
PS: Je ne retrouve pas le texte... il a pourtant déjà été édité... Faudrait que je range un peu !
3 février 2008
Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas. Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules
claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine. Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux
éclairèrent la longue pièce. Comme à son habitude, elle put alors, d’un seul regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.
Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur- déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner
l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le vent de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation
architecturale, le nouvel agencement les avaient transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues partie prenante de la grande scène de la vie. Agencement théâtral, côté cour et côté
jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le
temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle
avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais augures. Mais les photos poursuivaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant
de présences étranges et silencieuses.
Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes
son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel
elle vivait lui convenait parfaitement.
Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase si célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour
toute. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer (avec un
bon gros beurre salé des Charente) une épaisse tartine de pain complet. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et
entreprit d’ouvrir son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.
C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les
livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités. Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa
liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offert ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible
une fois la cinquantaine bien installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..
La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un
petit goût d’inconnu et de pied de nez.
Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa
une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes
dans une sorte de songe éveillé. De nouveau,
ce week-end là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que
lui occasionneraient le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui viendraient poisser son cou et la douceur de ses gestes qu’elle ajusterait soigneusement les
tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.
D’un geste interrogateur, elle tourna puis retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son
quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.
Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les
lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques
délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la
dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end là.
Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait
alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou
non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux.
Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours
accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse
d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit.
Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle
n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à
peine l’accueillait-elle qu’il la saisissait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.
Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Il allait falloir composer
entre les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.
Elle débarrassa la table et saisissant un petit bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour
nourrir toute son insatiable tribu.
Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image
stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation
plutôt enviable parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.
Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la
cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.
Pierre, Pierre et sa soif d’elle. A tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision
importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse, mais il la voulait, là, toujours sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes,
elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup
de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’ajouter les citrons pour pouvoir blanchir la viande. Mais elle se refusa à inscrire le mot « champignons » sur la liste qui
commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.
Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas.
Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la chambre enfantine où déjà les corps cherchaient à
percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les
confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à
venir.
Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans
la 4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien décidé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on se demandait toujours
comment elle avait pu faire pour mettre au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir.
Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.
L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda quelle entrée pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne
pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.
Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.
Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu de la
table.
Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de
temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.
Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi là.
Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels
brefs. Seule une attention précise pouvait permettre d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as…. Oui et toi… Ici, ici, venez vite…Mais très vite,
les enfants, déjà fatigués, avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus
compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongés, Pierre s’était tourné et dans des
rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés. Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide. Enfants égarés, petits poucets
démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à
cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas
à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.
Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul, erre sur les portraits, traces joyeuses de leur
enfance.
Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était senti
mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé
ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Il s’était alors retourné et l’avait embrassée.
Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants derrière silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et
allèrent immédiatement se coucher.
C’est elle qui les trouva le lendemain.
Reposant sa tasse, elle ne put encore s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient
suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils se mirent à pousser aussi droits
que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.
Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet
amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial,
comme elle, aujourd’hui.
Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait encore qu’elle se fasse belle, il ne
tarderait pas à arriver.
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