ongle en kaléidoscope de fortune

Petit amas de terre où dans la pâleur ombrée

L’enfance oubliée renaît

 

Agacée par le souvenir

Je vois le crayon au vert acide

Richesse de la mine

Pigment coloré

Convoité parce qu’inaccessible

La vie n’existe pas encore

 

Les images aux angles rompus jaillissent

 Odeur de réglisse

Sombre picoté sur la pointe de la langue

Éclair du plastique transparent de la bague aux mille reflets

Long serpent mauve de la guimauve

Les dents s’enfoncent

 Et la gorge suffoque

Explosion de la poudre blanche

L’esprit enfin s’entend à palpiter

 

Un peu plus loin sur le chemin

Cuisse lacérée par le frein de vélo,

La tache se dilue dans le gravier

Goût de sang du métal dans la bouche

Genou par la pointe éperonné

 

La boîte à clous

Rousse lunaison

Git sur le sol du grenier

 

Joues rosies.

L’enfance endormie.

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Samedi 28 mars 2009
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Vendredi 27 mars 2009

 


Quand il entra dans la pièce, il s’approcha du magnétophone. Un vieux modèle. Un Revox G 36 de 1964 à deux vitesses. Il enclencha l’interrupteur et les bandes magnétiques se mirent en mouvement. Il écouta ce qui avait été enregistré.

- Demain, j’ai quarante-cinq ans. Je ne sais pas combien d’années il me reste encore à vivre, néanmoins on peut dire que j’ai eu de la chance. J’ai longtemps cru que ça se passerait difficilement pour moi. J’avais plutôt mal commencé et ça n’a pas été facile de fourrer ça dans un coin de ma mémoire. Depuis deux ou trois ans, je trouve que la vie m’est plus supportable. Mes gosses sont grands et ont ce qu’il faut pour tenir la route ; je présume qu’ils devraient pouvoir s’appuyer sur ce que je leur ai transmis…

Un silence se fit entendre, mais l’oscilloscope montrait que l’enregistrement n’était pas fini. Il perçut le soupçon d’un souffle. La voix reprit :

-  J’ai toujours peur de mourir. Il n’y a pas un matin, pas un soir où je n’y pense. Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadée que je mourrais à dix-huit ans. C’était un pari que je m’étais fait. Un pari à un seul parieur … Une sorte de vision romantique. Paf, comme ça !  A dix-huit ans, je devais mourir ! Je comptais les jours. Il fallait que cela arrive. Cela me donnait un tas de raisons valables pour faire tout ce qui me passait par la tête. Tout. Sans aucune limite.. C’était mon destin. Un destin différent des autres. J’étais appelée. Une sorte d’élue à la façon juive, férocement convaincue. Entièrement tournée vers elle-même. Un mur tout autour. Je devais vraiment m’ennuyer pour penser un truc pareil…Dans mes projections, je visionnais  des images très belles…  Une mort délicate. Juste ce qu’il fallait pour que cela se déroule bien….. Vingt-sept ans plus tard, je me dis que je  n’aime pas trop raconter cette histoire, mais que je ne peux pas en faire abstraction non plus…

Une nouvelle fois, la voix s’atténua. Il y eut un nouveau silence.

- Et puis, mes dix-huit ans sont venus et il ne s’est rien passé. Et rien, c’est strictement rien !  Un anniversaire à mourir d’ennui. Un gâteau, des bougies et un vide sidérant qui m’attrapait par les chevilles et qui s’apprêtait à ne plus jamais me laisser en paix. J’avais attendu l’inimaginable …  à cet âge…… or la mort, saleté de saloperie, me le refusait à moi ! Moi qui l’en avait priée…me faisant ce jour-là, le premier d’une longue suite de  ses plus beaux tours de cochon !  Je me retrouvais condamnée à vivre alors que  ça commençait déjà à me faire drôlement mal…

Pourtant si ce jour-là, la mort s’est dégonflée, mon désir de mourir s’est maintenu... C’était en moi, comme gravé…

La voix tinta en un petit ricanement….

- Je crois que je n’aurais pas dû jouer avec ça.  Aujourd’hui, ça me donne un peu des frissons toutes ces conneries.. . J’ai quarante-cinq ans demain et à l’intérieur, j’ai quinze ans. Je ne suis même pas sûre d’avoir atteint cette haie de l’adolescence qu’on passe à cet âge-là, peut-être suis-je encore un peu plus jeune que je le crois…Il n’y a rien d’original, je pense qu’on est tous un peu pareils. L’enveloppe est là, c’est certain… ça a même tendance à m’affoler cette vieille enveloppe qui se dégrade tout doucement …Pourtant à l’intérieur c’est encore tout neuf ! le cœur, l’esprit, les désirs… les envies… l’amour… ce sont comme des plumes légères, des bulles et des rêves… ceux de mes quinze ans justement.…

On m’a confié que quand on apprend qu’on va mourir (comme si on ne le savait pas avant !), il paraît qu’on passe par un tas de sentiments différents bien codifiés : le déni, l’étonnement, la colère, la rage et puis la plupart du temps une forme de résignation… alors  on commence à ranger ses affaires.  Oui, demain, c’est mon anniversaire.  Vaudrait mieux que je commence à ranger. Je vais avoir quarante-cinq ans.

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Lundi 23 mars 2009

En entrant dans le couloir, il aperçut le chapeau qu’il lui avait offert l’été précédent. Il se trouvait suspendu à la patère,  le long du mur. Il s’avança, déposa ses clefs sur le meuble de l’entrée et contempla la ribambelle de coccinelles délicatement reproduites sur le liseré. La paille s’était assouplie. Elle se soumettait à la caresse dans la lumière douce du bronze ancien. Le couloir sentait bon. Il avait toujours aimé cette odeur.

Une porte donnait sur sa chambre. Le lit en était vide. Il observa la lourde couverture. Elle tenait absolument à son couvre-lit, quelle que soit la saison. Il détourna les yeux. Près du placard, une paire de bottes crottées. Aux semelles, quelques feuilles sombres, aspirées par ses marches forcenées. Il inspira puis expira. Elle avait dû faire un peu de jardinage. Il avança. Un bouquet de lilas mauve se trouvait coincé sous son bras. Il portait entortillé au bout de ses doigts graciles la ficelle dorée d’une boîte à gâteau. La cuisine se tenait au bout du couloir. A son entrée, la lumière du jour enveloppa sa grande silhouette dégingandée. De longues parois de verre cernées de plomb laissaient entrer un bout de jardin. Se saisissant du vase planté au milieu de la table, il entreprit d’ouvrir le robinet de l’évier immaculé. Il le remplit consciencieusement puis y plongea les fleurs.

Malgré son absence, il identifiait soigneusement son odeur. Ça sentait la tempête et la mer, les algues et le vent joyeux. Il vérifia ensuite qu’il n’avait pas oublié les bougies. Huit. Huit petits paquets. Soulagé, il inspira de nouveau dans un grand mouvement de poumons. Sa joie ne connaissait plus de bornes. Un sourire lui barrait le visage. On lui aurait donné quinze ans à peine.

Enfin, il entendit des rires et des piaillements au fond du jardin. Il plia son buste maigre, plissa un peu les yeux et l’aperçut près du potager.

Son corps léger s’encadrait dans la petite porte en bois. Elle tenait une conférence aux merles à bec jaune. Le cœur joyeux, heureux comme un enfant, il ouvrit la porte-arrière et partit à la rencontre de sa mère.

 

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Dimanche 22 mars 2009


PS: Je ne retrouve pas le texte... il a pourtant déjà été édité... Faudrait que je range un peu !


3 février 2008

 

 

 

Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas. Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine. Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux éclairèrent la longue pièce. Comme à son habitude, elle put alors, d’un seul regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.

Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur- déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le vent de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation architecturale, le nouvel agencement les avaient transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues partie prenante de la grande scène de la vie. Agencement théâtral, côté cour et côté jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais augures. Mais les photos poursuivaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant de présences étranges et silencieuses.

Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement.

Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase si célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour toute. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer (avec un bon gros beurre salé des Charente) une épaisse tartine de pain complet. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et entreprit d’ouvrir son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.

C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités.  Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offert ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible une fois la cinquantaine bien installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..

La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un petit goût d’inconnu et de pied de nez.

Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes dans une sorte de songe éveillé. De nouveau,

ce week-end là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que lui occasionneraient le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui viendraient poisser son cou et la douceur de ses gestes qu’elle ajusterait soigneusement les tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.

D’un geste interrogateur, elle tourna puis retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.

Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end là.

 

Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux. Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit. Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à peine l’accueillait-elle qu’il la saisissait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.

Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Il allait falloir composer entre les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.

Elle débarrassa la table et saisissant un petit bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour nourrir toute son insatiable tribu.

Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation plutôt enviable parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.

Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.

 

Pierre, Pierre et sa soif d’elle. A tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse,  mais il la voulait, là, toujours sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes, elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’ajouter les citrons pour pouvoir blanchir la viande. Mais elle se refusa à inscrire le mot « champignons » sur la liste qui commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.

Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la chambre enfantine où déjà les corps cherchaient à percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à venir.

Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans la  4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien décidé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on se demandait toujours comment elle avait pu faire pour mettre au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir. Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.

L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda quelle entrée pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.

Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.

Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu de la table.

 

Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.

Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi là.

Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels brefs. Seule une attention précise pouvait permettre d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as…. Oui et toi… Ici, ici, venez vite…Mais très vite, les enfants, déjà fatigués,  avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongés, Pierre s’était tourné et dans des rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés.  Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide.  Enfants égarés, petits poucets démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.

Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul, erre sur les portraits, traces joyeuses de leur enfance.

Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était senti mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Il s’était alors retourné et l’avait embrassée.

Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants derrière silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et allèrent immédiatement se coucher.

C’est elle qui les trouva le lendemain.

Reposant sa tasse, elle ne put encore s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils se mirent à pousser aussi droits que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.

 

Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial, comme elle, aujourd’hui.

Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait encore qu’elle se fasse belle, il ne tarderait pas à arriver.

 

 

 


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Dimanche 22 mars 2009




Moi j’aime bien me promener dans les supermarchés. J’y vais à pied, c’est plus économique. Quand je reçois les documents publicitaires, je regarde les prix et je prends des notes. Je me suis acheté un carnet pour ça. Au début, je m’y perdais un peu, mais ensuite, j’ai fait des parties et maintenant je peux aller directement à mes petites affaires.

Chez Usimo, c'est pas cher. Je paie et je reviens dans l’après-midi. Il y a plus de soleil. Les jours où j’ai vraiment envie de me faire plaisir, je me contente d’un échange, mais la plupart du temps je rapporte et je demande un remboursement. Ça m’occupe. Une fois je râle sur la qualité, une fois parce que j’ai trouvé moins cher chez Touniprix.  Je n’ai pas encore réussi à entrer en contact avec le directeur, mais j’ai lié une amitié avec le chef du rayon charcuterie.

Maintenant, quand il me voit arriver il me fait du « Bonjour Madame Lefranc » long comme le bras. Je me demande s'il n'a pas un petit béguin pour moi.

L’autre jour, je lui ai demandé comment ça se faisait que je ne trouvais plus la marque du saucisson « Cochonor », le saucisson en or comme on dit sur l’étiquette. C’est difficile à croire, mais il a pris du temps et il a discuté avec moi. J’aime bien les supermarchés, c’est humain, on crée des contacts. C’est ce que je me tue à répéter à Roger qui ne veut jamais m’accompagner. Le chef de rayon a reconnu avec moi que Cochonor, c’était vraiment le meilleur ! À la fin, on a formé tout un petit groupe. Deux ou trois dames se sont mises à parler avec nous des mérites de la marque.

Le directeur en personne est venu voir s'il y avait un problème rapport à l'attroupement. Alors, le jeune homme m’a présentée.

Ils m’ont assurée que j’étais une cliente attentive, qu’il en faudrait plus des comme moi. J’en ai été tout émue.

Depuis que Roger m’a acheté l’internet, c’est encore mieux.

J’ai appris à faire fonctionner les moteurs de recherche. Dès que je vois une différence de prix, hop, je note et j’enfile mon manteau. Tout en galopant vers le supermarché, je mets en place ma stratégie. Mais à vrai dire, ma petite gâterie à moi, c’est le courrier. Le « maileu » comme ils disent. J’ai réussi à trouver le nom du chef de rayon de chez Usimo et c’est à lui que je m’adresse.

Au début j’ai eu un peu de mal à le croire mais j’ai reçu une lettre dans la journée. Je leur avais parlé d’une poêle que je m’étais achetée mais qui n’avait pas fait ce que je pensais qu’elle devait faire. Je ne suis pas beaucoup allée à l’école mais j’ai du style, moi, alors je les peaufine mes "maileux".  Le plus incroyable, c’est que dans les premiers temps, ils m’ont répondu. Chaque semaine un message, chaque semaine une réponse. Alors peu à peu, j'en ai envoyé deux par semaines... puis chaque jour... enfin au tout début, un seul quand même...c'était amusant tous ces petits messages qu'on s'envoyait... Bon, je n'avais quand même pas que ça à faire mais fallait bien que je reste polie avec eux.

Petit à petit, j’ai pris goût au courrier. Les jours d’hiver, c’était quand même plus pratique.  Madame Lefranc par ci, Madame Lefranc par là… Je crois qu’ils m’aiment bien. Après quoi, je me suis concentrée un peu plus sur ma nouvelle tâche. Je me suis mise à leur signaler toutes les erreurs que je trouvais en me promenant ici ou là. Alors pour ne pas que je leur cause du tort, quelquefois , ils m’ajoutent des points sur ma carte de fidélité. Parfois pas.

Depuis quelque temps, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je présume que les communications ne fonctionnent plus. Ils ne répondent plus. Je dois envoyer mes messages plusieurs fois par jour. Ils doivent être débordés. Je vais aller voir cet après-midi. Ils ne sont sûrement pas au courant.

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Mercredi 18 mars 2009

Il l'a rencontré par hasard. Il ne sait pas comment. C'est venu comme ça, dans sa boîte email. Ça disait « nouvelle a peut-être lire ». Y avait déjà une faute d'orthographe, ça commençait plutôt mal. Et pourtant il est allé voir et est tombé comme sous le charme.

Trop facile. Belle gueule et mots comme des rictus tordus en dérive permanente. Une écriture obsessionnelle et mal fagotée. Mais une écriture quand même. Riche et saignante comme une bonne viande rouge. Il n'aime pas la viande.

C'était comme des insultes proférées par un enfant au travers d'un pare-brise arrière de voiture, un dimanche soir sur le périf.

Il ne doit pas être le seul à l'avoir reçu, c'est ce qu'il se dit ce matin en ouvrant une nouvelle fois son courrier. Il aimerait en savoir un peu plus, et en même temps regrette déjà. Il aimerait savoir qui a reçu, qui a lu, qui a détesté. Il ne sait rien et ne saura pas grand-chose, il le sait déjà au fond de lui.

La vie le pousse d'abandons en abandons, de renoncements en renoncements. Exactement ce que d'habitude, il condamne lui-même dans ses textes. Il se sent fatigué de toutes les dernières semaines qui se sont écoulées. Il aspire à se retrouver et à recouvrer un semblant de paix. Il  ne sait même plus comment il est entré dans cette spirale et ne sait pas encore comment il va en sortir. Il compte les jours. Il sait que c'est sa seule chance. Son coeur est soumis à rude épreuve et il lutte contre les leurres. Sale lumière pour sales phalènes. Il sait que personne ne se connaît, que chacun se cache sous des masques permanents et variables comme la réfraction de la lumière sur les grands marais.

Et pourtant à chaque fois il succombe. Y pourtant rien de vrai. C'est un monde de pulsions. Certains salissent les mots en les employant n'importe comment. D'autres font semblant. Mais lui il veut y croire. Il est comme ça. Presque pur parfois. Trop ambivalent pour qu'on lui accorde quelque crédit que ce soit. Les mesquineries sont partout, les sensibilités exacerbées pour certains, émoussées pour d'autres.

Il sait qu'il ne devrait pas passer sa vie à alterner les moments de calme et les moments où il est « border line ». Mais c'est comme ça, il n'y peut rien. Il n'aime pas calculer La vie lui offre parfois des portes grandes ouvertes dans lesquelles- s'il le souhaite- il peut s'engouffrer. La plupart du temps il résiste et il arrive à les longer sans se faire happer par les spirales combien tentantes des vibrations intimes et musicales. Pourtant il sait aussi que, peut-être, ce sont ces portes ouvertes et offertes qui sont comme des signes. Luttes sourdes contre le sentiment éternel de solitude ou de lassitude devant toutes ces choses qui ne changent pas. Seulement il n'est pas ce qu'il prétend être.  Il pense au fond de lui qu'il est un arnaqueur de plus, rien d'autre. Son calme est un faux semblant, comme sa douceur ou ses sourires. Il est né en colère. Le monde qui l'entoure le désole et le met à terre. Souvent il cherche parfois à hurler plus fort, juste pour faire taire le monde autour de lui.

La violence se tapit et elle le ronge en attendant son tour.  Alors il se tord en permanentes souffrances et ses explosions terrifient ou apitoient ses adversaires. Rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit, sauf peut-être l'être qui partage son existence et ramasse les morceaux de temps en temps.

Il voudrait tout prendre et s'y perdre le temps d'un mirage. Mais il referme la boîte aux lettres sagement et sait qu'il ne le fera pas. C'est pas le jour, ni l'endroit, encore moins le moment.

Il se sent un peu vieux.

24 août 2007

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Jeudi 12 mars 2009


Depuis des heures, elle est debout derrière son comptoir. Elle s’est déchaussée. Un escarpin à bout pointu git de traviole planqué à ses côtés. Avec méthode, elle se frotte les orteils contre l’arrière de son bas fumé. Tout à l’heure, l’agent commercial de chez N. lui a offert une boîte de chocolats. Elle l’a glissée sous le meuble. Elle attend qu’il y ait un peu moins de clients. Il est gentil M. Martin. Ça fait cinq ans qu’il leur rend visite. Maintenant, elle sait qu’il se rend directement au troisième niveau pour saluer ses vendeuses préférées. Elles sont au rayon coiffure. Il est représentant indépendant en petit matériel, produits et accessoires. Lors de leur première rencontre, elles ont tout de suite vu, Anita et elle qu’il devait être sympa et agréable. Germaine dit qu’il a une classe folle. C’est vrai qu’il porte beau ; une gracieuse mallette en cuir et neuf mois sur douze, il est vêtu d’un trois quarts en velours foncé.
Parfois, elle se demande ce que ça lui ferait de changer d’homme. Si Robert mourait, combien de temps lui faudrait-il avant d’accepter qu’un autre homme ne la prenne dans ses bras, ne se glisse dans son corps ? Ça doit être quand même bizarre de recommencer tout le tintouin. Les crampes dans le ventre et l’envie permanente d’être avec l’autre. Elle ne sait même plus l’effet que ça fait. Il lui en reste juste le souvenir, pas les sensations. Si elle devait subsister sans homme, ça serait comme être enterrée vivante.
L’étage est surchauffé. En ces périodes de fêtes, le chauffage a été monté pour tenter les clients qui se gèlent à l’extérieur. Elle a beau avoir mis un léger tee-shirt de soie noire, elle craint que son fond de teint ne laisse une vilaine trace sans qu’elle s’en aperçoive.
Elle a vraiment besoin de prendre un chocolat, mais le chef de rayon va encore lui tomber dessus c’est certain. Elle a mal aux pieds. Ses talons sont trop hauts, ses escarpins trop étroits. Ce matin, Anita lui a demandé si elle accepterait de sortir avec elle samedi soir. Elle ne sait pas si c’est une bonne idée. De toute façon, ce soir-là, elle ne peut pas, elle doit garder les enfants de sa fille.
Elle s’adosse légèrement au tabouret qui se trouve derrière le comptoir. Les clientes ne le voient pas. Les vendeuses n’ont pas l’autorisation de s’en servir. Le règlement devient de plus en plus strict. Plus personne n’a son mot à dire. Les licenciements ont écrasé les voix les plus tenaces.
Elle, elle est restée. Il a juste fallu qu'elle mémorise les groupes et leur comportement. Stage de formation obligatoire. Mise à niveau. Niveau de quoi, bon dieu ?
En gros, elle a appris à encourager les petits achats fréquents des personnes âgées, et à répondre aux recherches des produits « mode » par les adolescents. La liste est longue. Quand le responsable du rayon leur a fait passer les tests de formation, (alors même qu’elle avait déjà eu ses cinquante ans) il y en a bien eu pour quarante pages. Elle y est allée le cœur noué dans ses tripes, mais tout s’est déroulé correctement.
La semaine précédente, sa fille l’avait préparée et de toute façon elle avait toujours été bonne à l’école.
L’après-midi touche à sa fin.
Même si elle maîtrise désormais la plupart des techniques.  Elle sait choisir avec soin sa tenue vestimentaire et son niveau de langage (comme si elle ne l'avait jamais su ...). Mais elle est consciente que son attitude du jour lui vaudra les foudres du chef s’il la surprend déchaussée et encore plus s’il la voit enfourner un énorme chocolat.
Quand même, elle ne va pas les laisser fondre. Elle jette un coup d’œil anxieux au papier mordoré.
[...]
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Mercredi 11 mars 2009

 

 

Je passe des heures à contempler mes ongles. Assise bien droite sur ma chaise. Les pieds posés  à plat sur le sol. Je ne fais pas un bruit. J’essaie de m’oublier. Mais mon corps, sans que je le veuille, s’impose à moi et sous la chaise mes jambes commencent à s’agiter. Un petit moulinet de la cheville, puis un autre. Un plus large du genou, puis un autre. J’écarte les orteils de mes pieds. Je forme de larges éventails au travers desquels passe le soleil du petit matin. Hier, j’ai réussi à chiper un petit flacon de vernis et j’ai peint méticuleusement mes ongles en noir. C’est très joli. Mais je pressens que cela ne va pas durer longtemps. Inquiète, je plaque mes mains contre mes cuisses et leur demande d’être sages. Dans quelques minutes peut-être, on va m’appeler. Si on me voit bouger, je suis sûre que cela va aggraver les choses. Mon sac de classe, à terre, attend mon bon vouloir. Il est énorme. Par peur qu’on me confisque les seules affaires qui m’appartiennent, j’y ai tout entassé. En vrac. Il pèse des tonnes. Mais je n’ai aucune volonté. Juste celle d’échapper une fois encore à la longue liste de choses qu’on va me demander de faire et qui m’empêchera aujourd’hui de me rendre à l’école. Le sac attendra. De toute façon c’est à peine si je sais lire et écrire. Je suis fatiguée. L’école, c’est juste bon pour voir mes copines. Enfin, le peu que j’aie et celles qui comprennent ma langue. Je me débrouille entre le pidgin et le twi. Pas trop le français. Faut dire que quand ma maman est morte, j’avais à peine six ans. J’ai fait des otites à répétition mais personne ne s’en est aperçu alors je n’ai pas appris à reconnaître les sons. Il y a quelques semaines la vie m’a fait une vacherie de clin d’œil. Ma grand-mère est morte. Enfin, j’allais pouvoir souffler. Le jour des funérailles, j’ai rêvé de mon père. Il venait me chercher. Mais il n’est pas venu. Je suis restée toute seule dans la maison, avec la vieille. Mon père, je ne sais pas où il est. On m’a dit qu’il est aux Etats-Unis. Moi, je sais bien qu’il est mort comme ma maman. Autrement cela ferait longtemps qu’il serait venu me chercher.

Laver, ranger, balayer, j’ai cru que tout ceci allait s’arrêter. Fini aussi, les courses incessantes à l’autre bout de la ville pour aller acheter pour trois fois rien ce que j’aurais pu trouver plus près mais plus cher. La consigne est  claire. La somme donnée très petite et à peine suffisante si je ne marchande pas sévèrement. De toute façon, les coups de bâtons et de savates suffisent à me rappeler à l’ordre.  C’est plus facile qu’apprendre à lire. Mon problème, c’est que j’avais oublié que ma grand-mère avait une soeur. Et donc tout a recommencé. Je suis revenue au point de départ. L’autre jour à l’école, on m’a demandé si je savais ce que signifiait mon prénom. Je n’ai rien répondu parce que je ne le sais pas. J’ai juste souri doucement en baissant les yeux. Je m’appelle Destinée.

 

11 AVRIL 08

 

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