Mercredi 30 avril 2008 3 30 /04 /Avr /2008 10:24

III-

 

Il n'y avait plus beaucoup de place. Il contourna une poussette qui encombrait l'étroit chemin et quand il put s'avancer, il réalisa que c'était une vieille femme. Quelques feuillets à la main, elle lisait à haute voix des poèmes sur le jardin. Ça parlait de jardiniers et de roses. C'était court, léger, ça ne portait pas à conséquence. Chacun de ceux qui s'arrêtaient pouvait en emporter quelques bribes sans avoir à chercher le sens secret des mots. Elle leur offrait un cadeau inestimable. C'était de ces petites surprises de la vie qui n'ont pas de prix. Une amitié, un partage, un jeter de dés un peu abîmés mais toujours efficaces à modifier le cours du hasard. Le gobelet avait été maintes fois lancé et voilà qu'aujourd'hui pour eux, pour ceux qui voulaient bien suspendre le cours de la vie, les mots se tamponnaient au creux des murs. Ça retombait en cascades, harmonie calée sur le son feutré de l'eau qui filtrait au creux de la pierre. C'était un don. Il se mit à penser immédiatement au Petit Prince de Saint Ex. Qui était le renard, où était la rose.  Qui cherchait à apprivoiser, qui souhaitait être apprivoisé. Là, ce jour-là. La voix de la vieille femme était claire, sans traces du temps passé à psalmodier les mots. Il poursuivit son observation discrète. La chevelure décolorée, coupée plutôt court et d'un blond très pâle à la façon des années trente lui retombait de chaque côté du visage. Coquetterie de jeune fille, sa peau, malgré la chaleur, avait été poudrée. Il pensa à l'odeur de riz et vit de fines coulures sur le mouchoir que régulièrement elle portait à ses joues. Quelques rides mais pas plus que ça, songea-t-il. Il était incapable de lui donner un âge. Il soupçonnait simplement un âge très avancé. Et soudain, la douceur de cette femme qui n'était plus désirable l'atteignit comme un coup qu'il aurait reçu en heurtant une personne inconnue. Un peu nerveux, il essuya sa nuque et s'éloigna rapidement du petit groupe. Il se retourna une dernière fois. De dos, on aurait pu croire à une jeune fille. Le corps s'était maintenu ferme et menu.

 

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 16:28

 

 

IV-

Il lui était impossible d'attribuer une cause à son malaise. Peu familier de ces changements d'humeur, il balançait une nouvelle fois sur ce qu'il devait faire. Cela pouvait sembler inconcevable qu'un type comme lui, habitué à prendre des décisions rapides ne puisse gouverner ses sensations personnelles, mais c'était pourtant le cas dès qu'on touchait à l'intime. Derrière le masque qu'il s'était forgé, un homme indécis restait planqué.
Le corps encore un peu moite, il décida qu'il lui suffisait d'attendre et surtout de ne pas trop chercher à comprendre. Suspendre un temps sa ballade devrait suffire. Joignant le geste à la pensée, il franchit la bordure qui le séparait de la pelouse et s'allongea sur un banc de pierre. C'était un jardin libre d'entraves. Pas de barrière ni d'interdiction quelconque. Chacun allait où bon lui semblait et pouvait s'étendre ou s'asseoir sans déclencher l'agitation fébrile d'un garde municipal.
Capitulant à la sensation étrange, il se laissa caresser par la brise que provoquait la différence de température entre l'eau des bassins et celle de l'air. Les odeurs devenaient obsédantes et saturaient l'espace. Dans son dos, sans qu'il  les voie, les derniers iris aux feuilles brûlées semblaient implorer un peu de compassion.       
Alors, de tout son être il appela la pierre chaude à franchir le barrage de ses vêtements de citadin. Il enfonça ses omoplates, creusant de ses reins le support inconnu, renouvelant dans un cycle éternel, le contact si ancien de l'homme et de la matière.
Insidieusement, quelque chose revenait.

Il vit un autre été, un autre jardin.

La pierre, les iris et la lavande le projetaient malgré lui dans le passé. Celui où petit il passait des heures dans le jardin de sa grand-mère. Rien d'extraordinaire. Mais pour un garçon comme lui, qui avait vécu toute sa vie dans la structure rigide d'un appartement de banlieue, entre un père autoritaire et une mère silencieuse, le jardin de sa grand-mère, c'était le jardin où sans le savoir il avait décidé de planter ses racines.  Un jardin de liberté.
Il repensa à la vieille femme et comprit quel lien son inconscient avait tressé entre la poétesse du jardin et sa propre vie.
Sa grand-mère vivait seule, elle était phobique. Une peur folle et irraisonnée des microbes. Elle ressemblait au personnage de la mère, chez Vian, celle qui lèche ses petits pour ne pas laisser à d'autres le soin de s'occuper d'eux. Elle lavait tout. Les légumes, les fruits, les paquets de pâtes, tout. Jusqu'à son pain et ses clefs. Son obsession allait jusqu'à l'extrême. Il l'avait vue plusieurs fois qui se déshabillait avant de franchir le pas de sa porte. Petite bonne femme en sous-vêtements de coton.
Toujours engourdi, il se laissait aller à se remémorer d'autres détails.
Le lavage de mains était un véritable supplice auquel, pauvre entêtée et prise au piège de la maladie, elle le contraignait. Plusieurs fois il s'était amusé à compter. Un jour la barre fatidique de cinquante avait été atteinte.  Il en arrivait à laisser couler l'eau tout en se faisant des grimaces dans la glace et en criant "oui, oui, j'arrive". Au fil des années, ce qui, lui avait paru plutôt loufoque, était devenu tragique. L'adolescence les avait séparés.
Elle lui interdisait tant de choses, fouillait sa chambre pour vérifier d'où provenait ce qu'il avait apporté. Le paradis prenait un goût d'enfer. Tout achat suspect devait être justifié. Un jour -il avait quatorze ans - elle s'était démontée une épaule en lavant son armoire à l'eau de javel. Il se demandait encore aujourd'hui, si elle n'avait pas eu l'envie terrible de le décaper lui aussi, à grands coups de détergent. […]

 

 

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 11:50

 

V-

 

Autour de lui maintenant, les bruits commençaient à s’estomper. Les promeneurs alanguis par la torpeur ralentissaient le pas. Son esprit ne discernait plus que le chuintement des arroseurs automatiques qui venaient de s’enclencher en cette fin d’après-midi et dont le mouvement régulier relançait sa rêverie. Quelques cirrus étaient apparus dans le ciel tantôt uniformément bleu. Il savait qu’ils n’étaient pas annonciateurs de pluie et son regard se mit à chercher dans les filaments blancs d’autres images.

L’adolescence avait compliqué leur relation mais il était toujours revenu. Chaque nouvelle saison, le souvenir du jardin remontait en surface et il répondait à son appel. Il venait seul. Un train, répétitif voyage en solitaire et il la retrouvait. Immuable en sa blondeur. Tout petit, il l’avait qualifiée un jour de blonde platane et c’était resté entre eux comme un fil de dérision un peu magique.

De même qu’en ces jardins inconnus, on entrait dans la propriété par un étroit portail noir à double grille. On dévalait ensuite une allée en pente forte. Elle menait à la maison entourée d’une grande terrasse blanche. Edifiée au creux d’une ancienne carrière de pierres de taille,  de tout côté, elle était le point central d’un damier de petits jardinets isolés les uns des autres par des haies de genévriers aux piquants redoutables. L’hiver il fallait saler l’étroite côte pour pouvoir s’extraire du lieu enchanté - endormi sous la neige. Au printemps, les lilas blancs et mauves accompagnaient son arrivée et c’était de grandes brassées qu’il lui offrait, tout gonflé d’importance. L’été, les aiguilles sèches des grands pins maritimes faisaient craquer ses sandalettes de cuir. Il ne venait jamais en automne, tout simplement parce qu’il n’y avait pas de vacances en cette saison-là.

Il pensa qu’il avait fait le tour de ses souvenirs aussi vite que le tourniquet de l’arroseur. Comme dans une roue de loterie, sa pensée oscilla puis revint se poser sur une saison particulière.

Oui, c’était l’été qu’il préférait. Libre comme l’air, une fois les repas honorés, il faisait ce qu’il voulait. La propriété était fermée, il ne risquait rien.

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 11:40

VI -

La journée se plissait entre activité microscopique démesurée et plage d’ennui mortel.

Il lui était simplement et formellement interdit de toucher aux lauriers-roses. Soucieux de ne pas s’exposer inutilement une nouvelle fois à la pesante obligation de se laver les mains, il obtempérait sans sourciller et se gardait bien d’aller fourrer son museau dans l’odeur sucrée des fleurs au feuillage empoisonné.

De part et d’autre de la grande maison, cachées par des bosquets aux fleurs blanches et aux baies noires, s’ouvraient de fines allées envahies d’iris et de « grimpe-en-l’air » que personne jamais ne venait déterrer. Un œil expert ne découvrait aucun horizon possible. Tout était plein. Impénétrables lieux croisés par les fers du soleil qui seuls pouvaient crever l’épaisseur des frondaisons sauvages et des bosquets de furtive noirceur.

Il se rappela ses peurs.

Tout au fond, au bout d'une allée qui lui semblait interminable, dans la perspective invisible, se tenait le "mazet", la maison des origines, celle des tantes et des oncles, de la grand-mère et du grand-père, celle des petits enfants d’une autre époque. Longues ribambelles de visages inconnus mais dont les noms résonnaient à ses oreilles. Il en était devenu le successeur inconnu. Bordée d'une terrasse aux pampres de vignes dont les fruits trop sucrés à la fin de l’été s’écrasaient à terre et pourrissaient lentement sous le picotement des grands oiseaux noirs, elle semblait définitivement endormie. S’y rendre était une véritable expédition. Interdiction d'approcher car la structure était en piteux état et tout le monde avait peur qu'elle s'écroule. Il jetait parfois un coup d’œil et s’éloignait aussitôt, terrorisé à l’idée qu’il puisse être enterré vivant sous le cruel plancher. Autour les pierres chaudes, plates comme des crêpes de mars, les lézards, les iris en centaines, la lavande en bouquets étouffants. Au centre de la terrasse, une fontaine d’un vert plus proche du noir et encore en état de marche.

Impossible d’aller plus loin.

Alors il traînait lamentablement entre les fourmis qu’il considérait comme de véritables agents de renseignement militaire et les lézards, aussi paresseux que lui. Il s’étalait à plat ventre sur les pierres brûlantes et abandonnait toute forme de volonté. Tout était ennui, monumental ennui et création d'imaginaire.

 

Il était tard, c'était le début de soirée. Dans son dos la pierre poursuivait plus lentement son lent transfert d'énergie, mais déjà il s'en détachait et reprenait conscience du monde auquel il appartenait. Un peu étourdi, comme ivre sous les coups des souvenirs qui l'avaient assailli, il se redressa et d'une main encore endormie ébouriffa ses cheveux. La lumière déclinait mais il faisait encore jour. Il se saisit de son sac et déplia consciencieusement la veste de soie sauvage.
Il pensa savoir ce qu'il pouvait faire. Il lui suffisait de la chercher. Elle devait être encore là et tout à l'heure dans les jardins, ils chemineraient ensemble et il lui raconterait. Qu'importe ce qu'il devrait faire pour l'aborder.

 

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Mardi 29 avril 2008 2 29 /04 /Avr /2008 10:45
             Aux jardins, les statues regardent passer les hommes... parfois par dépit, ces derniers les déboulonnent mais à l'égal des mots qui sans cesse, se reforment, les statues poursuivent leur vie sous d'autres apparences... et c'est alors l'oeil d'un boulon qui nous détrône.


Ó Mlle- Lûne site : http://www.myspace.com/usbg


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Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /Avr /2008 09:03

Quand Marie était petite, elle consacrait un temps fou à faire ce qu'on appelait, à cette époque-là, son examen de conscience. Tous les soirs, et peut-être aussi tous les matins, elle passait en revue ce qu'elle pensait avoir fait de bien et ce qu'elle estimait ne pas avoir vraiment réussi. La notion de « mal » n'entrait pas en ligne de compte. Dans sa famille, une certaine forme de bienveillance était de mise. Et même quand elle accomplissait un acte vraiment répréhensible, on passait beaucoup de temps à lui expliquer que cela n'avait pas forcément à voir avec une volonté déterminée de faire la chose.  Elle n'avait donc pas été élevée dans un esprit judéo-chrétien. L'exigence familiale consistait juste à  ce qu'elle se demande de façon régulière si, au terme de ses journées, elle s'était comportée de façon humaine ou pas. Et quand ce n'était pas le cas (ce qui pour elle arrivait souvent), de voir en quoi le lendemain elle pouvait essayer d'améliorer cet état de fait.
Toutefois, le mot restait bien compliqué pour une gamine qui avait à peine réussi à atteindre l'étagère de l'âge de raison - à défaut de celle qui protégeait le chocolat.
Son humanité se réduisait la plupart du temps à s'empêcher de cogner de toutes ses forces sur le petit voisin du premier, à échapper aux monstrueuses cent lignes de Mlle T. qui cherchait par tous les moyens à la punir de ses insolences sans borne ou tout simplement à se demander si voler dans les boîtes à lettres les échantillons de lessive était un acte mauvais en soi (pour les potentiels clients de la marque).
C'était pour elle, de toute façon, une lutte sans fin pour aboutir à un minimum de résultat. Et voilà qu'arrivée à l'âge adulte elle réalisait que se dissocier de l'animal et de ses actions instinctives lui semblait être devenu une véritable gageure.

Aujourd'hui pourtant, elle est bien en peine de savoir si autour d'elle, il se trouve des gens pour persister à faire cet examen. En tournant la tête de droite et de gauche, elle contemple dans l'espace ouvert, le petit monde d'humains dans lequel elle baigne maintenant depuis quelques mois. C'est un lieu censé inciter à plus de communication, de travail en équipe et de réactivité.  Du moins, c'est ce qui est noté sur la brochure qu'elle a reçue avec l'exemplaire du contrat qu'on lui a fait signer quand elle a été recrutée. Mais la réalité se révèle bien différente, et de loin.

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Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /Avr /2008 09:00

A l’inverse de ce que représente le cheminement chaotique de chaque jour de sa vie, voilà donc qu’il lui semble que chacun ici paraît savoir exactement ce qu’il doit faire ou ce qu’il a à dire. Les décisions se prennent, les conflits se tranchent, les cas de conscience se résolvent en moins de temps qu’il ne faut pour les exposer. Elle ne veut même pas penser aux controverses et aux questions ouvertes qui n’obtiennent que des réponses pleines de suffisance et de conviction.

Le problème est que tout cela a bien peu de rapport avec l’objectif qui les a réunis ou l’idée qu’elle se fait de ses propres questionnements.

En quelques conversations hasardeuses, Marie a appris de quoi il en retournait et sait désormais interpréter les plissures régulières des fronts. Traces infimes et répétitives. On est loin de débats propices à l’élévation des âmes. Il ne s’agit que de petites choses banales. Gestion très personnelle des soucis du quotidien.

Tout en contemplant les post-it collés sur l’écran de sa voisine, elle dresse une liste muette.

 

Doutes.  Qu’est-ce qu’on mange ce soir.  Incertitudes.  Les meilleurs produits ou les meilleurs prix. Il faut finir le mois. Indécisions. Simon aura-t-il oui ou non une promotion avant Pierre. Tâtonnements. Les dernières baskets à la mode. Embarras. Un écran plasma pour une meilleure définition. Flottements. Se mettre d’accord sur la destination de vacances. Vacillations. Encore cinq kilos à perdre à l’approche de l’été. Craintes. C’était quand la dernière fois.

 

Sans équivoque, la voilà qui sait désormais que la vie matérielle tout entière domine. Rien ne s’approche de près ou de loin d’une forme -même insoupçonnée- de désir lié à la spiritualité. Sans compter que chacun y va de son coup de griffe pour survivre au sein de la meute. Les joutes font sourire, elles provoquent même parfois des satisfactions. Peu détournent les yeux, encore moins s’interposent. On travaille pour soi, dans le meilleur des mondes. Calculs, stratégies, les choses vont leur train.  Derrière les vêtements de mensonges et la graisse d’idées toutes faites, elle ne voit qu’un plâtras de suffisance. Les âmes étouffent. Les cris s’étranglent et ne sont pas ce qu’ils devraient être. On règle ses comptes, on crache sur l’autre, on se ronge de dépit. Chacun est persuadé d’avoir raison. Et personne ne doute.

Le soir venu, Marie rentre chez elle et se demande pourquoi elle ne se sent pourtant pas différente. Non, même pas.

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Jeudi 24 avril 2008 4 24 /04 /Avr /2008 22:46
Les images sont dans nos mémoires. Nos mémoires, comme des trous dans lesquels viennent se nicher les petits oiseaux. C'est plein de brindilles, là-dedans... prêtes à brûler au moindre éclat de lumière.


Ó Soleildebrousse

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Dimanche 13 avril 2008 7 13 /04 /Avr /2008 23:51

    Les pavés sont luisants. Ici et là, de petits éclats de granit captent son regard. Les yeux rivés au sol, elle progresse. Parfois, son talon s’enchâsse entre deux aspérités et elle manque tomber. Alors elle se fait plus attentive et s’amuse à inventer un chemin imaginaire. Elle compte dans sa tête. Trois, quatre, cinq, petit écart sur la gauche. Six, sept, huit, nouvel écart sur la droite. De temps en temps, elle relève la tête et toise les platanes de cette fin d’octobre. Dans la presque nuit, les feuilles ont perdu leur éclat doré. Seule, l’odeur s’est maintenue à la surface des choses. Les feuilles au sol sont déjà détrempées et ne craquent plus depuis des heures sous le pied. Elle se promet qu’un jour, quand elle aura une maison bien à elle, la première chose qu’elle fera, ce sera d'en planter un. Le plus grand qu’elle pourra trouver. Qu’importe s’il s’empresse de prendre toute la place.

    Chaque semaine depuis le début de l’automne, elle s’empare des gros ciseaux de la cuisine et les glisse dans son sac. On peut la voir s’arrêter au bord de la nationale où elle coupe de grandes brassées de bois et de feuillages. Une fois rentrée, elle plante le tout sans ménagement dans le plus gros pot de l’appartement. Ça fait de longs mois maintenant que cette odeur est sa seule compagnie. En sourdine, elle se mêle au ronronnement de la radio branchée sur la météo marine. Une odeur de peau et d’humus, comme la peau d’un homme.

    Mais ici, pas même cela. La lueur des phares qui la croisent se reproduit en arabesques mouvantes sur son imperméable ciré. Il bruine mais il ne fait pas froid. Elle marche légèrement tout en écoutant d’une oreille un peu distraite le bruit des vagues. C’est un infime entêtement derrière les parois de béton qui masquent le front de mer. Ici, personne ne sait qui elle est. Sa foulée parle pour elle. Une ombre qui descend la rue Nationale, quelque part, dans le soir qui tombe. Arrivée trois soirs auparavant, par le dernier train, elle a passé les journées suivantes à découvrir cette petite ville qu’elle ne connaît pas. Elle s’est assise pendant des heures derrière la paroi vitrée du café de l’Océan, s’est promenée, a reniflé un peu partout, senti l’air pour essayer d’obtenir une réponse à la question qu’elle se pose.

    Elle est comme ça. Elle a une petite particularité. Depuis toute petite, dans sa tête s’entremêlent des noms de villes qui lui sont familiers. Sans même qu’elle y ait jamais posé un pied. Pas beaucoup, non, ce n’est pas si extraordinaire que cela. On peut dire que c’est moins de dix. Pourtant, elle sait, c’est comme ça. L’expérience lui a appris que ces villes invisibles seront siennes, un jour où l’autre par le biais du hasard. Il lui suffit d’attendre. Cette ville, là, elle a toujours su qu’elle y viendrait avant même que les événements s’enchaînent.

    Ce soir, pourtant, en quelques enjambées, elle franchit la porte de l’hôtel. Après avoir récupéré la clef de la chambre, elle s’engage dans les escaliers. Le velours passé des marches amortit le bruit des talons. Elle grimpe rapidement et dépasse le premier pallier. Déjà elle s’engouffre dans la chambre et se débarrasse de son vêtement de pluie. Sur une petite table en mauvais bois, ses cahiers et ses livres sont empilés. Mais elle n’étudiera pas. La fin est proche.

    Elle sait que quelque part, dans une chambre d’hôpital, un homme qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne connaîtra jamais est en train de mourir. Dans quelques heures, au milieu de la nuit, quand tout sera fini, l’homme aimé viendra vers elle. Depuis trois jours et trois nuit, elle attend cela. Elle s’apprête à le bercer. Elle sait que la nuit sera longue. Et peut-être, aura-t-elle alors la réponse à sa question.

13 avril 08

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /Avr /2008 21:21
Ce à quoi je pensais en fait, c'était aux signes que consciemment ou inconsciemment celui qui parle envoie à l'autre.
Ainsi me semble-t-il qu’on me rappelle sans cesse au principe de réalité quand on me joint une photo prise en webcam ou qu’on me précise - I quote : "déco by the dame que je love beaucoup". Voilà les signes auxquels je faisais référence. Oui - pour la photo, parce qu'en effet comme je l'évoque avec les noirs et les blancs, les enroulements et les déroulements sur la page, on peut faire dire n'importe quoi aux mots et que je m'entête à l'imaginer (celui qui m’avait envoyé le mail) comme une sorte de B.P érudit. Non que B.P soit le fan de ma vie mais parce qu'il est le seul que je connaisse dans la catégorie littéraire... les autres ne sont que des noms ou des titres au haut des livres, et je n'ai jamais eu la chance de toucher du doigt ce monde là... Et oui parce que deuxièmement je pense savoir de moi combien peu m'importe celui qui se trouve dans un certain sens physiquement dans la vie matérielle puisque je ne m'attache en fait qu'aux seuls mots et propos. Le fait est que l'échange est riche et fréquent. D'où peut-être sa volonté innocente et/ou raisonnable de me rappeler son existence réelle. Et en même tant comment ne pas apprécier cette délicatesse là ?
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Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /Fév /2008 20:32

Je suis comme ça. La première fois que j'ai compris ce que je pouvais faire avec, je me suis trouvé stupide devant mon écran. Elle était là, la solution. J'allais enfin vraiment pouvoir être celui que je n'étais pas. Depuis le temps que je vivotais d'un petit boulot à l'autre, je me retrouvais devant un mine de possibilités qui me laissait pantois. J'ai pris du temps. Je voulais tout comprendre. J'ai observé pendant des semaines. Au point où j'en étais, je n'étais pas pressé. Je ne dormais plus vraiment non plus depuis longtemps. Deux à quatre heures par nuit, juste le minimum vital pour ne pas devenir fou. Ça en aurait pourtant bien arrangé quelques-uns. Mais j'étais pas du genre à lâcher le bout de gras, même si parfois, il m'arrivait de lâcher prise. Faut dire que ce n'était pas donné à tout le monde de vivre comme je vivais. Une petite pension pas trop épaisse mais suffisante pour subvenir à mes besoins fondamentaux : nourrir mon esprit et mon corps. Pour le coeur, j'avais donné. C'était pas la bonne adresse de venir chez moi.

Le jour où je me suis lancé, j'avais les doigts qui tremblaient. J'ai créé mon personnage comme je serais allé me chercher un costume pour une noce de village. Pas trop noir, pas trop blanc. Un type qui aurait pu être monsieur tout le monde. J'avais le physique de l'emploi. Un peu rond, un peu costaud, la quarantaine assurément entamée. Somme toute, un homme ni mieux ni pire qu'un autre. J'avais décidé que je ne ferais pas dans le psychologique lourd, ni dans le poétique. Non, moi, ça serait la narration. Façon Tintin au Congo.

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Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /Fév /2008 20:30

Je savais un peu écrire, alors j'ai bidouillé à partir de souvenirs. On a tous des trucs dans nos mémoires qui nous appartiennent plus ou moins. Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, comme on m'avait toujours dit. J'avais plus qu'à appliquer. Je tirais un fil, et ça venait. C'était presque magique. D'autre part, je savais bien que personne n'irait vérifier. Fallait dire aussi que je ne donnais pas mon nom. Il n'y aurait eu aucun intérêt. Je pouvais enfin inventer tout ce que je voulais. C'était mieux qu'un comptoir de café enfumé. Du jour au lendemain, je suis devenu le roi des baroudeurs. Flambeur, tueur, tombeur. Contre le papier peint démodé, le quotidien s'est mis à faire des étincelles. J'étais mon personnage. Je me levais tôt, je me couchais tard. J'écrivais. Moi qui n'avais jamais fait grand-chose de mes dix doigts, voilà que je les avais du matin au soir qui fourmillaient. Je me suis mis à pondre du texte au kilomètre. A chaque fois, une aventure. Un début et une fin. Je faisais rarement dans le chapitre. Je ne pouvais pas me le permettre.

Je ne sais toujours pas vraiment pourquoi, mais ça a marché tout de suite. Je balançais mes textes et je récupérais les commentaires. Je ne suis pas trop sûr que tout le monde les lisait. Mais chacun avait envie de les lire. Aujourd'hui ou demain. C'est ce qu'ils me disaient. Je suis devenu aussi populaire qu'aurait pu l'être un vieux chanteur mort. Sauf que moi, j'étais vivant. Et de plus en plus au fil du temps.

Les semaines puis les mois ont passé. Je tenais le coup. Je me suis fait un petit réseau. Quelques potes, quelques copines. Des fidèles. Mais y a pas eu qu'eux. Des inconnus se sont mis à frapper à ma porte. Si on peut dire ça d'un vulgaire clavier. Les filles, c'était les pires. Si je les avais laissé faire, elles se seraient plaquées contre moi comme des mouches. Je récupérais de tout. De la blonde siliconée, de l'écolo enturbannée, de la pseudo-intellectuelle et de la mère de famille nombreuse. Elles se pointaient toutes dans ma boîte email. Je n'avais qu'à choisir. C'est à cause de ça qu'il m'est venu une autre idée.

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Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /Fév /2008 13:04

Mords le ventre, mords

Presse-toi contre celui que tu désires

Avant qu'à tout jamais la mort- ton bel amant - emporte

Et écoute naître le venin du plaisir

 

Pince le ventre, pince

Etire les fibres de l'attente

De l'ophidie barbue qui prend la fuite

Et écarte les chairs secouées par le doux fouet

 

Ouvre le ventre, ouvre

Les vannes à l'odeur de menthe

Les mains salées qui ensorcellent et se faufilent

Et respire la peau sucrée qui s'abandonne

 

Chante le ventre, chante

Entonne l'ode à la vie puis celle à l'amour

Et sous le bruit répété de nos charivaris.

Fond enfin le verre pilé de nos vies.

 

23 septembre 07

 

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Dimanche 3 février 2008 7 03 /02 /Fév /2008 11:05

Aquariums sans fond au travers desquels nous pouvons apercevoir les dessous de nos consciences atrophiées, ils échappent à toute forme de censure.

Comme de modernes bolides de foire, ils nous projettent un coup en avant, un coup en arrière, et révulsent nos estomacs sous la vitesse des poussées….

Ce sont encore de braves et francs camarades qui nous permettent parfois de nous échapper de nos vies mafieuses - aux pieds coulés dans le béton du réel-.

Les bons jours, ils nous emportent vers de folles aventures dont nous revenons les mèches trempées d'une sale sueur, le corps en émoi, mais l'oeil vif et les joues rosies d'une joie secrète et contenue, impossible à partager. Et nous voici fière hétaïre, scaphandrier sans limite, cantatrice émérite, infante royale vouée à d'héroïques destins !

Il arrive aussi que ce soit de vieux démons qui viennent nous rendre visite.

Une petite tape de la main, un clin d'oeil à peine appuyé et les voilà qui ouvrent grand la porte à nos méfaits passés, à nos illusions envolées, à nos amours avortés ou si mal aimés qu'ils se sont volatilisés sous nos yeux.

Le plus souvent, ils restent pourtant d'obscurs augures intraduisibles.

Messagers de nos soupirs, avortons de nos plus sombres désirs inavoués, miroirs de nos souffrances, appels de nos ventres affamés, perroquets brailleurs qui refusent de se taire même dans le noir de la couverture repliée….

Voici nos rêves.

10 août 2007-10-07

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Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /Jan /2008 20:25

                                        Sous le cerisier, le 1 mai 2008.
                                                                                                

            Mon amour,

 
                Voici revenu le temps des cerises. Je suis allongée sur l'herbe. Mon dos douloureux  repose mollement sur un coussin de soie. De cette soie si rare et si chère que tu m'as rapportée de ces lointains pays où je n'irai jamais. Je porte une belle robe blanche. C'est du coton. Il n'est pas aérien, il a la juste épaisseur des nobles matières. Epais, tendu, doux et rêche à la fois sous la caresse de la paume de main. Tu vois, je suis là. Tranquille et paisible. D'une main, je tiens mon carnet, de l'autre je puise à gestes mesurés dans le panier d'osier que j'ai soigneusement calé à ma hanche, ronde et molle. Il est 16 heures. L'heure du goûter. Quand le fruit si joliment défendu entre en contact avec ma langue, je sens monter en moi, une exquise quiétude. Mes petites dents, restées toujours pointues, en séparent d'un brusque mouvement de mâchoire, la divine harmonie. Alors, ma bouche s'emplit et je dois, folle que je suis, sous la poussée du sucre qui éclate comme une fusée de quatorze juillet.... rougir de plaisir, à chaque nouvelle transgression .

        Tout à l'heure, je viendrai glisser quelques noyaux à tes côtés. Qui peut dire alors si, près des grands cyprès, on ne verra pas un jour, les petites fleurs blanches fleurir ta tombe.

            Ô combien tu me manques, encore et encore.

                                                                                                                                                                                                                      ........


 

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