Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 13:26

 

 

 

 

Le vieillissement n’est pas une bonne chose.

Il n’y a aucune sagesse à accepter de vieillir.

Aucun éclat, aucune gloire, aucun prestige,

 

Tout simplement parce qu’on n’a pas le choix

Avant l’instant où ça arrive, on ne sait ni comment ni dans quel état on va partir

 

Le vieillissement est une recette pour empoisonner l’existence, rien de plus -

Et surtout pas une morphine palliative -.

 

Amincir et plisser la peau comme un vulgaire coupon de tissu abandonné sur un comptoir.

Alourdir et élargir le ventre, relâcher les chairs les plus tendres,

Creuser dans le miroir le blanc jaunissant,

Découdre les paupières afin de faire apparaître

Délicatement

Du bout de l’ongle du pouce

Une paire de yeux hagards - pas certains de se reconnaître,

Assécher jusqu’au point de brisure le corps du cheveu, le décolorer fortement,

Inutile d’utiliser de l’ammoniaque, un soupçon d’usure suffira,

Conserver encore quelque temps dans une main presque froide,

Sans trop remuer pour ne rien perdre de la saveur,

Le souvenir de l’ancienne chevelure épaisse -  

Efforcez-vous d’imaginer une botte de fleurs de juin - , saisie à pleine main

Comme le sexe d’un homme

Mais surtout ne pas insister par crainte de voir le peu qui reste s’éparpiller dans la préparation,

Calculer sur ses doigts, en plaçant chaque main bien en face, le frémissement des bulles,

Picotis de surfaces colorées -  brunes comme les larges aréoles d’une femme enceinte pleine à craquer, laisser crever ou bouillonner à la surface des choses

Le cœur ne peut être atteint

Saupoudrer le tout d’un soupçon de tremblement (mais personne n’est coupable),

Détourner un certain temps le regard voilé de peur

Tout va bien, se détendre, apprécier

Remarquer la débilité du corps, la finesse des os

Au travers de la veine transparente qui mène au cœur,

La raideur des gestes dans l’étirement étroit ce quelque chose qui cherche à se déplier

Ne vous inquiétez pas si ça flotte ou si ça grince tout est normal

Humer l’odeur des chairs déjà pourrissantes,

La savonnette au parfum d’ylang-ylang n’y peut déjà plus rien

Fermez-les yeux, n’ayez crainte, laissez faire encore un peu

Par la force des choses, relever le tout

D’un peu de laurier pour la saveur et l’esprit d’antan

 

Tout le monde ne s’appelle pas Alexandre

Mais chacun peut vouloir en laisser le goût

Laisser vieillir et ne pas trop tarder,

Le tout sera bientôt consommé.

 

Samedi 17 mai  - le soleil était noir.

 

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Dimanche 18 mai 2008 7 18 /05 /Mai /2008 11:32

C'est la quantité d'amour reçu dans son enfance qui nous permet d'aimer. Plus on a été aimé, plus on est capable d'aimer... et inversement.


copyright (c) Soleildebrousse


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Jeudi 15 mai 2008 4 15 /05 /Mai /2008 13:11

C'était un soir.

Dans le grand silence de la nuit d'été, le message est arrivé.

Il était court et interrogatif.

Quand il l'a vu apparaître dans la fenêtre bleutée, il n'a même pas sursauté.

Les mots disaient la pensée continue tendue vers lui et aussi les questions, tout à la fois.

Aussi, ils taisaient la peine et peut-être les larmes.

Ça parlait d'amitié passionnelle, consumée par le temps.

Ça parlait d'été silencieux, de tous les matins qui s'étaient levés avec une unique pensée en tête.

Il a lu tout d'un trait. Le visage plissé, il s'est concentré sur la suite à donner.

Il ne souffrait plus vraiment, il savait presque à l'avance ce qu'il devait faire.

Il a cliqué sur répondre, a joint la plupart de ses textes écrits dans les semaines qui venaient de s'écouler. Ceux publiés et ceux secrets. Ceux qu'il pouvait comprendre et ceux qui parlaient d'eux.

Ça disait, regarde, je suis resté tel que tu m'as vu, je ne suis pas en train de devenir ce que tu crois. Je t'ai aimé comme tu m'as aimé.

La souffrance n'a pas disparu. Je suis seulement ce que je suis, comme tant d'autres l'ont dit avant moi. J'essaie de survivre. Je lutte d'une autre façon maintenant. Je blinde les murs, accumule les cloisons étanches, monte les briques réfractaires.

Mon voyage n'est pas fini, je navigue dans les eustatiques mouvements de mon coeur.

Eternels mouvements qui cherchent à chasser les démons intérieurs qui veulent m'emporter. Tu m'as abandonné.

Ce fut un matin et puis un autre, et puis un autre.  Il n'y eut toujours pas de réponse.


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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 22:13
Amoureux au Père Lachaise - Paris.


Copyright  - (C) Mlle Lûne


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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 22:10


Quand j'ai pris ce boulot, ça faisait presqu’un an que je bossais sur la commune. Parfois, je faisais les marchés, mais le plus souvent, je donnais un coup de main aux maraîchers quand c'était la saison. Journalier, ça s'appelle. Je traînais. Je picolais un peu, et de temps en temps, je me trouvais une petite nana sympa. Mais sans boulot fixe, on n'allait jamais très loin, elle et moi. Les petits salaires au jour le jour, on ne peut pas dire que c’est la base idéale pour fonder une famille. Dans ces conditions, il faut bien avouer qu'avant je glandouillais pas mal.
Maintenant, je sais que c'est seulement parce que je n’avais pas trouvé ma vocation, comme on dit. Quand j’essaie de remonte dans le temps, je me dis que j’ai toujours eu une bonne étoile.
Ma mère, elle a toujours cru en moi. Elle voulait que j'aille loin, là où elle n’avait jamais pu aller. Elle me poussait à tenter ma chance et me soutenait à tous les coups.  Faut dire que la première fois que je l'ai tentée ma chance, je n’ai pas vraiment brillé. J'ai raté les tests d’entrée à la SNCF. Il m'en est resté un mauvais goût au fond de la bouche. Un petit goût de fer, même, que je dis toujours en ricanant. Du coup, je reprenais une bière, ça me calmait. Et ça a continué ces conneries. Après la SNCF, c'est l'armée qui n’a pas voulu de moi. Inapte, ils ont dit. Ma pauvre mère, elle en maudissait tous les chefs qu'étaient pas capables de comprendre son petit. Des bons à rien, qu'elle disait, des qui ont de la merde dans les yeux pour pas voir comment qu'j'étais doué et qu'j'aurais pu leur faire de grandes choses….Ça, pour sûr, un jour, elle leur revaudrait ça, elle ajoutait en hochant la tête d’un air entendu.
Qu'importe, l'année suivante, je me suis pointé à l'ANPE et on m'a expliqué qu'il fallait d'abord être employé communal et qu'après en fonction des libérations de poste, je pouvais espérer récupérer le gros lot. Enfin le gros lot, c'est façon d'parler, parce que je peux vous le dire que depuis que je l'ai pris ce poste, c'est pas tous les jours la fête.
Mais je vais trop vite, faut d'abord que je vous explique.
Donc, c'est l'ANPE qui m'a sauvé en fait. Une fois mes deux mois d'essai écoulés, j'ai obtenu un contrat à durée déterminée. Six mois renouvelables. Ce n’était pas la fortune, mais c'était mieux que les marchés. Y'en a eu une au moins qu'a été heureuse ! J'ai même dû passer à la photo devant la grille d'entrée. Elle trône sur le buffet de la cuisine, à côté de celle de mon frère, le pauvre. Je dis le pauvre, vu qu'il est décédé depuis la saloperie d'accident de bagnole qui l'a emporté à pas même vingt ans. Faudra quand même que je pense à lui dire de le changer. Le buffet ! pas mon frère…Maintenant, je peux lui donner un petit coup de main, à ma mère. J'en ai vu des biens chez Maxi. Moi, je dis toujours qui faut récompenser ceux qui croient en vous. C'est pas que je roule sur l'or, mais au moins j'ai une paye fixe et je touche 1116 euros nets par mois. Je peux même compter sur la prime annuelle qu'ils m'ont dit. Je l'ai pas encore eue et je ne sais pas trop à quoi elle correspond, mais quand même ça me fera plaisir de voir ça sur ma fiche.  Je ne m’en lasse pas de lire mon nom et puis mon numéro de sécurité sociale, si bien que je l’ai appris par cœur ! Le gars que j'ai remplacé, il a pas pu me dire à combien que ça se montait, vu qu'il est toujours là, mais que je peux plus lui causer. Bref, vous imaginerez facilement pourquoi que je suis fier comme « Dartaban », qui disait mon père. Comprenez, en plus, j'ai une mission. C'est marqué noir sur blanc sur le contrat : Ouverture et fermeture - Surveillance et  travaux - Nettoyage et entretien et maintenance des abords - Renseignement des familles et des professionnels - Veiller au respect du règlement - Représenter la collectivité.
Voyez, ce n’est pas rien quand même. En quelques mois, je me suis fait un sacré petit paquet de connaissances. Je serre les mains, je fais même des bises. Les petites vieilles, à ce petit jeu, de kiss kiss la vie, c'est les meilleures, parce que ça aime qu'on les reconnaisse. Et puis je suis pas si mal que ça. Je suis un beau brin de gars et pas fainéant à la tâche. J'ai toujours rêvé de commander. Des trains, des hommes ou des convois, quelle différence ? Six mois que je suis aux commandes, et je fais presque partie des familles. Je crois qu’ils aiment mon esprit ouvert. Un brin de convivialité et de bonheur, ça se repousse pas. Surtout ici. Faut voir qu'au fil du temps, eh bien, ce sont toujours les mêmes personnes qui passent. Même parfois des familles entières.
Pourtant, ce n’est pas tous les jours drôle, ha ! ça, non ! En dehors des jours de peine, y a les tensions intrafamiliales, comme qui dirait.

Depuis que j'ai pris mes fonctions, j'en vois de toutes les couleurs. Et pour sûr, pas que du noir. Je vais vous dire, moi, certains enterrements, faut du doigté pour les gérer. Parfois c'est parce qu'en y en a qui veulent pas qu'un des membres y assiste, puis des fois c'est parce qu'ils se disputent le caveau. Mais le Raoul, y vous règle tout ça en deux fois moins de temps que le macchabée il lui a fallu pour passer de l'autre côté. Moi, je vérifie les titres des concessions et je calme les cortèges. Rien que la semaine dernière, y en a un qu'a voulu absolument que j'ouvre le caveau parce qu'il voulait lui-même donner le coup de pioche. Mais je connais mon droit, on me la fait pas, j'ai bien lu les deux pages qu'étaient agrafées à mon contrat !  C'est une pratique réglementée que je leur dis. Et même très réglementée et strictement réservée aux compagnies habilitées. Je vous confie ça sérieusement, mais ces jours-là, je prends un ton comme il faut, pas trop dur quand même ! Je me suis essayé devant la glace. Au début, j'étais pas très à l'aise, faut me comprendre. Maintenant, on peut dire que ça va. En dehors, des jours où je fais les enterrements, la surveillance, c'est ce qui me prend le plus de temps. V'là que non seulement, faut que je compte avec ceux qui veulent dessiner sur les tombes, mais les pires c'est ceux qui me piquent les plaques funéraires ou qui s'amusent à les déplacer. Rien que l'autre jour, après la nuit du dimanche, tout était chamboulé. J'ai dû reprendre le plan pour remettre tout le monde à sa place.

Le plan, c'est sacré ici, vous pensez bien. Parfois, certains ne sont pas venus depuis longtemps. Je les reconnais tout de suite. Ils me tournent autour un bon bout de temps. Puis, ils se pointent et ils me confient « Vous sauriez pas où elle est ma grand-mère ? ». Je leur demande comment qu'elle s'appelle, et hop, je m'en vais chercher mon plan et je leur trouve en deux minutes. J'ai mémorisé tout le monde par ordre alphabétique, vu  que j’ai du temps. Ben oui, même si je me retrouve avec un salaire régulier, les filles, ça ne leur dit pas trop d'épouser un gardien de cimetière. Du coup, c’est loin d’être gagné si on regarde de ce côté.

Alors en fin de compte, ceux que je préfère, c'est les amoureux. Oh, ici, c'est pas le parc de la ville, mais c'est presqu'aussi beau quand vient le printemps. Même les fleurs changent de couleur, elles sont toutes belles et les filles, et bien elles viennent en jupe, y en a aussi qui portent des chapeaux et j’en mettrais pas ma main à couper, mais allez voir, vous, que les morts, ça les rend pas plus gais, hein ?
Allez, j'ai encore de l'espoir. La semaine prochaine, la mairie m'envoie de l'aide. Je crois bien que c'est une femme.

14 mai 08

 

 

 

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Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 09:05
Je n'ai pas le temps d'écrire, alors je joue à ouvrir les yeux au bon moment. Pour apprécier, il faut savoir observer...


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Samedi 10 mai 2008 6 10 /05 /Mai /2008 09:51
L'harmonie n'est pas toujours difficile à trouver, il suffit d'ouvrir les yeux .

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Mardi 6 mai 2008 2 06 /05 /Mai /2008 13:32

 

La dernière portière claque et la voiture démarre lentement sur la chaussée glissante. On dirait qu’ils y mettent les formes.

Je me tiens au fond, plaquée contre la banquette arrière, et je croise une dernière fois son regard. Elle a l’air d’un petit canard dont on aurait ébouriffé le duvet blond. Elle est maigre et ridiculement petite pour son âge. Ses cheveux repoussent à peine. Ils sont doux et dorés comme ceux d’un nouveau-né. C’est la dernière image que j’emporte avec moi. Elle se tient sur le trottoir, plantée sur son scooter. Son regard est confiant. Pourtant, le premier flic qui passe va se mettre aussitôt à contrôler son identité. J’en suis presque sûre. Ça le fait à chaque fois et je ne peux m’empêcher de faire grincer un sourire sur mon visage défait. Je la regarde encore. Rien ne laisse entendre que peut-être un jour elle sera une femme qu’on aura envie de prendre dans les bras. Il pleut. On s’arrache. Je laisse ma main plaquée sur la vitre. Je compte mentalement les gouttes de pluie. Ça glisse froidement. Des petites, des moyennes, des grosses. Ça gonfle, ça s’étire comme un pendu au bout d’une corde, et puis ça explose en arrivant sur le caoutchouc d’isolation. Mon nez coule. Je renifle. Mes yeux déchirent l’espace qui m’éloigne d’elle. Mes lèvres doivent être blanches. Je suis un bloc de crispation. Mais mon cœur reste bizarrement silencieux. Je ne sens rien.

On m’éloigne d’elle et plus jamais rien ne sera comme avant. Voilà, c’est comme ça que ça se passe. Ils me disent que rien n’est grave. Quelques centaines de kilomètres entre elle et moi, c’est pas la mer à boire. L’amitié à nos âges, ça vaut pas grand-chose. On nous surveille juste du coin de l’œil pour voir jusqu’où on s’est entichées. On ne sait jamais avec les filles et leurs sentiments. Les filles, ça a la peau douce et ça se touche. Les mains se frôlent et on joue à rouler -corps enserrés- dans la chambre des parents. Toute absence est bonne à prendre pour nous. On est inséparables. La clope au bec, le soir dans le petit lit étroit, on projette notre vie comme toutes les mômes de notre âge. On parle des garçons, on parle des profs, on parle de sexe et de comment ça sera la première fois. On est des têtes brûlées, on se met dans des situations pas possibles. On vole, on triche, on se fout du monde entier. On est punies plus souvent qu’à notre tour. Mais on rit, on pleure et on recommence dès que la porte s’entrouvre et qu’on peut s’envoler. Autour du cou, je porte sa médaille de baptême avec son prénom et sa date de naissance, gravés par un type que je ne connais pas et offerte par une marraine dont je me moque royalement. Voilà, c’est fini.

Au tout début on s’est écrit, on s’est revues et puis on a fait tout ça de moins en moins souvent. J’ai cru mourir. Mais je ne suis pas morte. Quelques années plus tard, dans une rue, je l’ai revue. On était étudiantes. Elle n’avait pas changé. Pas grandi, pas grossi. Mais elle était en vie. Je descendais de mon appartement. Je suis tombée dessus. On a parlé. Elle m’a dit qu’elle reviendrait me voir la semaine suivante.

Alors j’ai dit oui et puis j’ai vidé mon minuscule studio et j’ai déménagé quelques jours plus tard.

Aujourd’hui, il ne me reste que sa médaille. Toutes mes recherches n’ont abouti à rien.

 

Dimanche 4 mai

 

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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /Mai /2008 10:28


Ó Mlle- Lûne

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 16:41

Aux jardins

Les dernières poignées de main furent échangées, et quelques cartes de visite opportunément glissées dans les agendas encore ouverts. La réunion se terminait plus tôt que prévu. À 11 h 30, contrairement à ce qui avait été programmé, tout était déjà fini. Il se retrouva étonnamment libre.

On était à la mi-juillet. Son avion n’était prévu que le lendemain au petit matin et personne aujourd’hui ne l’attendait. Il récapitula mentalement ce qu’on était en droit d’attendre de lui en ce vendredi. Quelques rapports à consulter, une dizaine mails à envoyer, deux ou trois contacts à établir. Du boulot pour quelques heures, c’était certain. Encore hésitant sur la conduite à tenir, il réalisa pourtant qu’il lui était impossible d’envisager de retourner à son hôtel. La chaleur de cette fin de matinée était déjà rédhibitoire. Vaincu par la réalité, mais nullement abattu, il dénoua sa cravate, retira la veste qui dénonçait trop ouvertement sa fonction et la glissa dans l’anse de son sac d’ordinateur. Qu’importe si la matière luxueuse en sortirait froissée - quelque chose de particulier s’ouvrait à lui, de façon inattendue et il entendait bien en profiter. En son for intérieur, une petite voix lui annonçait que la journée pourrait bien prendre un tour inhabituel, mais qu’il était le seul à pouvoir en décider. Alors, il opta pour l’aventure. Peu importait ce que sa conscience lui chuchotait. Il s’accordait la journée et renvoyait au lendemain le mouvement mécanique du quotidien. Il lui suffirait de mettre les bouchées doubles. Sa disparition ne provoquerait aucune inquiétude dans le monde professionnel. Encore un peu anxieux, il poursuivit son plaidoyer en considérant que l’après-midi aurait très bien être occupée par le séminaire auquel il venait d’échapper. Enfin satisfait par l’alliance qu’il venait de conclure avec lui-même, il dégagea toute forme de culpabilité et entreprit de se promener dans cette ville qu’il ne connaissait pas ou si peu.

 

 

II - Le long du canal du quai la Fontaine, il choisit un petit bistrot et se dépêcha de déjeuner. La ville était encore agitée, mais il savait que bientôt août viendrait modifier son rythme comme celui de toutes les grandes villes. Il ne resterait que quelques hommes d’affaires égarés et des nuées de touristes entoupinés de marmaille poisseuse. Pour l’instant tout était encore entre deux eaux. Les filles étaient belles. Les garçons déjà bronzés. Quelque chose fourmillait dans l’air. Peut-être était-ce dû à l’odeur entêtante des fleurs de tilleul qui lui agaçait l’esprit. Il se sentait des envies confuses sans bien comprendre d’où cela lui venait. Lorsqu’il eut avalé son café, il reprit sa marche tranquille le long du canal et se retrouva devant les doubles grilles du jardin. Pour avoir un peu feuilleté les brochures de sa chambre d’hôtel, il savait qu’il se situait au pied du mont Cavalier. En levant la tête, il pouvait apercevoir la tour Magne. Tout autour son œil absorba une profusion de grands cèdres, de pins et de marronniers d’Inde. Il s’avança et franchit le seuil.

En ce tout début de l’après-midi, il se déplaça dans les allées du jardin inférieur, contemplant les statues, s’accoudant aux balustres pour observer les cygnes au bec menaçant. Quelques tout petits enfants accompagnés de leur mère ou de leur grand-mère, délivraient de fragiles découpes de pain dur, et les cygnes mollement s’en venaient honorer leurs minuscules oblations. Les graviers déposés dans les allées réfractaient la lumière et la plupart des promeneurs plissaient les yeux sous l’insoutenable intensité. Il dépassa une rangée de baraques à ballons. Des cerfs-volants pour enfants en forme de chats ou de coccinelles pendouillaient lamentablement contre les parois déjà brûlantes. Un peu plus loin, deux ou trois âniers ne cherchaient plus depuis longtemps à faire concurrence à la beauté des lieux. Seul maître au jardin, le ciel sans un seul nuage paraissait vouloir tout  écraser de la puissance de son bleu.

Maintenant poussé comme par une force invisible, il entreprenait l’ascension vers les terrasses supérieures. Sans pouvoir discerner quoi que ce soit de compréhensible, il entendit des bribes de voix au travers de l’enchevêtrement un peu magique des petits chemins dessinés par un l’architecte à l’humeur bucolique. Intrigué, il se dirigea vers l’écho. Au détour d’un buisson de myrte, sous les arcades luisantes d’une enclave taillée à même la pierre, il aperçut la source de la ville, dédiée à Nemausus. Au creux de la grotte, une femme se tenait. Autour d’elle, quelques passants attentifs, de ceux pour qui le temps ne compte pas.

III-

Il n'y avait plus beaucoup de place. Une poussette encombrait l’étroit chemin. Il la contourna. Quand il put s'avancer, il réalisa que c'était une vieille femme. Quelques feuillets à la main, elle lisait à haute voix des poèmes sur le jardin. Ça parlait de jardiniers et de roses. C'était court, léger, ça ne portait pas à conséquence. Chacun de ceux qui s'arrêtaient pouvait en emporter quelques bribes sans avoir à chercher le sens secret des mots. Elle leur offrait un cadeau inestimable. C'était de ces petites surprises de la vie qui n'ont pas de prix. Une amitié, un partage, un jeter de dés un peu abîmés, mais toujours efficaces à modifier le cours du hasard. Le gobelet avait été maintes fois lancé et voilà qu'aujourd'hui pour eux, pour ceux qui voulaient bien suspendre le cours de la vie, les mots se tamponnaient au creux des murs. Ça retombait en cascades, harmonie calée sur le son feutré de l'eau qui filtrait au creux de la pierre. C'était un don. Il se mit à penser immédiatement au Petit Prince de Saint Ex. Qui était le renard, où était la rose.  Qui cherchait à apprivoiser, qui souhaitait être apprivoisé. Là, ce jour-là. La voix de la vieille femme était claire, sans traces du temps passé à psalmodier les mots. Il poursuivit son observation discrète. La chevelure décolorée, coupée plutôt court et d'un blond très pâle à la façon des années trente lui retombait de chaque côté du visage. Coquetterie de jeune fille, sa peau, malgré la chaleur, avait été poudrée. Il pensa à l'odeur de riz et vit de fines coulures sur le mouchoir que régulièrement elle portait à ses joues. Quelques rides, mais pas plus que ça, songea-t-il. Il était incapable de lui donner un âge. Il soupçonnait simplement un âge très avancé. Et soudain, la douceur de cette femme qui n'était plus désirable l'atteignit comme un coup qu'il aurait reçu en heurtant une personne inconnue. Un peu nerveux, il essuya sa nuque et s'éloigna rapidement du petit groupe. Il se retourna une dernière fois. De dos, on aurait pu croire à une jeune fille. Le corps s'était maintenu ferme et menu.

IV-

 

Poursuivant son éloignement, il réfléchit. Il lui était impossible d'attribuer une cause à son malaise. Peu familier de ces changements d'humeur, il balançait une nouvelle fois sur ce qu'il devait faire. Cela pouvait sembler inconcevable qu'un type comme lui, habitué à prendre des décisions rapides ne puisse gouverner ses sensations personnelles, mais c'était pourtant le cas dès qu'on touchait à l'intime.

Derrière le masque qu'il s'était forgé, un homme indécis restait planqué.
Le corps encore un peu moite, il décida qu'il lui suffisait d'attendre et surtout de ne pas trop chercher à comprendre. Suspendre un temps sa ballade devrait suffire. Joignant le geste à la pensée, il franchit la bordure qui le séparait de la pelouse et s'allongea sur un banc de pierre. C'était un jardin libre d'entraves. Un jardin de simple promenade.

Pas de barrière ni d'interdiction quelconque. Chacun allait où bon lui semblait et pouvait s'étendre ou s'asseoir sans déclencher l'agitation fébrile d'un garde municipal.
Capitulant à la sensation étrange, il se laissa caresser par la brise que provoquait la différence de température entre l'eau des bassins et celle de l'air. Les odeurs devenaient obsédantes et saturaient l'espace.

Dans son dos, sans qu'il les voie, les derniers iris aux feuilles brûlées semblaient implorer un peu de compassion.       
Alors, de tout son être il appela la pierre chaude à franchir le barrage de ses vêtements de citadin. Il enfonça ses omoplates, creusant de ses reins le support inconnu, renouvelant dans un cycle éternel, le contact si ancien de l'homme et de la matière.
Insidieusement, quelque chose revenait.

Il vit un autre été, un autre jardin.

La pierre, les iris et la lavande le projetaient malgré lui dans le passé. Celui où petit il passait des heures dans le jardin de sa grand-mère. Rien d'extraordinaire. Mais pour un garçon comme lui, qui avait vécu toute sa vie dans la structure rigide d'un appartement de banlieue, entre un père autoritaire et une mère silencieuse, le jardin de sa grand-mère, c'était le jardin où sans le savoir il avait décidé de planter ses racines.  Un jardin de liberté.
Il repensa à la vieille femme et comprit quel lien son inconscient avait tressé entre la poétesse et sa propre vie.
Sa grand-mère vivait seule, elle était phobique. Une peur folle et irraisonnée des microbes. Elle ressemblait au personnage de la mère, chez Vian, celle qui lèche ses petits pour ne pas laisser à d'autres le soin de s'occuper d'eux. Elle lavait tout. Les légumes, les fruits, les paquets de pâtes, tout. Jusqu'à son pain et ses clefs. Son obsession allait jusqu'à l'extrême. Il l'avait vue plusieurs fois qui se déshabillait avant de franchir le pas de sa porte. Petite bonne femme en sous-vêtements de coton.
Toujours engourdi, il se laissait aller à se remémorer d'autres détails.
Le lavage de mains était un véritable supplice auquel, pauvre entêtée et prise au piège de la maladie, elle le contraignait. Plusieurs fois il s'était amusé à compter. Un jour la barre fatidique de cinquante avait été atteinte.  Il en arrivait à laisser couler l'eau tout en se faisant des grimaces dans la glace et en criant "oui, oui, j'arrive". Au fil des années, ce qui, lui avait paru plutôt loufoque était devenu tragique. L'adolescence les avait séparés. Elle lui interdisait tant de choses, fouillait sa chambre pour vérifier d'où provenait ce qu'il avait apporté. Le paradis prenait un goût d'enfer. Tout achat suspect devait être justifié. Un jour -il avait quatorze ans - elle s'était démonté une épaule en lavant son armoire à l'eau de javel. Il se demandait encore aujourd'hui, si elle n'avait pas eu l'envie terrible de le décaper lui aussi, à grands coups de détergent.

 

V-

 

Autour de lui maintenant, les bruits commençaient à s’estomper. Les promeneurs alanguis par la torpeur ralentissaient le pas. Son esprit ne discernait plus que le chuintement des arroseurs automatiques qui venaient de s’enclencher en cette fin d’après-midi et dont le mouvement régulier relançait sa rêverie. Quelques cirrus étaient apparus dans le ciel tantôt uniformément bleu. Il savait qu’ils n’étaient pas annonciateurs de pluie et son regard se mit à chercher dans les filaments blancs d’autres images.

L’adolescence avait compliqué leur relation, mais il était toujours revenu. Chaque nouvelle saison, le souvenir du jardin remontait en surface et il répondait à son appel. Il venait seul. Un train, répétitif voyage en solitaire et il la retrouvait. Immuable en sa blondeur. Tout petit, il l’avait qualifiée un jour de blonde platane et c’était resté entre eux comme un fil de dérision un peu magique.

De même qu’en ces jardins inconnus, on entrait dans la propriété par un étroit portail noir à double grille. On dévalait ensuite une allée en pente forte. Elle menait à la maison entourée d’une grande terrasse blanche. Édifiée au creux d’une ancienne carrière de pierres de taille,  de tout côté, elle était le point central d’un damier de petits jardinets isolés les uns des autres par des haies de genévriers aux piquants redoutables. L’hiver il fallait saler l’étroite côte pour pouvoir s’extraire du lieu enchanté - endormi sous la neige. Au printemps, les lilas blancs et mauves accompagnaient son arrivée et c’était de grandes brassées qu’il lui offrait, tout gonflé d’importance. L’été, les aiguilles sèches des grands pins maritimes faisaient craquer ses sandalettes de cuir. Il ne venait jamais en automne, tout simplement parce qu’il n’y avait pas de vacances en cette saison-là.

Il pensa qu’il avait fait le tour de ses souvenirs aussi vite que le tourniquet de l’arroseur. Comme dans une roue de loterie, sa pensée oscilla puis revint se poser sur une saison particulière.

Oui, c’était l’été qu’il préférait. Libre comme l’air, une fois les repas honorés, il faisait ce qu’il voulait. La propriété était fermée, il ne risquait rien. Les dangers étaient arrêtés aux moellons des murs de pierre grise.

 

VI -

La journée se plissait entre activité microscopique démesurée et plage d’ennui mortel.

Il lui était simplement et formellement interdit de toucher aux lauriers-roses. Soucieux de ne pas s’exposer inutilement une nouvelle fois à la pesante obligation de se laver les mains, il obtempérait sans sourciller et se gardait bien d’aller fourrer son museau dans l’odeur sucrée des fleurs au feuillage empoisonné.

De part et d’autre de la grande maison, cachées par des bosquets aux fleurs blanches et aux baies noires, s’ouvraient de fines allées envahies d’iris et de « grimpe-en l’air » que personne jamais ne venait déterrer. Un œil expert ne découvrait aucun horizon possible. Tout était plein. Impénétrables lieux croisés par les fers du soleil qui seuls pouvaient crever l’épaisseur des frondaisons sauvages et des bosquets de furtive noirceur.

Il se rappela ses peurs.

Tout au fond, au bout d'une allée qui lui semblait interminable, dans la perspective invisible, se tenait le "mazet", la maison des origines, celle des tantes et des oncles, de la grand-mère et du grand-père, celle des petits enfants d’une autre époque. Longues ribambelles de visages inconnus, mais dont les noms résonnaient à ses oreilles. Il en était devenu le successeur inconnu. Bordée d'une terrasse aux pampres de vignes dont les fruits trop sucrés à la fin de l’été s’écrasaient à terre et pourrissaient lentement sous le picotement des grands oiseaux noirs, elle semblait définitivement endormie. S’y rendre était une véritable expédition. Interdiction d'approcher, car la structure était en piteux état et tout le monde avait peur qu'elle s'écroule. Il jetait parfois un coup d’œil et s’éloignait aussitôt, terrorisé à l’idée qu’il puisse être enterré vivant sous le cruel plancher. Autour les pierres chaudes, plates comme des crêpes de mars, les lézards, les iris en centaines, la lavande en bouquets étouffants. Au centre de la terrasse, une fontaine d’un vert plus proche du noir et encore en état de marche.

Impossible d’aller plus loin.

Alors, il traînait lamentablement entre les fourmis qu’il considérait comme de véritables agents de renseignement militaire et les lézards, aussi paresseux que lui. Il s’étalait à plat ventre sur les pierres brûlantes et abandonnait toute forme de volonté. Tout était ennui, monumental ennui et création d'imaginaire.

Il est tard, c’est le début de soirée. Dans son dos la pierre poursuit plus lentement son lent transfert d’énergie, mais déjà il s’en détache et reprend conscience du monde auquel il appartient. Un peu étourdi, comme ivre sous les coups des souvenirs qui l’ont assailli, il se redresse et d’une main encore endormie ébouriffe ses cheveux. La lumière décline, mais il fait encore jour. Il se saisit de son sac et déplie consciencieusement la veste de soie sauvage.

Il pense savoir ce qu’il peut faire là. Il lui suffit de la chercher. Elle doit être encore là et tout à l’heure dans les jardins, ils chemineront ensemble et il lui racontera. Qu’importe ce qu’il devra faire pour l’aborder .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 09:43
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 09:33
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 09:24
Les esprits, les mots sont comme les couleurs...des associations d'idées, des énergies vivaces, des espoirs vitaux.




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Mercredi 30 avril 2008 3 30 /04 /Avr /2008 10:54

Les dernières poignées de mains furent échangées, et quelques cartes de visite opportunément glissées dans les agendas encore ouverts. La réunion se terminait plus tôt que prévu. A 11 H 30, contrairement à ce qui avait été programmé, tout était déjà fini. Il se retrouva étonnamment libre.

On était à la mi-juillet. Son avion n’était prévu que le lendemain aux premières heures et personne aujourd’hui ne l’attendait. Il récapitula mentalement ce qu’on était en droit d’attendre de lui en ce vendredi. Quelques rapports à consulter, une dizaine mails à envoyer, deux ou trois contacts à établir. Du boulot pour quelques heures, c’était certain. Encore hésitant sur la conduite à tenir, il réalisa pourtant qu’il lui était impossible d’envisager de retourner à son hôtel. La chaleur de cette fin de matinée était déjà rédhibitoire. Vaincu par la réalité mais nullement abattu, il dénoua sa cravate, retira la veste qui dénonçait trop ouvertement sa fonction et la glissa dans l’anse de son sac d’ordinateur. Qu’importe si la matière luxueuse en sortirait froissée - quelque chose de particulier s’ouvrait à lui, de façon inattendue et il entendait bien en profiter. En son for intérieur une petite voix lui annonçait que la journée pourrait bien prendre un tour inhabituel mais qu’il était le seul à pouvoir en décider. Alors il opta pour l’aventure. Peu importait ce que sa conscience lui chuchotait. Il s’accordait la journée et renvoyait au lendemain le mouvement mécanique du quotidien. Il lui suffirait de mettre les bouchées double. Sa disparition ne provoquerait aucune inquiétude dans le monde professionnel. Encore un peu anxieux, il poursuivit son plaidoyer en considérant que l’après-midi aurait très bien être occupée par le séminaire auquel il venait d’échapper. Enfin satisfait par l’alliance qu’il venait de conclure avec lui-même, il dégagea toute forme de culpabilité et entreprit de se promener dans cette ville qu’il ne connaissait pas ou si peu. [...]

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Mercredi 30 avril 2008 3 30 /04 /Avr /2008 10:36

II -
             Le long du canal du quai la Fontaine, il choisit un petit bistrot et se dépêcha de déjeuner. La ville était encore agitée mais il savait que bientôt août viendrait modifier son rythme comme celui de toutes les grandes villes. Il ne resterait que quelques hommes d’affaires égarés et des nuées de touristes entoupinés de marmaille poisseuse. Pour l’instant tout était encore entre deux eaux. Les filles étaient belles. Les garçons déjà bronzés. Quelque chose fourmillait dans l’air. Peut-être était-ce dû à l’odeur entêtante des fleurs de tilleul qui lui agaçait l’esprit. Il se sentait des envies confuses sans bien comprendre d’où cela lui venait. Lorsqu’il eut avalé son café, il reprit sa marche tranquille le long du canal et se retrouva devant les doubles grilles du jardin. Pour avoir un peu feuilleté les brochures de sa chambre d’hôtel, il savait qu’il se situait au pied du mont Cavalier. En levant la tête il pouvait apercevoir la tour Magne. Tout autour son œil absorba une profusion de grands cèdres, de pins et de marronniers d’inde. Il s’avança et franchit le seuil.

             En ce tout début de l’après-midi, il se déplaça dans les allées du jardin inférieur, contemplant les statues, s’accoudant aux balustres pour observer les cygnes au bec menaçant. Quelques tout petits enfants accompagnés de leur mère ou de leur grand-mère, délivraient de fragiles découpes de pain dur, et les cygnes mollement s’en venaient honorer leurs minuscules oblations. Les graviers déposés dans les allées réfractaient la lumière et la plupart des promeneurs plissaient les yeux sous l’insoutenable intensité. Il dépassa une rangée de baraques à ballons. Des cerfs-volants pour enfants en forme de chats ou de coccinelles pendouillaient lamentablement contre les parois déjà brûlantes. Un peu plus loin, deux ou trois âniers ne cherchaient plus depuis longtemps à faire concurrence à la beauté des lieux. Seul maître au jardin, le ciel sans nuage paraissait vouloir tout  écraser de la puissance de son bleu de Rome antique.

            Maintenant poussé comme par une force invisible, il entreprenait l’ascension vers les terrasses supérieures. Sans pouvoir discerner quoi que ce soit de compréhensible, il entendit des bribes de voix au travers de l’enchevêtrement un peu magique des petits chemins dessinés par un l’architecte à l’humeur bucolique. Intrigué, il se dirigea vers l’écho. Au détour d’un buisson de myrte, sous les arcades de pierre luisante d’une enclave taillée à même la pierre, il aperçut la source de la ville, dédiée à Nemausus. Sous la grotte, une femme se tenait. Autour d’elle, quelques passants attentifs, de ceux pour qui le temps ne compte pas. [...]

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