
« En schématisant, nous pourrions dire que les deux névroses qui guettent l’individu moderne sont d’un côté l’addiction, et de l’autre la dépression, chez ceux qui ont évité d’être addict ! »
Docteur M.V, chef de service au centre hospitalier Marmottan à Paris
Je fais tourner les textes...
Cette photo gentiment prêtée pour mon texte © provient d'une petite merveille de site qui s'appelle La photo du jour, je vous conseille vivement de le visiter en vous rendant là
J'ai eu du mal à arriver jusque là. Il m'a fallu du temps. Je suis mort sous le sapin. Dans les bras de ma mère, dehors, dans le froid. Un drôle de fait d'hiver dans les faits d'hiver. C'était un sapin peu ordinaire. Un grand, très grand et très noir. Sur les longues branches la neige était pliée en gros tas. Ça ressemblait aux piles de linge blanc dans l'armoire de ma grand-mère. Elle l'a pris pour abri croyant bien faire. Nous étions perdus… faut la comprendre. Aucune lumière, la nuit était tombée très vite. Elle a cherché celui qui pourrait me protéger. J'avais si froid que déjà je ne pouvais plus lui parler. Elle m'a glissé tout contre sa peau, si douce, si lisse, a refermé ses bras, m'a bercé comme un nouveau-né. Mais je n'ai pu attendre les secours. Je suis mort sous le sapin.
Je ne suis pas là pour vous faire pleurer. Je suis là pour elle. Pour elle qui m'a perdu et qui a tout fait pour me sauver. Mais il faisait froid, et puis il faisait nuit. La nuit d'hiver, celle qui arrive toujours trop tôt pour ceux qui sont dehors. Et même quand il y a des lumières, elles ne servent plus à rien pour eux. Ils ne les voient même pas. Que pourraient-elles bien éclairer ?
Alors si j'ai mis du temps à arriver jusque là, c'est parce qu'elle ne voulait pas me laisser partir. J'étais prisonnier. Prisonnier de sa tête où elle tente en vain de me garder au chaud depuis si longtemps maintenant. Au début elle a voulu mourir. Mourir dehors comme elle était déjà morte dedans, le jour de la promenade. Mais, elle a pas réussi alors elle a appris à survivre. Je l'entendais dire que le regard des autres la consumait. Pour quelqu'un qui avait failli mourir de froid, c'était quand même pas juste. Moi j'avais essayé de lui dire que j'allais bien, que j'étais bien là où j'étais, y avait rien à faire, elle m'entendait pas.
Aujourd'hui tout a changé. Il se passe quelque chose de nouveau . Je vais enfin pouvoir lui dire qu'il faut pas qu'elle s'en veuille autant. Mourir de froid, c'est dur, mais à croire tout ce que j'entends et tout ce que je vois… je suis loin d'être le seul à qui c'est arrivé. Sauf que les autres, ils ont pas eu de maman pour les serrer dans les bras, et elle était loin de ressembler à une promenade, leur vie.
Rien que cette semaine, dans la région de Khénifra au Moyen-Atlas, ce sont dix enfants et deux femmes qui sont morts de froid. Je les ai tous vus arriver. Ça faisait comme les petits ronds de fumées que mon papa, il faisait, avec sa cigarette, les jours de fête. Douze petites âmes serrées et intimidées qui se déplaçaient en jetant des coups d'oeil de tous les côtés. Elles sont montées direct. Pas ici, bien sûr. Ici, c'est la salle d'attente. Ça fait bien longtemps que j'attends moi. Non je les ai juste vues qui traversaient devant mes yeux. De toute façon, moi, maintenant je sais que je vais repartir. C'est bientôt mon tour et ma maman, je vais me débrouiller pour aller lui dire tout le bien que je pense d'elle. Il me reste encore quelques minutes pour me décider et choisir.
Faut que je trouve quelque chose de facile mais qui me laissera un peu plus de temps cette fois-ci.
Alors sûrement pas un papillon, ni une mouche, encore moins un brin d'herbe. Un flocon de neige ? Non merci. Manquerait plus que j'atterrisse sur un homme en train de mourir de froid, comme à Paris, place de la Concorde, ou à Marseille, dans les quartiers nord.. ..
Non, non, moi je vais revenir dans du solide. Je vais un être un tas de petits cailloux. Une poignée de petites choses noires ou grises, douces au toucher, lisses comme des bonbons à suçoter et quasiment indestructibles. Le minéral, j'aime bien. Je pourrai rouler, glisser, crisser… me glisser entre ses doigts, être manipulé dans tous les sens…et voici que de nouveau j'aurai un tas de choses à faire ….Chauffer, réchauffer, rafraîchir, caresser, lisser, apaiser, tiédir… et même que je pourrai me glisser dans ses poches…
Comme ça, si un jour elle se perd de nouveau, elle n'aura plus qu'à me parsemer le long du chemin, sous les grands sapins noirs.. pour revenir…. Et puisque grâce à moi, cette fois-ci, elle ne se sera pas perdue, et puis je suis sûr qu'elle pensera à me mettre dans une jolie coupelle sur sa table de nuit. Alors, je veillerai toujours sur elle. Parce que moi, mon prochain tour sur terre, j'ai l'intention qu'il soit drôlement long.
A nulle autre pareille,
La peau de mon amant
A la finesse du pétale de coquelicot.
Sa pâleur m'enivre
Et je m'y noie.
C'est un fil d'acier très pur
Qui relie
Mon coeur à son coeur
Mon esprit à son esprit
Mon âme à son âme
A nulle autre pareille
La force de mon amant
A la solidité du tronc de chêne.
Il est un rempart
Qui protège
Mon esprit et son esprit
Mon âme et son âme
Mon coeur et son coeur
Des corps calcinés et grisés
Abandonnés dans le fossé.
La douleur est partout.
Il ne lui avait rien dit tout compte fait Ce n’était pas facile de lui exprimer ce qui le touchait. Parce qu’il avait toujours l’impression de se répéter. Une fois encore, il avait échoué. Ses bonnes résolutions se désagrégeaient aussi vite qu’elles le pouvaient. C’était juste une question de temps. Le temps que les choses se fassent. Cela faisait une semaine qu’il était auprès d’elle.
La veille, une horloge interne s’était mise en route et il sentait qu’il se déchirait au fil des minutes. Ça s’égouttait au vent d’avril entre les aigrettes des pissenlits et les pappus des cirses des champs qui s’en allaient colorier de blanc les lisières de la chaussée. Il savait qu’il devrait de nouveau partir. Et ses pieds se traînaient alors que sa joie à être avec elle se grisait peu à peu de mélancolie. Ça l’énervait, elle, terriblement. Elle le houspillait, lui démontrait l’absurdité de ses états d’âme. Elle était là, elle.. Elle existait ! Mais que pouvait-il vouloir de plus ? Il soupirait. Fins et pâles, ses mots raisonnaient dans les bruits du jardin et la conversation s’abattait. Elle avançait à grands pas, il suivait péniblement dans son dos. Elle travaillait, il se taisait.
La sensation le heurtait parfois aussi de plein fouet. À peine finissait-il de sourire ou de rire qu’une nouvelle émotion cette fois pénible et profonde s’entêtait à détruire son bonheur fugace.
C’était la peur. La peur de tout perdre, ou plus simplement de ne plus atteindre celle qu’il aimait tel qu’il existait au moment où il la quittait.
Elle pensait qu’il en faisait vraiment un peu trop avec son vague à l’âme. Une marée banale qui revenait comme la vraie sur les étendues boueuses de fausse-eau. Ça sentait un peu mauvais tout ça. Elle levait les bras au ciel. Il la contemplait. Elle avançait toujours, agitée par mille petites activités plus importantes les unes que les autres, insignifiantes à ses propres yeux, lui qui n’y comprenait rien.
La suivant dans son innocent sillage, il s’était demandé ce qui pouvait encore le retenir et lui faire emprunter de façon constante la route qui le menait à elle.
Alors qu’il la rejoignait, une dizaine de canetons s’étaient glissés dans la mare et un héron cendré dérangé par sa présence avait pris son envol et entamé une courbe plane au-dessus des étangs, attendant de pouvoir revenir à son liteau.
Il s’était remis en marche puis avait de nouveau stoppé. Au milieu du chemin, un énorme lièvre se prélassait à humer les odeurs de printemps. Il avait bien dû patienter cinq minutes avant que ce dernier se décide à soulever son gros derrière.
En arrivant, il lui avait tout raconté et elle était partie chercher son appareil-photo, s’y était rendue sur la pointe
des pieds, mais tout déjà avait disparu.
Ce matin, figé contre le mur, le chat de la voisine l'épiait.. Il ne l'avait pas vu et la bête l'observait alors qu’à genoux il l’aidait à fignoler son jardin de grand-mère..Elle avait
désorganisé tout ce qu’il lui avait préparé la dernière fois qu’il était venu lui rendre visite. Elle se moquait bien de son travail à lui. Elle ne suivait que sa fantaisie. Quelques mèches de
cheveux lui coupaient la joue comme deux virgules d’encre noire. Elle les écarta d’un geste rapide et deux traces de terre brune remplacèrent les virgules. Il approcha ses doigts et chassa
l’humus friable.
Elle lui avoua que l’avant-veille, on l’avait de nouveau surveillée. Sentant une présence, elle avait relevé la tête et avait découvert un peu effarée, un petit chien noir à collier rouge assis sur son cul qui la regardait. Elle n’avait pu lui dire depuis combien de temps. Elle avait simplement poussé un cri. C’était étonnant, non ? Tout lui plaisait ici. Elle riait. Tant de vie et d’agitation, tant de bruit et de silence délicatement intercalés. Encore la veille, des escargots sur son vieux tour de maison... avec leur trace luminescente dans la nuit qui tombait. Qui pouvait vouloir renoncer à cela ?
Il se taisait. Il aurait aimé lui faire voir comment était son cœur. Il était tordu. Tordu à l’idée de la quitter une nouvelle fois, elle et son jardin anglais, un peu étrange, coupé de l’ailleurs douloureux.
La vie c'est comme une plaque de métal dans le dos, glissée entre la chemise et la peau.
Au moment du départ il faut juste accepter l'idée qu'on va vous la retirer. C'est comme chez le docteur, faut pas se contracter, faut y mettre de la bonne volonté.
Au moment où un sac plastique vous étouffe et qu'on vous inonde d'un litre de whisky pour faire croire à une odieuse mascarade, à quoi peut-on penser ?
Je vois des yeux exorbités, ou étonnés… mais qu'importe, je ne le saurai jamais.
La vie c'est comme un souffle chaud qui vous glisse dans le cou.
Au moment du départ, il faut juste fermer les yeux très fort et inspirer une dernière fois pour en garder l'odeur.
Au moment où la coque du bateau censé venir vous sauver de la chute que vous venez de faire (parce que ce jour là, pressé, vous n'avez pas mis votre gilet de sécurité) – vient vous fracasser une dernière fois la tête, à quoi peut-on penser ?
Je vois des yeux effarés, ou désemparés… mais qu'importe, je ne le saurai jamais.
La vie c'est comme un vieux livre dont on tournerait indéfiniment les pages. Au moment du départ, on n'en a plus besoin, on le connaît par cœur, il faut juste accepter de le poser sur une petite
table en sapin.
16 août 2007
Je réédite... comme ça, pour le plaisir de vous faire lire autre chose.
Je crois que je vais mettre la fille de Cracovie en attente.
1. Ça fait quelques mois maintenant que l’on se croise. Au tout début, je l’ai à peine remarqué. Un homme parmi les autres. Ni plus, ni moins. Je ne voyais que le bas de son pantalon et ses chaussures un peu vieilles, à peine cirées. Pour ses vêtements, cela dépendait du temps qu’il avait fait la veille et du jour de la semaine dans lequel on se trouvait plongés, lui et moi. Le vendredi, c’est différent. Le gouvernement a imposé une tenue décontractée et la population après tant d’années de soumission, s’est une nouvelle fois adaptée aux caprices des dirigeants. Qu’importe . Le temps du trajet, je plante mes yeux dans le cuir de ses chaussures et je me raconte leur histoire. J’aime bien. Il semble y avoir pour moi tant de signes de lui dans ce simple choix. Quelquefois j’entrevois ses mains. Elles dépassent sagement des manches de la chemise et reposent sur ses cuisses. Fines, nerveuses, soucieuses, ce sont des mains qui ne donnent pas envie de les toucher. Il ne porte aucune alliance. Alors, j’apprends à les aimer. La radio grésille. Dix jours maintenant que tout a commencé et personne n’a semblé réaliser ce qui se passait. Le gouvernement a laissé faire.
Chaque matin, je prends le 30 B, l’arrêt se trouve au coin de Saint Stephen Street. Lui, il doit monter un peu avant, pas très loin. Ça paraît évident parce que quand j’arrive, il n’a jamais la meilleure place. C’est presque plein d’hommes et de femmes. Quelques enfants se pressent contre les cuisses accueillantes de leurs mères, d’autres sont collés à même leur peau, le nez effrontément niché dans leur cou. Ça grouille et pourtant c’est presque silencieux. Il est six heures et le jour est de nouveau là. Chacun est rivé à la journée qui va se dérouler. Plaque contre laquelle on ne peut pas lutter. Nous sommes le flot des travailleurs mécaniques, levés aux aurores, pendus au pass plastifié dont le cordon nous enserre le cou. Paradoxe. Sésame qui nous rend libres et nous asservit. Pouvoir entrer et s’activer dans le compound le temps d’une journée de douze heures. Interdiction formelle d’y pénétrer avant ou d’y traîner après sans devoir rendre de sacrés comptes. Sinon, c’est l’avertissement. Hier, on a annoncé quinze morts et chacun enfonce le cou dans les épaules de peur d’être mal identifié.
2. Ici prendre le bus n’est pas un choix écologique, c’est une nécessité vitale. Personne ne s’amuse à le dépasser d’une foulée allongée pour entretenir sa forme comme dans les publicités qui parfois traversent l’écran planté au milieu de la cour familiale. Les bus sont bondés. Ça penche à droite dans les virages. Les gens lèvent les yeux au ciel, ils sont habitués. C’est une question de simple équilibre. On apprend vite. J’en vois qui arrivent à dormir, histoire de rattraper ce que la nécessité leur vole. Il n’y a pas de travail pour tout le monde. Qui irait se plaindre d’avoir trouvé un poste de gardien ou de cuisinière même si le salaire ne permet pas de vivre. Il faut se débrouiller. On compte les uns sur les autres, on s’endette. A chaque jour suffit sa peine. Il est impossible de se projeter. Dimanche, Dieu nous guidera. Il sait, Lui. Ça ne peut pas continuer comme ça. Les gens sont fous, c’est le Diable qui s’empare d’eux. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je vais lui parler.
Dans un bus, le meilleur endroit, c’est celui où l’on n’a pas mal au cœur, le point d’où l’on englobe d’un seul regard circulaire la presque totalité des voyageurs. C’est comme dans un bateau, il faut trouver le lieu central, celui qui offrira la meilleure stabilité et oscillera le moins possible. Le plus dur, c’est d’être coincé derrière le dos du chauffeur. Pour peu que cela soit l’heure de pointe, voilà que parfois je me retrouve complètement à l’écart du monde, au risque d’être étouffée et enterrée vivante dans un cocon de chair humaine. Ni visibilité, ni possibilité de s’échapper par la vitre. Mes yeux ne voient presque plus et seul mon nez est encore sollicité par les parfums. Forts, violents, variés. Ce qui ne devrait s’adresser qu’à soi-même, cette politesse et cette délicatesse de notre civilisation devient alors une arme redoutable. Je retiens mon souffle attendant mon arrêt. Mais la plupart du temps, je sais me faufiler et ainsi je continue mon observation silencieuse. Au détour d’un croisement, je vois un groupe de jeunes excités qui se déplacent en courant. Mon cœur tressaute. Je ferme les yeux.
3. Je pense que je suis invisible pour lui. C’est un homme simple. Depuis le début de la semaine, il porte le même imperméable gris, un peu froissé. On est en période hivernale. Il ne fait pas très chaud. À travers la vitre salie, j’entrevois ceux qui n’ont même pas de quoi se payer un ticket de bus. Ça marche dans tous les sens. Des vêtements bon marché sur le dos, trouvés aux fripes. Quelques vestes à capuches, des sweat-shirts délavés et étirés. Parfois, on serait étonné de savoir que derrière tel vêtement, se trouve une grande marque européenne qui termine sa vie ici. Versace sur une peau de pauvre. Contre sa poitrine, il serre un vieux cartable au cuir rouillé et taché. Il est terriblement maigre.. Ses cheveux gris folâtrent les jours de grande pluie. Il a dépassé la quarantaine, sa peau est claire, j’imagine qu’il est étranger. C’est difficile de lui donner un âge. De temps à temps j’arrive à croiser ses yeux. Mais son regard est un regard intérieur. Un de ces regards qu’on n’accroche pas. Inutile d’être une belle fille. De toute façon je ne risque rien. Je reste persuadée qu’il ne m’a jamais vue. Même si un arrêt brutal me projetait contre lui, il se contenterait de s’excuser et reprendrait aussitôt son monologue silencieux. Je fais partie des filles invisibles. De celles qu’on ne regarde jamais parce qu’elles n’ont rien d’extraordinaire. Ni leur silhouette, ni leurs vêtements ne peuvent les faire se détacher de la masse. Je ne suis pas certaine non plus qu’on m’écouterait si je décidais de prendre la parole. Aucune lumière ne rejaillirait sur celui qui prendrait quand même le risque de me pendre à son bras. Si je ne pousse pas un peu le destin, je crains bien qu’il ne me voie jamais. Je crois que je l’aime. Ce matin, le gouvernement a annoncé qu’il déployait les forces armées dans la ville. Je n’ai encore rien vu.
4. Notre itinéraire se poursuit. On longe le grand boulevard. Aux abords des quartiers résidentiels, les premiers passagers abandonnent le bus. Les paupières font un minimum de mouvements pour trouver leur chemin puis dans leur mutique silence, les ombres colorées s’empressent de franchir les barrières de contrôle après s’être fait reconnaître. Une légère agitation. Au cœur de l’étroit espace social, chacun se repositionne, prend de nouvelles distances.
Je nous vois comme des animaux capables de se battre si l’un d’entre eux franchissait cette sorte de limite qu’on appelle la limite de courtoisie. A l’égal de ceux qu’on appelle les animaux sauvages, nous sommes des monstres en puissance, prêts à s’entre dévorer. Nous n’avons de frères que le nom. La réalité dépasse la fiction et les jours qui viennent de s’écouler viennent de le prouver une nouvelle fois, si cela était nécessaire. Le prix des aliments de base a augmenté, certains – les plus pauvres parmi les pauvres – ont accepté de travailler pour des salaires encore plus bas que ceux qu’on alloue honteusement le reste du temps. Deux événements qui permettent d’affirmer que la limite a été franchie. Ceux qui faisaient semblant de supporter les malheurs dans lesquels on les enferre, ont cru de nouveau avoir trouvé la solution à toutes leurs souffrances. Les poitrines se sont gonflés, les mains sont sorties des poches, les regards se sont ouverts comme des projecteurs braqués dans la nuit.
Armement pour êtres désarmés. Ça tranche et ça coupe, ça chasse et ça lynche. Dans toute la ville, la colère s’agglutine en masses indistinctes. Les voix s’élèvent, il faut courir vite ou mourir. Dans les beaux quartiers, on ne dit rien, on laisse faire, on attend de voir si ça calmera le peuple. Le gouvernement a fermé les yeux le temps qu’il fallait. C’est si facile de lâcher un peu de lest quand on sait qu’on maintient fermement la laisse. Le lion ignore la limite, il se croit libre et rugit sur l’autre bête pour protéger son territoire. Rarement, il se retourne contre son dresseur. Les barreaux de la piste sont devenus invisibles, usés par les prières.
J’ai peur pour lui. Je sais qu’il n’est pas d’ici. Un teint clair comme on dit de ceux qui se rapprochent le plus des blancs. Le bus repart. Quelques mètres et le voilà qui pile net. Des pneus enflammés barrent la route. Dans la brutalité de l’arrêt, ce que j’avais imaginé se produit. Je suis propulsée contre lui, son sac tombe et je me retrouve plaquée contre son buste.
5. C’est un bouquet d’odeurs qui m’accueille. Ça sent le charbon un peu mouillé, le bois fumé, la cigarette froide. L’imperméable semble avoir absorbé tout ce qui peut se consumer sur cette terre. Mon nez détecte aussi l’encre et la mine de plomb. Je regarde le cartable projeté au sol. La fermeture a tenu, rien de ce qu’il contient ne s’en est échappé. J’en suis encore à me faire la réflexion alors que mes mains agrippent la toile du vêtement et s’y enfoncent. Tout va très vite. Je touche ce qui doit être son ventre. Le contact est rapide. Le trouble instantané. J’ai senti la dureté des muscles. Trop tard. Je retire les mains immédiatement tout en levant les yeux. Surpris, il me regarde. Je l’affronte. Il était temps. Il me demande si ça va. Je secoue la tête pour le rassurer et le remercie. On n’a pas le loisir d’aller plus loin.
Au même moment les battants des portes s’ouvrent. Le vieux bus semble à chaque fois y perdre son âme. Il y a des cris, une bousculade s’ensuit. Les passagers reculent, c’est comme une vague qui reflue. La horde envahit tout. Dans l’air moite, je discerne les foulards rouges noués autour du front. Tee-shirts aux manches déchirées. Épaules dénudées sur les scarifications. La plupart ont été taillées brutalement dans l’ivresse de l’alcool et entretenues au sel pendant des semaines. Les chairs en sont sorties creusées aussi efficacement que par une coulée d’acide. Je reconnais des signes, je lis des mots que je ne comprends pas. Mais je le sais, ce sont des mots de haine. Aucune raison de se tromper. D’autres conflits en d’autres lieux, ici ou là, rien de nouveau. Tout se répète. Les yeux sont rougis par la drogue et la bière ; rétrécies par le manque de sommeil, les pupilles roulent de droite et de gauche. Les gencives saignent du noir. Les cœurs palpitent anarchiquement. Cognements répétitifs que l’on perçoit sans avoir besoin de tendre l’oreille. Les voilà enfin de nouveau chasseurs. Oubliés les travaux dégradants. Les ancêtres réapparaissent. Machettes tenues au-dessus des têtes, ils sont en alerte. Ça crie des ordres, ça crache par terre. Une vieille qui s’est avancée vers la porte ouverte est immédiatement conspuée et injuriée copieusement. On la bouscule. On la force à se rasseoir. Son pagne est arraché. Son corps nu est dévoilé en partie. Les hommes en colère n’ont plus de respect pour celle qui pourrait être leur grand-mère. Elle injurie à son tour ces fils qui ne peuvent être que des fils de pute. Un coup donné par un des plus jeunes la fait taire. Avoir attendu des années la liberté pour être encore ainsi traitée, et Dieu n’y pourra rien aujourd’hui non plus. La peur me tétanise. Je ne bouge plus. Je prie le ciel pour que l’homme n’appartiennent pas à l’ethnie pourchassée. Ça serait trop bête, trop injuste. Je veux de l’amour. Je veux du plaisir. Je veux lui parler encore. De tout, de rien, mais je sais que j'appelle la vie de toutes mes forces. Des jours et des jours, des nuits et des nuits, entière à ses côtés. Je veux mon corps dans son corps emmêlé. Mes hanches par ses mains soutenues et sollicitées. Les agresseurs remontent la travée centrale et cherchent leurs proies. Quelques personnes tentent de les raisonner. Les coups fusent et s’écrasent sur les visages qui soudain deviennent gris. Mon peuple asservi courbe encore la tête. Quand la violence est interne, la peur l’emporte. Les plus sages n’auront pas plus gain de cause que la vieille femme. La bande se moque des appels à la raison. Elle a attendu trop longtemps. Inutile de s’insurger. A quelques centimètres de l’homme, je ne ressens que du dégoût. Ma bouche est sèche. Voilà ce à quoi on nous conduit une nouvelle fois. Il ne nous reste peut-être que quelques minutes.
6. Autour du bus immobilisé, la foule observe ce qui risque d’arriver. Les vendeurs de rues ont quitté leurs étalages. Les marchandises sont rangées en petits tas le long de la route, abandonnées à la poussière. Pourtant, personne n’ira se risquer à les dérober. La sentence tomberait aussitôt. Une proie pour une autre. Le peuple se venge sur le peuple. Et un lourd passé de pneus jetés autour de corps - comme des torches caoutchouteuses - traverse mon esprit. Je vacille. J’ai chaud. Ma peau ruisselle. Je sens les gouttes glisser entre mes omoplates. Dans l’habitacle, la lumière a baissé, plus un souffle d’air ne circule, l’atmosphère devient irrespirable. Les plus curieux sont plaqués à même le verre. Je discerne des mains en éventail. Étonnante couleur -un peu pâle et rosée - de l’intérieur de nos paumes. Mes yeux se perdent dans les sillons de nos vies. La misère ciselée à même la pulpe des pouces. Quelques petites taches oblongues et graisseuses en seront bientôt les simples traces. Tous ces visages me sont inconnus. Mes oreilles bourdonnent. Ce sont des gémissements et des soupirs au creux des sièges plastifiés. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un monde de déments. Les yeux exorbités, les bouches ouvertes, les mains tendues. Sous les assauts, le bus ne tiendrait pas longtemps. Moyen - âge du XXI ° siècle. Folie humaine. Je pressens qu’il faut que ça se termine. D’une façon ou d’une autre. Il se passe quelque chose que je ne maîtrise pas et que je dois tout simplement vivre.
Tout au fond de moi, un chant monte. C’est le chant de ma mère et de mes sœurs, le chant de mes tantes et de mes grands-mères, de toutes les femmes qui m’ont précédée et de toutes celles qui m’entourent. C’est le chant des morts, celui qui dit que nous sommes un tout, ici ou là, maintenant, hier ou demain. Je ne peux m’empêcher de fredonner. Le chant dit le fil continu, déroulé, enroulé et circulaire. Le chant dit que je ne dois pas me soucier de ce qui va arriver. Même en cherchant bien, je ne trouverai pas plus de sens à notre disparition qu’il y en aura eu à notre apparition. Pourquoi pleurer notre vie terrestre . Le ciel nous appartient.
Je lutte contre l’engourdissement. Je suis une femme moderne, je suis éduquée, je veux vivre. Mon sort ne peut être relié à mon peuple ou à cet homme, là, à mes côtés. Je sais que s’ils le prennent, ils me prendront aussi. C’est ainsi. Où sont les forces armées déployées dans la ville . Pourquoi ne sont-elles pas où elles devraient être . On commence à parler de nous sur les ondes. Le cri de colère dépasse les frontières et vient se mêler aux flots qui charrient les cadavres anonymes des grands chambardements...
Ils sont remontés jusqu’à nous. Un des plus jeunes pointe son doigt et lui demande d’où il vient, qui il est, ce qu’il fait ici. Alertés, les autres se rapprochent et nous encerclent. Je les vois. Je les sens. Leurs peaux sont luisantes de sueur. Ce sont ceux qui se disent mes frères. Je suis leur sœur. Leur sœur de couleur. Nous sommes noyés dans un unique continent. Les autres ne savent pas nous identifier. Nous restons pour le reste du monde indifférenciés. Pourtant, nous nous sommes répartis et tous les codes de nos comportements trahissent nos origines. Je peux presque à coup sûr identifier la zone d’où provient chacun de nos assaillants. Mais je n’en ai pas le temps. Mon chant se tait. La peur prend toute la place.
Mes jambes se mettent à trembler si fort que je sens à peine qu’il m’encercle la taille et me tire vers lui. Sans baisser ni les yeux ni la voix, il dit que je suis sa femme, que nous habitons ici, qu’il est professeur et travaille à l’université catholique du centre-ville. Il ajoute qu’il a oublié ses papiers. Le groupe gronde. Sa diction est impeccable, pas une trace d’accent alors même que sa couleur de peau devrait le trahir. J’accuse le coup, mais aussi vite que je me suis échappée dans ma pensée, un flot de paroles continu enfle ma langue et déborde à grands traits. Je confirme ce qu’il vient de dire et cherche à ma taille, glissés dans un petit bout de tissu noué, mes papiers d’identité. Je suis bien d’ici, je ne suis pas une étrangère, je suis née à …. de parents maternels nés dans le village de …..et de parents paternels nés un peu plus loin, à …. Toute ma lignée est là, regroupée dans ces quelques lignes noires.
Ils me fixent, hésitent. L’homme m’enserre encore un peu plus fort. Ma peur les soulage.
Alors, je prends les mains qui m’entourent le ventre et les plaque encore un peu plus fort. Je sais qu’il peut sentir les fins liens de perles autour de mon bassin. C’est ma mère qui, la première fois, les a liés pour me protéger. Depuis ma naissance, il n’y a que leur taille et leurs couleurs qui ont changé. À chaque nouvelle période de ma vie, j’ai dénoué et remplacé les lacets de perles. Seuls les hommes qui m’aiment ont la chance de les apercevoir.
Celui qui semble être le chef fait signe de laisser tomber. Les machettes prêtes à lui sabrer le visage terminent leur course au fond du bus sans avoir trouvé de quoi assoiffer leur colère. La porte arrière est béante. La foule dépitée s’entrouvre et laisse passer le groupe qui dévale les marches. Ils se remettent à courir.
A quinze heures, je me mis en marche à petits pas rapides et parcourus le bord de mer pendant plus d’une heure. Cette vitesse inhabituelle m’enivra en peu de temps, si bien que j’eus tout aussi vite mal au dos. Mes muscles s’étaient contractés. De lancinantes douleurs parcouraient ma colonne vertébrale. Contrariée, j’agitai les mains en direction de mes pieds cherchant à éliminer la contracture par ce petit va-et-vient. Mais rien n’y fit. Je réussis simplement à atténuer la sensation d’inflammation sans toutefois la faire disparaître. Capitulant, je décidai de m’allonger sur la surface herbeuse qui jalonnait la promenade. La position soulagea en peu de temps mes pauvres lombaires et je pus enfin fermer les yeux pour savourer en toute quiétude la fin de mon expédition sauvage.
J’adore fermer les yeux. C'est un vieux truc de mon enfance. Au creux de la barre noire qui emplit mon espace exclusif, je cherche à discerner les petits bruits, à identifier les cris, à distinguer la vie par tous les moyens que mes sens mettent à ma disposition. Une portière de voiture qu’on claque un peu trop fort, le pépiement joyeux d’un piaf mélomane, les piaillements aigus d’une enfant qui vient de tomber… Je suis tout-ouïe et refuse d'imaginer ce que pensent les passants qui me croisent.
Pour eux, je suis une simple petite bonne femme d’un certain âge habillée en noir des pieds à la tête et... avachie sur l’herbe par un bel après-midi d'été…le corps un peu lourd, paumes contre terre et paupières coloriées par la lumière du soleil.
- Est-ce que tout va bien ?
La voix de Pierre est toujours une chose qui me fascine. Une pointe étouffée et possédant pourtant juste ce qu’il faut de soupçons de gaité pour que vous vous sentiez toujours tentée d'y répondre par l’affirmative. Je ne le savais pas encore, mais il me deviendrait vite impossible de ne pas vibrer à l’écoute de ce timbre si particulier.
Prenant appui sur la main qu’il me tendait, je me mis debout d’un bond tout en remettant en place le bas de mon tee-shirt. Pierre n’était pas beaucoup plus grand que moi. Un mètre soixante-dix, un mètre soixante-treize à vue d’œil. Mince, les cheveux bruns, rien de particulier si ce n'est que je constatai avec plaisir qu’il était lui aussi habillé de noir de la tête aux pieds. Sa peau, légèrement caramel et son type asiatique me fascinèrent immédiatement.
- Tout va bien, merci…
Je laissai le silence s’installer, n’imaginant vraiment pas ce que je pouvais bien pu ajouter. Je ne suis pas habituée
à être accostée par des hommes inconnus, mais quand je décide de prendre une semaine de détente, je pars du principe que tout peut arriver, absolument tout.
J'entretiens depuis des années mes envies et celle qui me tient le plus à coeur est qu'un truc extraordinaire puisse m’arriver au moins une fois dans ma vie.
L’homme, prévenant, vérifia d'un bref regard circulaire que je n’avais rien oublié sur le bord du talus puis son regard croisa de nouveau le mien. Je me troublai quand même un peu quand il jeta un coup d’œil précis à ma tenue. L’idée que cet inconnu ait pu apercevoir ne serait-ce qu'une infime partie de mon anatomie me préoccupa plus que de raison. Je tirai une nouvelle fois sur l'avant et l’arrière de mon tee-shirt et tentai de masquer les rondeurs de mon ventre.
- J’ai cru que vous vous étiez sentie mal… ça fait un moment que je vous observe, je me promène ici tous les jours… je vous ai déjà vue...voyez-vous..
Non, je ne voyais rien. Ma boussole intérieure restait résolument muette. Je me contentai de regarder cet homme étrange qui venait rompre la monotonie de ma solitude. Je soupçonnai seulement que mon séjour s’annonçait beaucoup plus excitant que je n’avais osé l’espérer. Peut-être était-ce vraiment le jour de la chose. Celle que j’attendais depuis si longtemps ?
- Vous buvez un verre ? me demanda Pierre, il y a un café pas loin.
Je n’hésitai même pas une seconde et lui emboîtai le pas.
[....]
Pierre me précéda et me guida tranquillement vers le « Café du port ».
Une terrasse ombragée abritait quelques tables basses entourées de fauteuils d’osier. Il y avait peu de clients. Je vis qu’il choisissait quand même l’emplacement le plus à l’écart. Cela ne me déplut pas et je m’installai aussitôt l’air dégagé.
Mon dernier rendez-vous amoureux remontait à cinq ans auparavant, l’année où je m’étais rendue dans les Pyrénées pour
un stage d’épanouissement personnel qui aurait dû transformer ma vie. Enfin, « rendez-vous », c’est évidemment une façon de parler. La brochure avait annoncé une méthode, claire et
efficace. Le centre se prévalait d’avoir été adopté pour son sérieux et sa rigueur par une chaîne de télévision française. Personnellement, cela m’avait simplement
permis de réactiver mon compteur libido au niveau 1 !
J’avais fait porter mon choix sur un professeur de philosophie fraîchement divorcé. Il était arrivé sur une Kawasaki ZX12R toute neuve, premier acte de sa nouvelle émancipation.
On avait vite fait connaissance. ça m’avait semblé urgent et c’était toujours ça de gagné. A défaut de me réaliser, j’avais au moins gagné en plénitude.
En deux questions à peine, Pierre avait réussi à m’extorquer ces informations et dans la demi-heure qui suivit, je ne sais plus combien de détails supplémentaires, je lui racontai. Tout y passait, ma vie, mon enfance, mon travail, mes parents décédés, mes relations intimes…mon frère handicapé. Nous riions, satisfaits, l’un et l’autre de notre étonnante rencontre. Quand il me raccompagna à mon hôtel, il me serra affectueusement le coude et m’assura que nous nous reverrions très vite.
Je le quittai à regret.
Une fois dans ma chambre, je fouillai des yeux le contenu de ma penderie. En dehors des vêtements de sport de mon
frère, je n’avais vraiment pas de quoi séduire mon Tonkinois estival ! Sur le moment légèrement dépitée, je haussai les épaules et décidai de m’acheter dès le lendemain une petite robe noire
dans une boutique située non loin de l’hôtel.
Je me rendis dans la salle de bains, ouvris le robinet de la douche et sitôt la température réglée, je me glissai sous
le jet. Tout en me frictionnant, je me mis à réfléchir aux événements terriblement étonnnants de cette journée.
Tonkinois ? Comment pouvais-je dire cette chose si stupide ? Je réalisai qu’en deux heures de temps, je n’avais rien appris sur Pierre. Cet homme avait réussi en une seule rencontre à m’extorquer ce que mon propre frère n’aurait jamais réussi à obtenir en dix ans de vie commune.
Un doute atroce m'envahit. J’entrepris de me ronger consciencieusement les ongles. Qu’avais-je fait encore… Une fois de plus, j'avais réussi à monopoliser la parole, me révélant incapable de fournir la moindre attention généreuse. Recrachant un ongle fendillé, je me promis de me rattraper dès le lendemain. Rassurée, je coupai l’eau du jet et commençai à me sécher vigoureusement. Je n’avais pas l’habitude de sortir le soir. Un coup de fil à mon frère me changerait les idées.
[...]
La nuit porte conseil à moins que cela ne soit l’inverse. Je ne fermai quasiment pas l’œil au cours des dix heures qui
suivirent notre première rencontre !
Je n’arrivais pas du tout à situer Pierre. Il semblait être sportif, enfin autant que je pouvais l’être moi-même si l’on tenait compte de mes vêtements ! La finesse de ses mains m’orientait vers un métier de contact et excluait le travail pénible de la terre ou celui plus mécanique de l’usine. Je n’avais pas vraiment discerné ses traits. Mon regard s'était focalisée sur ce visage lisse qui me souriait. Tout en m’agitant dans mes draps blancs, je ricanai bêtement en pensant que mon asiatique ne devait pas tout de même pas donner dans la rizière et passai en revue les plaisirs raffinés qu’elles pourraient me procurer si je me montrais habile.
Exténuée, mais satisfaite, je réussis quand même à m’endormir quelques heures avant l’aube.
Le lendemain, je pris le temps d’engloutir mon petit-déjeuner, pour la bonne et simple raison que même soucieuse, rien jamais, ne me coupe l’appétit. J’adore soulever la languette des petits
rectangles de confiture pour y plonger ma cuillère avec délice. C’est ce qui fait tout le luxe de la marmelade industrielle qu’on trouve dans les hôtels.
À la maison, mon frère et moi, nous ne nous permettons jamais ce genre de dépenses futiles.
Nous nous contentons d’acheter de gros pots d’un kilo. Une fois entamé, il faut bien compter six mois avant de racler la dernière portion. Le goût en est devenu insipide, la texture indéfinissable et la couleur complètement terne. C’est un peu comme ces personnes qui ne mordent jamais dans du pain frais et qui terminent d’abord celui du jour d’avant ce qui fait qu'elles passent leur temps à manger du pain mou ! Et bien la confiture, c’est pareil !
Un rectangle pour moi toute seule, c’était donc en quelque sorte le luxe de mes vacances chèrement payées et le plaisir
(dix jours renouvelé) d’être sûre d’avoir chaque matin un produit nouveau, brillant et goûteux à me mettre sur la tartine.
Rien de plus délicieux qu’un pot qu’on entame et quelle extase de savoir qu’à peine attaqué, il sera déjà fini !
Une fois les miettes sagement regroupées au coin de ma sous-tasse, je retournai rapidement me laver les dents et je
fonçai vers la petite boutique entrevue la veille. Il était dix heures, elle venait d'ouvrir. La vendeuse, aimable, me conseilla de prendre une belle robe de plage à ramages jaune et rouge. Quoi
qu'il en soit, je ne me trompai pas, refusai la robe de perroquet et jetai mon dévolu sur une adorable tunique en lin noir, aussi aérienne que cette matière le permettait.
Pierre n’aime que le noir et le vert, des couleurs qui
se fondent facilement dans la nature. Je devais l'apprendre plus tard.
Je poursuivis mes achats en échangeant la paire de baskets de mon frère contre des souliers à petits talons. Ça au moins, je sais maintenant que ça ne pouvait que lui plaire.
En revenant vers l'hôtel, deux heures plus tard, je le découvris qui m’attendait devant la porte. Surprise, je réalisai
qu’il n’était pas seul. L’homme qui l’accompagnait était une véritable armoire, un type d’un mètre quatre-vingt-dix au moins et qui devait bien peser ses deux quintaux. Mon petit Pierre (c’est
ainsi que je l’avais appelé toute la nuit) lui arrivait à peine à l’épaule et me semblait tout à coup terriblement fragile.
Intimidée, je lui tendis la main et saluai son comparse.
[...]
L’inconnu me demanda si j’acceptais de déjeuner avec eux. Toujours étonnée, je jetai un coup d’œil à Pierre. Ses yeux clignèrent d’une façon sympathique et me dirent que je devais lui faire confiance. J’accédai à sa demande, mais réclamai quelques minutes, histoire de me rafraîchir un peu.
- Aucun problème, me répondit l’armoire à glace, on vous attend ici. Vous pouvez y aller !
Je leur tournai le dos et m’engouffrai dans le hall. Il me restait trois jours avant la fin de mon forfait sportif. Ce n’était rien en comparaison du vide que ces deux-là combleraient dans les semaines à venir.
Peu après, nous nous retrouvâmes installés à la terrasse extérieure d’un restaurant de fruits de mer. J’avais profité du laps de temps qu’ils m’avaient accordé pour revêtir ma nouvelle tunique et malgré les risques d’ampoules, j’avais aussi troqué mes baskets contre la jolie paire de souliers neufs. Je vis que Martin (l’armoire à glace) me jetait un coup d’œil que je jugeai appréciateur. Pierre me sembla complètement aveugle.
C’est lui qui m’expliqua ce que je pouvais faire pour eux. Tout d’abord, il m’avoua qu’il n’était pas tout à fait ce qu’il m’avait paru être et que je devais toutefois lui faire confiance. Il ajouta qu’ils ne pouvaient pas me donner leur véritable identité, mais que je n’avais aucun souci à me faire, moins j’en saurais, mieux ça serait pour moi comme pour eux.
Pierre fut interrompu par le serveur. Nous passâmes rapidement notre commande.
Ils avaient besoin d’un collaborateur. L’espionnage industriel prenait des proportions sidérantes et la France ne pouvait pas se permettre d’être à la traîne à plus d’un égard.
Mon profil correspondait, il suffisait que je leur fournisse quelques renseignements supplémentaires. Le grand prit la parole.
- Vous êtes capable de vous servir d’un appareil numérique ? Vous pouvez transférer des photos sur un logiciel ? Il se trouve que votre passeport est en cours de validité. Ça vous intéresserait de voyager un peu ? À nos frais bien entendu. On n’exigera pas beaucoup, c’est l’affaire de quelques semaines par an. La seule chose qu’on ne peut pas vous dire, c’est quand, où et combien de temps. Mais votre déplacement ne dépassera jamais plus d’une dizaine de jours.
Le serveur se présenta et répartit les plats. Martin évalua d’un œil approbateur la fraîcheur de ses huîtres creuses, quant à moi, je ne pus m’empêcher de frémir à l’odeur grisante de mes langoustines du Guilvinec mais c’est à peine si Pierre regarda la douzaine de palourdes roses des Glénan qui avaient été savamment orchestrée dans son assiette.
Je lâchai à regret l’odeur alléchante et revins à notre conversation.
Il faut croire que j’en avais vraiment envie au fond de moi, parce que pas un instant je n’hésitai. À toutes leurs questions, je m’entendis répondre par l’affirmative. Je ne savais pas comment j’allais me débrouiller avec mon frère et mon boulot, mais ce que je pressentais, c’est que c’était le virage de ma vie et qu’il était impensable que je le rate. Je n’ai jamais eu peur d’eux. Je les trouvais bizarres, c’est certain et j’avais même un peu envie de me moquer de leur allure inadaptée, mais leur assurance provoquait en moi une onde bénéfique.
Oui, j’avais un appareil photo, oui, j’aimais les voyages, oui, j’acceptais tout ce qu’ils me proposaient. Comment en aurait-il pu être autrement alors que j’avais passé ma vie à attendre l’inattendu ?
Le repas se poursuivit très simplement. Rien de plus ne fut abordé. Martin se révéla doux et délicat. Il semblait passionné par la littérature du Moyen Âge et me demanda si j’avais lu Saint Augustin ou Raymond Sebond. Je dus avouer que je ne connaissais ni l'un ni l'autre, mais que de temps à autre je prenais du plaisir à parcourir la chronique du médiateur dans mon quotidien. Nous finîmes de déjeuner tranquillement. Par instant, mon regard croisait celui de Pierre et je ne cessais de m’interroger sur ce qu’il m’avait trouvé pour provoquer ainsi dans ma vie un tel cataclysme.
Quand le moment de payer arriva, Pierre demanda l’adition et me dit qu’ils devaient partir le jour même. Je ne devais pas m’inquiéter. Ils me recontacteraient très rapidement. Il fallait simplement que je reste à leur disposition dans les jours suivants.
Nous nous quittâmes sur une poignée de main et je les regardai s’éloigner et disparaître au coin de la rue. Je me pinçai douloureusement le gras du bras. La douleur m’assura que je ne rêvais pas.
Une fois dans ma chambre, j’appelai mon frère et entrepris de lui dire brièvement que tout se passait à merveille mais que je devrais certainement m’absenter dans les jours qui suivraient mon retour.
Il devait absolument rentrer le chien si jamais il se mettait à pleuvoir. On avait beau être en plein mois d’août, il ne fallait pas s’amuser avec ça.
Notre chien est un berger à poil long. Une merveille qui a vécu avec nous pendant plus de dix ans. Quand il est mort l’an dernier, j’ai cherché un spécialiste dans les pages jaunes et je l’ai fait empailler. Tous les matins, je l’installe en plein milieu de notre pelouse. Il surveille les allers et venues du quartier. Il a vraiment fière allure. Le soir c’est mon frère qui le rentre. Bien entendu l’été, ça nous arrive de lui laisser passer la nuit dehors, mais je reste quand même sur mes gardes, on ne sait jamais avec les orages.
Mais ce dernier m’assura que je ne devais pas m'en préoccuper, il ferait ce qu'il avait l'habitude de faire, je pouvais poursuivre mon séjour en paix.
[...]