
« En schématisant, nous pourrions dire que les deux névroses qui guettent l’individu moderne sont d’un côté l’addiction, et de l’autre la dépression, chez ceux qui ont évité d’être addict ! »
Docteur M.V, chef de service au centre hospitalier Marmottan à Paris
O légères tartelettes aux bords mordorés !
O Ramequins crémeux et vous, éclairs marbrés !
O tranches de pain de mie de jambon parées
Qui pouvez d’un revers de main me faire périr !
O hachis bien épais aux senteurs parfumées
Qui me replongez dans mon enfance oubliée !
O petits pots de mûres en mignons rangs serrées !
Et vous grandes meringues qui me font blêmir !
O Vieux thés parfumés ! ô biscuits de cannelle !
O fars, flans, pâtés et toi moelleuse dentelle,
Du gros os à moelle dans le bouillon plongé !
O corps crémeux, cuisse tentante, hanches girondes
Seins pulpeux, fesses rondelettes, gorge profonde,
Et ce dont je ne puis ici sciemment parler…
Par un régime, voudriez-vous trépasser ?
Que Nenni !
Pour les impromptus - avril 09
Thérèse, elle s'appelle Thérèse. La chambre est blanche et petite. Dans le silence qui emplit de sa résonance toute la pièce, une femme est là qui se tient, informe et blottie au bord du lit. Son visage fait face au mur sur lequel est accroché un calendrier. On entend au loin le filet joyeux d'une eau qui coule. Mais rien dans le maintien ou le corps de la femme ne signale qu'elle est sensible à ce qui l'entoure. Les yeux sont ouverts dans une fixité de statue antique. Dans son cerveau pourtant, des fenêtres se déplient tour à tour et se referment aussitôt. Alors à ces instants furtifs, ses iris voient.
C'est tout d'abord la douceur d'une peau, la courbure gracieuse d'une cheville, la délicatesse d'une hanche mollement abandonnée. Puis vient l'oblongue tache brune qu'elle n'a jamais su placer au bon endroit sur ce corps tant de fois parcouru. Elle peut discerner encore, le renflement des muscles agiles qui se contractent et durcissent sous le passage de ses mains devenues habiles au fil des nuits. Sur les murs blancs, des images discontinues se forment comme des ombres plus lumineuses et contrastées au fil de sa concentration. La petitesse des pieds, si rare chez un homme, les fesses menues, le bassin étroit. Entre deux ouvertures fugitives, elle distingue la nuque virile qu'elle aime empoigner des deux mains pour le plaquer tout contre elle.
La pulpe des lèvres tremble un peu. Son ventre se réchauffe. Voici une bouche de poupée, timide, mais docile, qui mord dans la chair et grignote des dents ce corps qui la possède. La forme, plongée dans la pénombre de la chambre, isole maintenant, l'odeur particulière et indéfinissable qui se dégage de l’homme trop embrassé. Scrutant plus attentivement dans les éclaircies nuageuses qui zèbrent la cloison de zones d'ombres et de lumières, son cerveau imagine des milliers de capsules disséminées à la surface de la peau et qui éclateraient dans une alchimie inavouable. Feu d’artifices intime vers lequel son esprit chavire. Le temps passe lentement. La cornée grise des yeux se voile. Le désir monte en vagues douloureuses qui pincent et déchirent les chairs usées et meurtries. Ce sont d'autres images qui émergent ainsi et viennent s'imprimer sur la pâte crayeuse cent fois lessivée des murs de neige froide. Sous l'habituelle et nauséabonde émanation de produits de détergents, elle distingue autre chose. Ça reste confus. Sous l'effort, le nez se plisse et frémit. De toutes ses maigres forces, elle cherche à reconnaître en fouillant à pleines mains dans les plis de sa conscience. Ça avance doucement, par flux et reflux. C'est ça. C'est la mer. La mer et son odeur de varech. D’étranges vagues se mettent à frapper les murs. Les grandes laminaires s'emparent de son champ de vision. Les ombres désormais se divisent en cristaux de verre sur lesquels le corps aimé se déplace. Les aspérités laissent voguer de pâles voiles blanches qui dansent en silence. Et puis plus rien. Aveuglement et étourdissement. Cris et chuchotements - à peine audibles- . Comme dans un vieux film de Bergman. En une fraction de seconde, les yeux savent ce que le cerveau se refuse encore à admettre. L'homme a disparu dans le mur liquide. Sur le petit lit, la forme s'agite. On pourrait, si l'on était attentif, l'entendre gémir sourdement, comme un animal acculé prêt à subir les coups de celui qui est sensé lui apporter amour et sécurité. Démultiplication de la lumière. Le système nerveux central se déconnecte.
Au loin maintenant, le bruit de l'eau a laissé place aux claquements des talons. Des portes s'ouvrent puis se referment. Des grincements dérangent la forme qui s'agite doucement. Le bruit s'intensifie et se rapproche. Soudain, dans la petite chambre un chariot métallique chargé d'ustensiles fait son apparition. La lumière d'un néon qu'on allume déchire la pénombre dans un acte d'une violence inouïe.
- Alors, Madame Thérèse, c'est l'heure de la toilette. Faudrait voir à pas se laisser ! Allez, ouvrez les yeux, c’est le quatorze juillet aujourd’hui ! On doit être belle !
22 août 2007- réécrit le 18 avril 09
J’avais prévu de partir l’année précédente, mais je m’étais retrouvé financièrement tellement serré que j’avais dû abandonner mon projet.
Aussi savourais-je à l’avance le luxe que je m’offrais. Pour le calme, tout était garanti. À cette heure de la nuit, la présence des enfants était impensable. Quelle abomination que la petite voix nasillarde de ces odieux mouflets…. !
Moi, j’aime les roulements mécaniques, les balancements du roulage grinçant, des ronronnements soyeux comme des seins de femme ! Ça gémit, ça couine, ça vous plonge dans une plénitude bien plus forte que la jouissance physique ! Je me délectais à l’avance. Une tiédeur douceâtre se glisserait entre mes omoplates, mes reins se tendraient au contact du rude siège de moleskine anthracite. Ce serait ensuite l’odeur acide du métal et son picotement délicieux au moment où je collerais ma langue à la paroi glacée.
Je fis une ultime vérification. Tout était en ordre. Mon verre rangé dans le placard au-dessus de l’évier, le torchon à carreaux rouge et blanc replacé de façon parfaitement parallèle au mur carrelé ! Je respirai un grand coup, verrouillai la porte, et vérifiai une nouvelle fois mon titre de transport : une merveille de petit coupon mauve.
Métro !
PS : texte publié chez les impromtus (que de belles plumes à
découvrir!)
En ce jour où des millions croient en la résurrection, je pense à ceux qui se trouvent au-dessus de moi dans le ciel insondable.
Je n’imagine pas la résurrection des morts. J’ai simplement une foi inébranlable dans l’inaltérabilité des âmes. Toutes les âmes sont bonnes et clémentes. Seules les enveloppes dans lesquelles elles se découvrent un jour verrouillées sont souvent malfaisantes.
Les âmes se doivent alors de composer avec ce qu’on leur donne. Personne n’en a la responsabilité. Dieu n’ « est » pas.
Elles sont libres de faire ce qui leur passe par la tête et d’aller à leur gré : vivre, exister, subsister, se
sacrifier, se saigner aux quatre veines, expérimenter, traverser, vivoter, plafonner, stagner, se la couler douce, se percher dans des folies peu ordinaires ou sobrement - une fois leur temps
compté - trépasser. Puisque je l’impute à leur enveloppe charnelle, la somme de leurs actes n’a pas – de fait - tant d’importance que cela.
Alors que le corps se dissout, l’âme s’empresse de nettoyer sa petite ardoise portative et de voir ce que lui réserve de nouveau le destin. La qualité de l’enveloppe est son principal défaut et par de là, son incroyable soucis. Il faut dire aussi que l’âme ne brille pas vraiment par sa mémoire, elle s’effiloche au fil des mutations et se contente de simples particules qui s’apparentent aux fils des anges…
Mais le mal a déjà été fait, elles ne peuvent échapper à leur enracinement dans nos souvenirs, résurrections ou pas. La plupart du temps, leur fabuleuse légèreté ne peut contrebalancer la violente inclination que certains esprits possèdent à causer de nombreux et variables préjudices...
Voici le hasard du grand mouvement de la vie. Un mélange détonnant. Mais j’avoue que je n’en sais pas
plus.
Je demeure humble en mon ignorance.
Alors, je me contente de conserver par le geste et par la mémoire ce qui a disparu, je veux corriger et écris « ceux » qui ont disparu…
Je réfléchis à ce que j’ai pour le moment sauvegardé de mes propres morts.
Étonnée de voir ce qu’il reste encore.
C’est un crayon à paupière usé taillé retaillé dont le bouchon doré a été égaré depuis longtemps. Je ne m’en sers que rarement, je l’économise. Il appartenait à ma grand-mère.
J’y ajoute un détestable vieux pyjama vert en pilou aux formes indéchiffrables qu’elle a conçu de ses propres mains arthritiques.. Il s’avéra trop grand pour elle dans les derniers jours de sa vie, baillait par tous les côtés et pourtant elle continuait à le porter pour s’y sentir en sécurité les jours de froid intérieur… elle savait qu’elle se mourrait.
J’ai encore :
Un livre de cuisine aux pages desséchées
Un missel de prière dont les pages recèlent de cartes de communion avec les noms derrière, et pour les plus belles, une fine garniture de dentelle tout autour..
Un lourd bracelet d’or suranné que je ne pourrai pas agrafer à mon poignet avant de nombreuses années… et encore. Je l’ai choisi parmi les autres pièces qu’on m’avait soumises simplement parce que ma mémoire ne peut détacher ce bracelet du bras qui l’a tant d’années agité avec grâce et féminité.
J’y ajoute un manteau passé de mode dont je n’ai jamais pu me séparer et que j’ai dû malgré moi porter à une période où je ne pouvais même pas me payer un tel vêtement.
Enfin, je frôle avec délectation l’ensemble du petit courrier qu’elle m’a toute sa vie adressé et dans lequel je ne me lasse pas de savoir qu’elle m’appelle sa « Reine ».
Voilà je ne crois pas en la résurrection des morts, ni aujourd’hui ni demain, mais je peux faire naître qui je veux quand je veux. Et c’est pour le moment ma liberté.
Sillons minuscules
Au creux des paumes ouvertes
Voici les nouveaux rejets des aubépines
Qui ensanglantent les mains
La terre est loin
Mon île encore invisible
Bois flottés grisés
Par les grands paquets de mer
Mon coeur naufragé
Navigue en pélagique
Et repousse les fleurs
Abandonnées entre deux eaux
Pâleur mortelle des joies écarlates
Emportées vers de plus pacifiques destins
J’avais terminé les formalités quand ils m’ont remis un sac-poubelle. C’était lourd. Je l’ai légèrement entrouvert, il n’était pas fermé. En écartant le plastique, j’ai reconnu un sac de voyage parmi les trois qu’il contenait. Un sac en toile que j’avais reçu gratuitement lors d’un achat par correspondance. Les autres m’étaient absolument inconnus. Ils semblaient encore neufs.
Le sac-poubelle a commencé à peser au bout de mon bras. Un peu plus loin, une banquette était disponible, je m’y suis assise.
J’ai farfouillé à l’intérieur. Dans celui que je connaissais, j’ai de nouveau trouvé un autre sac, un sac à main bon marché, en vinyle noir et souple. Il recelait un carnet à spirale. J’ai vu que deux pages à peine étaient remplies. La couverture était en carton bouilli, écarlate. La couleur des cerises, une fois les fleurs d’avril éparpillées dans la douceur du printemps. J’ai tout de suite pensé que les fleurs de cerisiers possèdent une vie belle et courte. On était au début de mai et j’aimais les cerises. J’aimais les carnets aussi. J’avais toujours aimé les carnets.
Celui-là malgré son aspect flambant neuf, avait une drôle d’odeur, une odeur un peu métallique. Dans le hall, quelques voix se perdaient au long des murs. Je ne comprenais pas grand-chose. J’ai tourné et retourné l’objet entre mes mains. Je ne savais pas trop ce que j’allais y trouver et si j’avais vraiment envie d’en prendre connaissance. L’horloge indiquait huit heures, on m’avait appelée à six, j’avais un peu de temps avant de me mettre en retard. En retard, ce matin, moi ? C’était complètement irréel de penser à un truc comme ça.
À la machine à café, j’ai inséré une pièce et j’ai attendu la boisson tout en suivant méticuleusement les instructions. J’aurais aimé fumer une cigarette, mais il était encore trop tôt. J’ai ouvert le carnet.
C’était écrit à l’encre violette et au stylo-plume. J’ai reconnu tout de suite sa petite écriture de mouche, appliquée, méthodique, sans grande personnalité. Chaque lettre bien montée à sa juste hauteur, avec son plein et son délié. Rien de très épais. Un tracé de personne droite, qui obéit et qui respecte l’ordre. Il y avait peu de ratures. Mécaniquement je les ai comptées. J’en ai repéré cinq, espacées de façon irrégulière, comme de légères biffures graciles.
Lundi
Samedi matin, j’ai acheté mon carnet après être passée à la banque pour voir s’ils avaient bien reçu mon précédent courrier. J'ai aussi choisi un beau stylo-plume et un paquet de cartouches violettes. La couleur de mon adolescence. J’ai l’impression d’avoir quinze ans, comme si je recommençais tout à zéro. Mais JE RECOMMENCE tout à zéro ! Tout est enfin arrangé. J’ai eu si peur. J’ai pu récupérer ma carte bleue. Elle est à mon nom cette fois. Ils m'ont priée de bien vouloir les excuser pour la dernière fois. Mon nom en toutes lettres ! Magnifique… Si maman pouvait voir ça… Elle est bleue, un bleu métallique comme je les aime. Celui qu’on voit au dos des ailes des martins-pêcheurs. C’est désinvolte un martin-pêcheur. Deux coups d’ailes et hop, ça s’en va où ça veut… Me voilà, grâce à un vulgaire bout de plastique un être libre.
C’est fou comme elle brille cette carte. Jamais utilisée. Pas une érraflure éraflure. On peut presque se voir dedans. Je me demande ce que cela va me faire quand je vais pouvoir m’en servir. Il faut que je lui trouve une housse. Il n’en avait plus à la banque. Ce n’est quand même pas de chance… En attendant, je l’ai glissée sous le siège passager, avec les passeports et l’argent, sous le tapis de sol. Impossible qu’on puisse les dénicher. La voiture n’est jamais nettoyée.
Je suis épuisée, mais je me sens bien. J’ai encore peur, mais tout ceci est vraiment en train d’arriver ! Pour une fois dans ma vie je fais enfin ce que je veux et quand je le veux. Samedi j’ai chanté toute la journée. J’ai cuisiné pour les enfants. Ils riaient…Après… après comme d’habitude. On a frôlé les murs. C’est long le dimanche tous ensemble. Maman a oublié d’appeler.
Lundi prochain, à la même heure tout sera fini.
Mardi
Hier je n’ai pas pu écrire. J’ai eu trop de travail. En rentrant de l’école, les enfants n’ont pas cessé de me déranger. J’ai préparé leurs sacs. Des pulls, des chemises, un léger anorak pour chacun. Du petit linge de corps. J’ai cousu leur nom, au cas où. Pour les chaussures, je prévois le minimum. Les sacs devront avoir l’air tout à fait naturels. Comme d’habitude, maman a appelé en s’excusant me demandant de bien vouloir l'excuser de m’avoir oubliée dimanche… Je lui ai répondu que ce n’était pas grave. Que tout s’était bien passé . J'ai ajouté que j’étais OK, juste un peu fatiguée par les enfants. Elle n’a pas semblé me trouver normale, elle a un peu insisté… C’était sûrement ma voix.. quand je mens, j’ai la voix un peu trop aigüe.. Je devrais faire davantage attention. Alors, j’ai raconté mes salades. Elle n’y a vu que du feu. La pauvre, depuis le temps que je lui dissimule la vérité. Elle ne peut pas savoir. Je me suis couchée le plus tard que je pouvais. Tout le monde dormait déjà. Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec la directrice de l’école. J’ai les dossiers des enfants et quelques adresses. Quand j’ai quitté son bureau, elle m’a regardée d’un air triste en hochant la tête. Je n’ai pas trop apprécié.
J’ai passé la journée à faire le ménage. J’aime bien mon carnet. J’aurais dû faire ça depuis longtemps, mais où est-ce que j’aurais pu le cacher ?
Mercredi
Hier je croyais que j’allais bien et puis en fait je n’ai pas dormi. J’ai encore passé la nuit à me demander si je faisais le bon choix. J’ai peur. Une peur qui me donne des nausées. Comme un mauvais pressentiment. Ça me vrille le ventre. J’ai vomi trois fois. Mes cheveux sentent mauvais, j’ai dû les relaver. Pourtant, ce n’est rien à côté de ce que je vis les autres jours. Je ne sais pas comment je me débrouille, mais en ce moment j’ai la paix. Ça doit être l’air du printemps. Chacun vaque à ses affaires. On me laisse tranquille. Enfin parce que j'ai bien voulu..Je déteste ma peur quand elle me prend ainsi tout entière. Si maman me voyait, elle serait désolée pour moi. Mais je ne veux pas lui faire de peine. Je suis grande. Ça va aller. Je suis robuste. Il a bien fallu, autrement ça ferait longtemps que je ne serais plus là. J’ai eu l’assistante. Elle m’a assuré que tout irait bien. Ils ont quelque chose pour moi là-bas. Ce n’est pas grand-chose, mais ça devrait suffire pour commencer. On m’a répété toute mon enfance que j’étais forte. Pour me redonner du courage, je suis allée voir au congélateur, en bas dans le sous-sol. J’ai vérifié que la boîte avec les billets n’avait pas bougé. Tout était en place. Je suis vite remontée avant qu’on me pose des questions. Aucun risque. Quand même, j’aimerais être sûre de ne pas faire de bêtise. Est-ce que j’ai un ange gardien moi aussi ? Maman me dit toujours que oui, mais je ne la crois pas ou plutôt je ne la crois plus… mais comment lui dire.
Jeudi
Ce matin avant le réveil de la maison, j’ai enfin pu déplacer les sacs. Je les ai cachés un par un, dans un énorme buisson près de l’école. J’ai fait deux allers-retours dans le noir. Ça fait comme une grosse haie. À quatre trois jours du départ, ça m’étonnerait que quelqu’un tombe dessus. J’ai eu un peu froid, on est en mai, mais comme dit maman, les hirondelles ne font pas le printemps.. Je n’ai pas le temps d’écrire. Je ne suis pas seule. Le départ est prévu pour dimanche.
Vendredi
Pas le temps d’écrire ! Je suis si heureuse ! Je suis si heureuse ! Je sais bien que ce n’est pas bien de ne pas écrire, mais je me rattraperai ! promis ! je
me rattraperai. Aucune inquiétude là-dessus ! ha ! ha ! ha ! J’ai quinze ans et je suis folle !
Samedi
C’est pour demain. On sera tranquilles. La voie devrait être libre. Hier soir, j’ai tout expliqué aux enfants. Ils savent ce qu’ils ont à faire. Ils sont assez grands maintenant pour savoir comment se comporter. Faites que maman ait raison et que j’aie un ange gardien au-dessus de nos têtes pour nous sortir de ce pétrin. Je jure que c’est la dernière fois que je me fais avoir…Nous allons nous amuser comme des petits fous à préparer notre nouvelle installation… Il n’y aura pas beaucoup de meubles, c’est certain, mais quelle importance cela aura-t-il vraiment ? J’y mettrai les couleurs de l’arc-en-ciel…ça sentira l’été… nous serons enfin protégés..Maman va être tellement contente.. Quand on sera là-bas, je l’appellerai et je lui dirai toute la vérité. Rien que la vérité et l’entière et vraie vérité.
Voilà, c’était ses derniers mots.
Ils ne sont pas allés très loin.
Ce matin, au téléphone, la gendarmerie m’a dit qu’ils n’ont pas souffert, peut-être même, a-t-elle ajouté, ne se sont-ils même pas rendu compte de ce qui arrivait. Tout a dû aller très vite. Le camionneur s’est endormi. Le virage à cet endroit précis ne laissait rien voir. Le semi-remorque les a fauchés alors qu’ils s’engageaient sur la nationale qui devait les conduire à l’aéroport.
J’attends son mari. Je crois que je ferais mieux de ranger le carnet. De toute façon, dans une certaine mesure, c’est à moi qu’elle écrivait, non ?
Quand à Pâques on achète une machine à coudre
Mieux vaut prévoir de longues heures pour découdre ;
Quand à Pâques on s'associe à « good-bye Juliet »
Mieux vaut penser qu’on va grignoter des miettes....
Quand à Pâques on s’achète ses premiers talons hauts
Mieux vaut compter embrasser bientôt le carreau !
Bref… bonnes pâques mes mômes…!
Au bout du fil je me balance
Les yeux ouverts de tant d’attente
Au bout du fil le long silence
Et le bruit de mes vertèbres dissonantes
Je suis là, paisible et sereine
Le vent m’accroche à son haleine
Au bout du fil je me tortille
Au gris de mes paupières plissées
Au bout du fil ma destinée
Et le cri du rêve encore avorté
Tu me regardes, je te souris
Ma langue violette te fascine
O destin, ô mon cœur brisé
Au bout du fil, une fois de trop
Le silence - seul - répondait.
Un texte inhabituel sous les doigts.. à consommer sans
arrière-pensée, c'est juste un hommage...
Il avait un beau chien, un berger belge, Sultan. C'était en 19... Il était chouette. Ils habitaient ensemble. Lui, il avait dix-neuf ans, le chien dix-sept mois. Pendant vingt mois ils sont restés ensemble.
Il avait fait un arrangement avec son boucher, tous les jours il lui filait un kilo de bidoche. Il le trouvait con, son boucher. Mais comme il ne payait que soixante sacs par mois, il pouvait pas lui dire. Des fois, il faisait des scandales dans sa boucherie. Sultan n'avait pas le droit de rentrer, alors pour le faire patienter, il lui payait une entrecôte. Les vieux cons gueulaient au scandale. Alors il les insultait et il voyait que son Sultan était content. Le boucher, lui, du moment qu'il payait…
Faut dire que depuis tout gosse, il avait pas eu de chiens, ni d'amis. Ses vieux avaient divorcé quand il était jeune – six ans-, son père était militaire de carrière, vingt-six ans d'armée et toujours sergent-chef, heureusement qu'il avait été réformé, il pensait. D'façon, il avait tout fait pour. La honte de la famille. Sa mère, elle, elle faisait le tapin depuis plus de quinze ans. Il l'aimait bien. Elle lui avait toujours tout donné. Même plein de beaux-pères, il disait, en rigolant un peu du coin de l'oeil. Il savait plus combien il en avait eu. Mais il était toujours tout seul. Jusqu'au jour où il avait acheté Sultan.
A cette époque, il avait un peu plus de dix-sept ans et sa mère lui avait payé un studio, à cause d'un beau-père de trop, un beau-père à la con qui lui aurait bien foutu sur la gueule plus souvent qu'à son tour.
Il avait jamais rien foutu. Il avait quitté l'école après avoir redoublé sa quatrième. De toute façon, personne n'avait jamais rien attendu de lui, à part qu'il fasse l'armée. Le boulot, il connaissait pas. Il traînait la nuit, il dormait le jour. Il a jamais eu de problèmes, il avait toujours des sous. Il les gagnait en faisant des affaires. Les mauvais jours, c'était elle qui les lui donnait. Il bouffait toujours au restaurant, il allait tous les soirs en boîte. Il draguait un tas de minettes. Elles étaient connes. Mais du moment qu'elles étaient mignonnes et cochonnes, il s'en fichait. De toute façon, il les larguait toujours, jamais il ne s'était fait jeter.
Il était toujours tout seul. Puis il a eu Sultan. Il l'a dressé. Jusqu'à sept mois, il était pas beau. Il croyait que c'était un bâtard, qu'il s'était fait arnaquer. Mais non. Il sait pas pourquoi, d'un coup, il est devenu beau. Il a toujours dormi dans ses draps. Il a même fait dormir des filles par terre, parce que le lit était trop petit pour trois.
Lui, avant, il était bagarreur, grande gueule, on disait. Sauf avec son pépère, comme il l'appelait. Il pouvait pas boire d'alcool, car sinon, il devenait un danger public quand il était saoul. Il cherchait les embrouilles et il se faisait massacrer à chaque fois. Une fois par mois, douze fois par an. Après il revenait dans le café avec son chien et un calibre, et il lâchait le chien. Il était content de mordre, le chien - pas lui. De toute façon, lui ou le chien, c'était devenu du pareil au même. Et c'était le carnage. Après Sultan et lui, ils allaient au restau. Y avait plein de bons restaus à Paris qui connaissaient Sultan. Il mangeait dans une assiette, comme lui. Même les coquilles Saint-Jacques, il les aimait. Pourtant, quand il l'amenait au bois en promenade, il allait jamais draguer. Il lui avait présenté de belles chiennes,. Pedigree et tout. Rien. Il voulait pas. Il avait essayé de lui faire faire des cochonneries par un vieux tapin qui était d'accord. Il avait même pas voulu. Alors il l'avait amené chez le vétérinaire. Il croyait que son pépère était pédé. C'était pas ça, il avait juste une couille qu'était pas descendue. Quelque chose comme ça.. Fallait l'opérer. Il avait pris rendez-vous. Merde, il était bien avec lui. Des fois, quand il avait bien gagné sa journée, il partait à Deauville craquer un peu d'argent et il revenait pas pendant deux ou trois jours. Trop de jours. Et bien, ça venait d'un coup et il se rappelait de son pépère. Alors il redescendait sur Paris à toute vitesse. Et bien, vous le croyez ou vous le laissez, il lui faisait même pas la gueule. Il était content de le voir. Et lui, il chialait, il avait honte. Et pourtant, il était pas un saint, y'avait jamais eu que pour lui qu'il avait pleuré. Alors pour se faire pardonner, il l'emmenait encore et tout le temps au restau, et il restait toutes ses journées avec lui.
Et on lui a tué. Sept balles. Devant chez lui. De sa faute. A cause des règlements de compte dans lequel il l'embarquait – avec lui. Pourtant il était innocent, il faisait qu'obéir. Pourquoi c'est pas lui qu'on a tué ? Il est mort puceau quelques jours avant l'opération. De sa faute. Il a jamais su qui c'était. Il l'a enterré et depuis mai 19.., il a pas été le voir, parce qu'il est en taule. Il va le voir dans six mois.
C'est tout.
28 août 2007
Vague à son âme. Elle a le cœur plombé ces jours-ci et incapable de savoir pourquoi..Son inconscient la tiraille, il ouvre grand ses bras.. tape contre les parois, secoue ses chagrins, avale ses heures, fige ses sourires..lamine ses rires.
De pélagiques filets ratissent de long en large… ça arrache…ça piétine, elle s’enlise et se fait prendre par la nausée… son corps est parcouru de ballottements comme de perfides et insidieux poisons…ça monte, ça descend.. Un tonneau ambulant. Voilà qu'au matin même de ses journées, elle ralentit le pas ... elle se charrie, se remorque, se trimballe d’une activité à l’autre… à la traîne.
Sa tête s’entête à ne rien vouloir lui dire. Elle se met en berne, refuse de l’aider alors même qu’elle commence à peine à travailler. Sa tête fait sa taiseuse. Et ses yeux brûlent en petits paquets de souffre qui s’enflamment plusieurs fois par jour. Ça fait deux matins qu’elle ne me maquille pas. Son noir coulerait. Et ce serait des questions auxquelles elle-même ne pourrait répondre.
Son cœur plombé cherche à l’entraîner là où elle ne veut pas se rendre. Elle se couche, espérant entendre dans ses rêves ce qu’elle ne lit plus dans ses pensées. Rien ne vient. Elle est lourde de cette tristesse impossible à apprivoiser. Elle attend la marée. Ses navrements finiront bien par s’en aller. Alors, elle se racoquille.
C'est du vieux texte... mais je n'ai rien dans la calebasse en ce moment.. juste des vertiges....
Mais comme y a plein de gens nouveaux qui passent me dire bonjour... voilà.. je secoue mon petit placard...
Ça arrive comme ça…
Ça arrive comme ça - un jour -, alors qu'elle se trouve toute seule dans un café. C'est l'automne cette année-là et elle n'attend plus rien ni personne. Il fait presque froid et la seule chaleur qu'elle ressent est celle un peu étouffante du café plein du bruit des soucoupes qu'on entrechoque ou de celui, strident, des percolateurs.
Les carnets sont remplis, les placards, eux, restent quasiment vides depuis des semaines. Elle pense se remettre à boire. Elle n'aime pas ça, mais elle sait que ça deviendra vite une habitude, puis à force « indépendamment de sa volonté », un besoin vital. Elle a l'expérience. Elle connaît parfaitement les vertus de ce mal qui essaie pitoyablement d'en cacher un autre. Pourtant, elle hésite encore.
Ça fait longtemps qu'elle ne se regarde plus dans les miroirs, de toute façon les derniers temps, elle ne s'y trouvait plus. A quoi bon. L'oeil n'y discernait que des rais de lumière et d'argent. Un avenir de diagonales sans aucun sens. Son corps est fatigué, elle sait son temps compté. Elle est presque vieille.
Plongée dans sa rêverie, elle n'a rien vu.
Il s'est assis en face d'elle et maintenant se saisit de ses mains. Elle l'entend qui lui dit à voix basse et d'un seul trait des choses qu'elle ne distingue pas très bien.
Il l'aime. Comme ça, follement, et ce, depuis la première fois qu'il s'est trouvé face à elle. Il ne sait même pas pourquoi. Il ne comprend pas. Il ne cherche plus à s’expliquer. Elle l'obsède. Il la veut. De toutes ses forces.
Au-dehors, un voile de brume se déchire. Elle tourne son visage vers la voix et découvre un très jeune homme. Elle se demande qui est celui qui veut s'emparer d'elle, comme ça, en trois mots.
Je vous aime.
Audace insoutenable de ce qu'elle n'a plus depuis longtemps – la jeunesse.
Ses poignets fragiles sont encore doucement, mais fermement enserrés et elle sent son cœur qui se contracte douloureusement sous la peur de l'inconnu.
Personne autour d'eux ne réalise ce qui est en train de se passer. Ce qui est peut-être en train de naître, là, sous leurs yeux. On est encore à l'orée de l'automne, la saison dédiée à la mort qui s'empare de tout pour parfois redonner à profusion.
Derrière la vitre du café, elle voit les arbres auréolés de leur funeste gloire. C'est une mort royale tout enrubannée d'or et de cuivre. Mais combien renaîtront ? Elle pense à ça furtivement tout en dégageant ses mains et en les glissant sur sa jupe d'un timide mouvement.
Puis elle lui sourit. Elle est habituée à réagir en situation d'urgence. Depuis le temps. Elle croit savoir ce qu'il faut dire ou ce qu'il faut faire selon les circonstances. Un fil en travers de sa vie. Elle peut l'écarter délicatement, elle le sait et se rassure lâchement.
Pourtant alors qu'il continue de parler, elle ne peut s'empêcher de l'observer. Elle le trouve beau. Divinement beau. Un enfant touché par le doigt de Dieu.
Les yeux sont sombres, la peau lisse et fraîche, elle a sûrement une odeur de crème. Le buste est étroit, tendu, un peu maigre sous la fine chemise qui dévoile le torse. Les mains, longues aux doigts minces, aériennes font leur danse de séduction sous ses yeux faussement présents.
Au-dehors, les dernières feuilles frémissent. On ne sait plus très bien qui vit encore, qui se meurt, qui a le devoir de mourir et d'oublier la pulsation de la vie qui court dans les veines.
Tout s'agite en tous sens. Mais elle, elle ne perçoit aucun bruit.
Elle sait déjà que quoi qu'il lui demande, quoi qu'il exige, elle lui dira oui.
Un dernier regard, une brève poignée de main, et la voilà qui traverse la pièce enfumée puis franchit la porte. Elle tremble de tout son corps, mais elle raidit ses muscles et relève le menton alors qu'elle se déplace dans une indifférence générale. De toute façon, s'ils se donnaient la peine de la suivre des yeux, les consommateurs ne verraient qu'une femme d'une cinquantaine d'années comme on en croise chaque jour et qui ne laisse aucune trace dans les mémoires. Ses vêtements sont sobres, classiques, rien qui ne permette de l'identifier au premier coup d'œil.
Malgré sa volonté déterminée à ne rien entendre de ce qui vient de lui être débité là - elle a accepté un rendez-vous pour le lendemain. Au jardin des Tuileries, il a demandé, en l'implorant du regard.
En inclinant un peu la tête, elle observe au travers de la vitre le jeune homme se détendre. Pourquoi justement le jardin des Tuileries, elle a pensé.
Il s'est affalé et lui tourne le dos. Elle pressent que ses mains enfin relâchent l'infime crispation qui les maintenait dans une douloureuse contracture. Dans un soupir, elle ose se dire qui ni l'un ni l'autre ne sait où il va et pourquoi il y va et par expérience elle n'accorde aucun crédit aux paroles qui viennent d'être proférées. Seulement, elle est seule. Parvenue sur le trottoir encombré par la foule de ceux qui vont et viennent d'un air décidé, un sentiment d'abandon l'étreint. Son esprit se soulève et lui demande de réaliser ce qu'elle est en train de mettre en branle. Elle voudrait avoir encore vingt ans, rien qu'une fois. Dans le prolongement des années qui s'imposent à elle sans qu'elle les ait souhaitées, une partie d'elle-même refuse la capitulation et réclame son dû. Elle veut vivre, simplement vivre. Enfermée au fond de son corps qui la lâche, elle sait que tout n'a pas succombé aux ravages du temps.
Elle pense à ce qui vient d'arriver alors même qu'elle accomplit de façon mécanique le trajet qui la ramène à ce qu'elle est. Une fois la porte franchie, elle se sent rattrapée par son passé et ses yeux balaient les photographies qui tapissent le mur de l'entrée.
Sa vie s'étale en quelques clichés noir et blanc. Elle se sent réduite. La vie, les grossesses, les disparitions. Le poids d'un passé parfois décidé, souvent subi.
Les enfants, elle pense beaucoup aux enfants. Paroi protectrice sans laquelle elle serait une proie si facile pour les loups. C'est une image qu'elle veut bien offrir aux amis de passage, à ceux qui entrent encore de temps en temps lui raconter les trépidations de leur vie alors que la sienne désormais s'étiole en égrènements monotones et fades.
Elle s'écroule dans son fauteuil et ferme les yeux.
Le lendemain, dans le froid glacé de ce premier jour de novembre qui immobilise les lèvres des quelques passants qui arpentent d'un air décidé la grande allée, elle s'approche, les mains recroquevillées au fond des poches. Elle ne sait pas bien pourquoi elle est venue, mais tout en elle le cherche. Elle entre par la rue de Rivoli, coupe la terrasse des Feuillants et se dirige paisiblement vers les premiers bassins. Les statues à peine givrées bloquent sa vue et alors qu'elle s'est avancée vers cette aventure le cœur tranquille, la voilà qui commence à s'affoler à l'idée que, peut-être, il n'est pas là, qu'elle a rêvé tout cela et qu'elle n'est qu'une vieille bique en mal d'amour.
Les chaises éparpillées près du grand bassin l'ignorent royalement. Elle ne découvre personne, aucune silhouette qu'elle pourrait reconnaître. Elle peste à mi-voix en se disant qu'elle est vraiment trop stupide pour s'être laissée aller à accepter un tel rendez-vous. Elle se sent idiote et proche d'une humiliation qu'elle sait ne pas pouvoir supporter. Elle tourne en rond, regardant tour à tour le vide qui l'entoure et le cadran de sa montre. Une dernière fois, elle espère de tout son cœur puis se décide à se déplacer vers la grande allée. Elle avait été claire pourtant. Le premier bassin, rendez-vous au premier bassin. C'est à peine si elle sent le froid qui rigidifie encore un peu plus sa peau à peine flétrie par le temps et fait affleurer un peu de rouge à ses joues. Ses yeux papillonnent et elle lutte contre l'envie de pleurer qui monte du fond de son ventre terriblement douloureux.
Elle accélère sa marche. L'étau qui l'enserre maintenant lui semble ridicule, ce n'est qu'un simple rendez-vous. Elle se parle à voix basse et marche prestement vers le deuxième bassin. La solution se dévoile évidente, elle se reproche sa pusillanimité. Elle secoue les épaules. Quelques pas encore et enfin elle le voit. Il se trouve seul, assis sur une des chaises métalliques disposées, çà et là, dans un savant désordre. Elle se demande qui met les chaises et quels sont ceux qui les ont ainsi abandonnées au fil de la matinée. Tout en s'avançant, elle ne le quitte pas des yeux. Il ne l'a pas vue. Son attitude est nonchalante, personne ne pourrait croire qu'il se tient là pour quelqu'un. Il semble pensif et vaguement présent. C'est à peine si elle peut le reconnaître si elle ne savait pas qu'il l'attend. Son corps a pris place sur toute l'assise de la chaise, ses jambes sont étendues droit devant lui et il a croisé les pieds. Elle prend son courage à deux mains et se montre à lui. Il se lève sans dire un mot, l’enveloppe dans ses bras, la serre si fort qu'elle croit défaillir. Elle sent ce corps inconnu qui se presse dans une attitude familière et ne peut s'empêcher de penser que c'est un enfant, qu'elle n'a aucun droit à se trouver là, tout contre lui. Il se décolle d'elle et la regarde à bout de bras. Elle rit, intimidée. Ses yeux se plissent, sa peau s'empourpre une nouvelle fois, mais ce n'est plus le froid qui en est la cause. Elle croit revivre un temps à jamais disparu. Il lui propose d'aller quelque part où il fait plus chaud. Elle accepte. Pourquoi sinon serait-elle venue ? Ils se mettent à déambuler l'un près de l'autre. Ils ne ressemblent pas à un couple, la différence d'âge est trop flagrante, mais on ne peut les prendre pour une mère et son fils. Ils sont deux êtres, tout simplement. Deux êtres contents de se presser, l'un contre l'autre.
C'est une nouvelle suspension du temps dans l'infini des histoires d'amour. Une de plus, rien de plus. Au travers de l'épaisseur des étoffes, ils sentent le rayonnement de leur peau, ils imaginent la douceur du grain, l'intensité de la carnation et rêvent de concert, les yeux grands ouverts. Leurs rêves se croisent au-dessus de leurs têtes. Elle n'ose pas parler. Il se tait et glisse son bras sous le sien. Elle tremble. Ils respirent doucement, comme ça, dans la fin de cette matinée d'automne, tous deux emmêlés dans un bref et intense avenir incertain. Elle ne sait où il la conduit, mais elle capitule. Depuis leur unique rencontre, elle a abandonné le cours de sa vie à ces mains inconnues, mais qu'elle sent si proches et si impatientes de se saisir d'elle. Il la guide d'une pression fine contre les muscles de son avant-bras et elle cède, avide de bonheur. Elle sent sa volonté agir sur elle. Dans une fausse torpeur, elle perçoit qu'ils laissent la grande place derrière eux et qu'ils s'engagent dans la rue Rouget de l'Isle. Quelques minutes se sont écoulées et déjà ils passent le porche d'un hôtel, elle n'a que le temps d'en distinguer l'enseigne - Le Mayfair - . Il lui demande de l'attendre un bref instant puis revient et ils investissent l’escalier. Il serait stupide de prétendre qu'elle ne pense pas à ce qu'elle accomplit. Elle sait très bien ce qu'elle fait. Elle n'est pas une enfant. L'intimité ne lui fait pas peur, la découverte non plus.
Elle a aimé et s'est laissé aimer déjà. C'est juste que cette fois, elle ne le connaît pas et elle est impatiente de savoir. Elle franchit sans fausse honte la porte de la chambre et participe de plein gré à ce que la vie lui offre.
Assis sur le bord du lit, ils ne se parlent toujours pas ou à peine. Ce sont des mots de tendresse qu'ils échangent brièvement. Il la remercie, elle s'excuse d'être ce qu'elle est. Si vieille déjà et si abîmée par le temps. Il lui met un doigt sur la bouche et lui demande de se taire pour les moments qui vont venir. Alors, elle se laisse découvrir et le découvre à son tour. Dans l'intimité de la chambre, la lumière reste allumée, elle n'est pas farouche, elle aime l'amour et son jeu où chacun oublie qui il est à l'extérieur. Ce sont deux corps qui se réclament et qui s'aiment. Dire qu'il y aurait un accord parfait serait un mensonge, il faut du temps pour cela. C'est juste qu'elle sait fermer les yeux et savourer la montée du désir. Ce sont des milliers de capsules qu'elle laisse être activées au fil des mains qui passent comme des rasoirs sur les endroits les plus sensibles de son corps. Chaque capsule s'ouvre comme une minuscule anémone de mer et l'air embaume le plaisir si secret que diffuse le corps quand il est aimé. Son esprit a ouvert grand ses portes blindées. Avec l'expérience et le temps, elle a appris à n'avoir aucune pudeur ni aucune honte de ce qui se passe dans les chambres où l'on s'aime. Elle s'entrouvre puis s'ouvre, il s'abandonne à son propre plaisir. Ils se regardent et une fois le calme revenu, ils s'observent silencieux. Il pose une main sur sa joue. Elle blottit ses mains contre son propre ventre.
Le silence poursuit sa dilatation et envahit l'espace dans lequel ils se sont isolés. C'est un silence de paix. Cette sorte de silence très particulier qui laisse passer, même en pleine ville, les protestations des oisillons affamés, les récriminations des plus petits gloutons ; un silence de vie et d'amour partagé sans qu'un mot de plus ne soit nécessaire. Elle se rappellera longtemps cette alternance musicale étonnante entre eux.
Rapidement, elle se lève, s'enroule dans le grand drap blanc et se dirige vers les vêtements discrètement abandonnés au pied du lit. Il la regarde. Elle reste polie et attentive à ce qu'elle perçoit derrière son dos, mais déjà sa décision est prise, elle n'ira pas plus loin. Elle jette un coup d'œil vers l'extérieur. Le voilage des fenêtres est l'unique horizon de leur avenir commun. Une opacité bienveillante qui les protège des juges extérieurs.
Alors, joyeusement, dans toute sa féminité recouvrée, elle se rhabille rassérénée. Elle se sent de nouveau femme et libre. Quelque chose d'infime vient de renaître grâce à la candeur étourdissante d'un jeune homme, un supplément d'aptitude au bonheur. La voici bardée d'une nouvelle légèreté qui n'est pas sa jeunesse enfuie, mais qui lui redonne le goût de vivre. Leur histoire va s'arrêter à l'endroit même où elle vient de commencer. Ce n'est pas lui qui verra son corps vieillir et disparaître dans les sombres frondaisons de cette saison. Un baiser, un seul, et il sait.
Elle a - de nouveau - un tas de choses à écrire dans son carnet.
2 novembre 2007
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