Mercredi 28 octobre 2009 3 28 /10 /Oct /2009 18:17

J’attends dans la cuisine. Par delà la fenêtre, c’est mon futur qui se dessine. Je me ronge les ongles. Je fouille du regard les tours au loin et le long ruban de goudron sur lequel les voitures défilent. Autour de moi, c’est le silence. Sur la paillasse en céramique blanche, le biberon refroidit.

Je me souviens.

Ils sont venus au matin me prévenir. Je dormais encore. Il a fallu agir vite. Ma première réaction, ça a été de décoller les photos. Le mur de ma chambre en était rempli. J’ai fait ça mécaniquement, sans comprendre. Les voix autour de moi étaient désolées. J’entendais bien ce qu’elles me disaient. Pourtant, ça ne passait pas.

On m’a demandé si je voulais prendre une douche. Tout le monde parlait bas. Elles étaient cinq à me regarder me noyer. Tout en direct.

Quand la douleur vous surprend au réveil, elle a quelque chose d’hallucinant. On croit que c’est un cauchemar mal résorbé. On pense pouvoir fermer les yeux très fort et ensuite reprendre son souffle. Une simple veine de vie. Mais ça ne fonctionne pas.

J’ai pris une douche. J’ai  saisi une chemise de coton. Je me suis assise nue sur une chaise dans la salle de bain. La porte entr’ouverte. Elles m’avaient demandé de ne pas m’enfermer.

Mon ventre, à peine arrondi, annonçait quelques semaines de grossesse. Mes cuisses s’étaient déjà élargies, ma peau avait le long de l’abdomen une couleur caramel. Je me suis caressée, les oreilles bourdonnantes.

Une jambe après l’autre, j’ai enfilé un slip, noué mes cheveux d’un fin lacet de cuir et je les ai rejointes dans le salon. D’un coup d’œil, j’ai vu leur mine défaite, leur bouche étirée en un étalement de clown triste.

-Que faut-il que je fasse ? j’ai demandé.

-On n’en sait rien, on a juste entendu les infos à la radio. Il y a peut-être des survivants. Tu dois y croire, garde espoir.

Mais leurs yeux disaient le contraire et j’étais loin d’être folle.

Dans un premier temps, on s’est contenté d’allumer la radio. La station locale ne parlait que de ça. On a eu droit à quelques hypothèses et puis plus rien. Le cours des choses reprenait jusqu’au prochain bulletin. Ça a duré des heures cette petite ballade entre émotions contradictoires.

On m’a demandé de rester sur place. Il était inutile que je cherche à rejoindre les équipes. Des spécialistes arrivaient, ils s’occupaient de ça. On me tiendrait au courant.

J’y ai cru pendant quarante-huit heures. Le temps qu’on localise l’avion et qu’on puisse l’atteindre. Il était tombé en pleine forêt. L’appareil n’a recraché qu’une personne. Une seule. Et encore, un pur hasard. Ce n’était pas lui. C’était un simple prof de musique, assis tout au fond. Au moment de l’impact, il a été éjecté par une déchirure dans la carlingue.

Aux jeux de loterie, de toute façon, je n’ai jamais eu de chance, moi.

Quand on a voulu identifier les corps, ils avaient été profanés. Plus aucun bijou précieux. Rien. Tout avait été volé. Le reste évidemment avait fondu.

On a dû se contenter de ce qui restait. Quelques dents dans des corps de papier cramé.

Je me demande toujours ce qu’est devenue son alliance. Elle a dû être coulée, vendue réutilisée. Ainsi quelque part, quelqu’un d’une façon ou d’une autre porte une trace de nous. Je ne sais pas si je l’accepte encore aujourd’hui.

Au cours de ces quarante-huit heures, je n’ai jamais été seule. Quelques ombres m’ont accompagnée dans tous mes gestes. J’ai du mal à me souvenir. Quel pouvait être mon visage ? Des mains agrippaient les miennes, je me cramponnais au bras des fauteuils, le téléphone ne cessait de sonner. Quelques journalistes ont tenté leur chance. Je n’ai pas parlé, murée déjà dans mon silence. Isolée dans ma perte. Incompressible. Inatteignable.

Pendant ces deux jours donc, j’ai juré tout ce que je pouvais jurer. Les saints du monde entier ont reçu mille promesses de sacrifice. J’ai égrené les minutes jusqu’à en oublier où j’étais. J’ai joué à compter les dalles du salon, noir, gris, noir, gris… Reviendra, reviendra pas. Je tombais parfois sur « reviendra », mais recommençais mon compte quand mon œil s’arrêtait par malheur sur « reviendra pas ».

La nuit, on m’a donné un comprimé. Je l’ai pris, croyant bien faire. Je n’aurais peut-être pas dû. La souffrance vient rarement dans l’action.

Je suis partie, le temps a passé. Les quelques semaines où j’ai dû rester dans ma famille, j’ai eu l’impression d’avoir de nouveau quinze ans.

Mon ventre s’est arrondi de plus en plus. J’ai pris un appartement. Je me suis organisée.

Un jour alors que mon fils était déjà né depuis quelques mois, j’ai eu la certitude qu’il était revenu.

 

[...]

je sais.. je sais... comme d'habitude, je risque de ne pas aller au delà.

Ce soir, je m'en fiche.. j'essaie seulement.


 

 

 

 

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Samedi 24 octobre 2009 6 24 /10 /Oct /2009 16:25



Dans le figuier, un enfant se tient à la croisée de deux grosses branches. Les feuilles du vieil arbre forment comme un treillis étrange sur ses jambes déjà hâlées. Jumelles en mains, il observe le monde qui l’entoure en rêvant d’horizons un peu plus lointains.

Au haut des grands arbres règne l’agitation la plus totale. Ça bazarde à tout va. Le vent essore les rameaux dans de violents souffles. Les ramures ferraillent et grincent sous les à-coups répétés des rafales. Un raclée à droite et puis soudain tout en une seule torsion, une attaque sur le flanc gauche.

Le silence n’existe pas. Sur la route nationale, le vrombissement des moteurs se poursuit, incessant. Dans leur folie bruyante, tous semblent courir vers la même promesse, mais, au jardin, leur moutonnement se contentera de bercer la sieste des petits enfants. Au loin, le temps d’un unique cri, une sirène de pompier entrave le bruit du tourbillon. La maison oscille et se cabre. Elle résiste. Au fil, le linge attend. Le vent a, depuis le matin, mélangé les odeurs. Ça sent le thym et le feuillage déjà sec. Une immense couverture bleu pâle espère qu’on vienne la décrocher et ainsi l’arracher aux doigts de ce vent fou qui ne cesse de vouloir s’en emparer. Ses caresses l’énervent, elle croit défaillir sous tant de sensualité contrariée. Quelques graines détachées des tiges légères s’emmêlent aux fils de coton et se rient de cette fête improvisée. Petits éclats acidulés, les pinces à linge se mettent en tête de contrer le vent licencieux de cette fin de matinée. Elles s’accrochent et alignent quelques plis sévères. Derrière les volets clos, les adultes poursuivent leur futile bavardage. Ils n’ont décidément aucun soupçon de ce qui se passe dans le jardin.

Mésange charbonnière, rouge-gorge, bourdons, chaque être vivant se trouve un instant emprisonné dans sa ligne de mire.

À droite, le poirier à moitié caché par la végétation se dresse, couvert de fruits. Ses branches souffrent. Depuis une semaine, les grives l’attaquent en continu, profitant de la moindre éclaircie offerte par le mauvais temps. Au creux du feuillage, les blessures sucrées accueillent aussi les guêpes bourdonnantes. Quelques mouches entêtées tentent aussi leur chance, mais dans le faux silence, elles sont rapidement repoussées et doivent renoncer à leur festin.

Une fille, les jambes étendues sur le bois grisé de la chaise longue trop longtemps oubliée au vent salé de l’hiver se laisse elle aussi aller à écouter le grand chambardement occasionné par les rafales d’ouest. Un chant continu. C’est celui qui la projette dans le futur qu’elle se crée au fil de sa sieste improvisée. De grosses boules de nuages naviguent à vue dans le bleu du ciel. Les fruits du tilleul, boutons de velours suspendus à leurs tiges rouillées, la veillent. 

Au ras du sol, l’œil de l’enfant s’accroche encore à quelques points jaunes isolés dans le vert de la pelouse déjà grillée par les premières journées de juin. C’est un jeu de piste qu’il suit, les mains agrippées aux deux lunettes symétriques. Arrêté par deux taches un peu pâles, il éloigne l’appareil et contemple indifférent les dernières roses, anciennes élégantes délicatement appuyées au mur lézardé parsemé d’ombres profondes.

Dans le jardin, loin du sable, il sait patienter. Le départ pour la mer est prévu à 17 heures. 

 

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Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 14:23
Du sexisme dans le Petit Robert ?
Page 12 édition 2009
« abusif, ve » , adj.
suivent plusieurs définitions et puis soudain ....
Veuve abusive, « qui exploite la notoriété du défunt à son profit »

ça me tue, moi,  des trucs pareils.....
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Mardi 13 octobre 2009 2 13 /10 /Oct /2009 16:29


J'ai décidé de partir en France à Noël avec l'infante. On essaie de faire le temps moins long. On se relaie.
Lui à la Toussaint, moi, à Noël, nous en février, moi au printemps, nous en été. C'est la chanson du temps qui reste. Année après année....ça fait si longtemps qu'on est partis maintenant. Le temps se rétrécit.
Elle perd les pédales. Sa voix devient atone de jour en jour. Les questions laissent place à de douloureuses plages de silence. Quelques soupirs. Une grande fatigue générale. Une envie de tout laisser tomber. Je repose le combiné. Mes jambes se plient doucement. Je m’affaisse. Comment peut -on en arriver à souhaiter que les choses s'accélèrent ?
Je me déteste à l’idée même de l’évoquer. Son absence me deviendrait si insupportable.
Elle n'est pas ma mère.
Chaque dimanche est une nouvelle épreuve.
Je reçois le poids de son vieillissement.  Je maudis la perte de sa joie de vivre, son obsession des événements qui ne tournent pas rond. Il suffit qu’un truc de guingois se remette un peu d’aplomb pour qu’elle en trouve un autre qui barouette l’un des siens. Un de sa famille (c'est moi qui souligne). Et sa famille s’élargit de jour en jour puisque le temps ne cesse de passer et de lui fournir une tripotée de petits-enfants, de neveux et nièces...
Elle déprime. Et le répète en petits geignements d’animal traqué. On ne peut pas la comprendre. Évidemment.
Il ne semble lui rester qu’une seule source de satisfaction (me dois-je d'appeler cela « bonheur» ?) mais celle-ci n’est pas à ses côtés. Si (par seule volonté) elle s’y trouve, la vieille pomme pense déjà à son départ. Comme une violente amoureuse insatisfaite.
Le cycle des jérémiades reprend. On a beau faire, c’est comme ça. Ce qu’elle pourrait vouloir, on ne peut lui donner.
Une amie infirmière me dit que si elle est ainsi, c'est parce qu'elle l'a toujours été. Incapable de vivre "par" elle-même ou "pour" elle-même. Elle a passé sa vie à gérer pour les autres, à préparer à manger pour sa famille, à attendre que son homme revienne et lui fasse un enfant de plus. Le berceau sagement apposé au lit maternel valdingue dans l’autre pièce. Il n’est pas rentré pour ça tout de même.
Elle obéit, passive ? Qu'en sais-je moi, et qui suis-je pour juger ? J’ai déroulé le fil de sa mémoire pendant les quinze dernières années. Il a fallu qu’elle me fasse confiance. Je l’ai apprivoisée. Peu à peu, une vérité naissait. Très éloignée de celle que reflétaient les cadres sagement déposés sur les sellettes. Parfois, je pense simplement que j’en connais qui suivent le même trajet. Ça me fait peur. Ils sont tout à l'opposé. 
Il en existe d’autres heureusement qui courent après le temps pour lire, fouiller le net, écouter de la musique, s'enregistrer des émissions de radio... bref... qui continuent à bouffer la vie tant qu'ils le peuvent malgré leurs vieux os qui les tyrannisent. Je me dis que j’ai l'impression que certains se contentent de survoler leur vie. Ils se complaisent à compter le temps qui passe. Le temps qu’il fait, les minutes qui restent, le repas en moins à préparer. J’ai honte de mes mauvaises pensées. J’ose parfois penser qu’ils ne sont pas vraiment dignes de la vie que le hasard leur a donnée, un peu comme certains ne méritent pas les enfants qu’ils se sont faits parce qu’ils se révèlent incapables d’en profiter.

Tiens je vais mettre ça sur mon blog. On verra bien.
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Jeudi 8 octobre 2009 4 08 /10 /Oct /2009 15:21

Le matin, quand je me réveille, je sais tout de suite si la journée va être belle ou pas. Je m’étire, je prends un peu plus de place et j’essaie de mettre chaque parcelle de ma peau en contact avec le drap. C’est ma gymnastique personnelle. Mon petit secret. Ici tout se voit et tout s’entend. Les murs sont étroits, les oreilles veillent. Je souris et dévoile mes dents. Deux minutes d’intimité pour savoir que je suis bien en vie. Sous mes paupières, les papillons commencent leur danse. Je laisse filtrer juste ce qu’il faut de lumière. Je traîne encore un peu, roulant machinalement contre le mur. Mon corps est lourd. Il respire et sent bon. Les hanches tanguent, les mains se désengourdissent. Les rêves se déchirent en voiles de coton. Ma conscience est endormie. Je m’accorde cinq minutes avant de me laisser rattraper.
La tête légèrement voilée, je ne vois pas tout de suite s’il fait beau. Pourtant, déjà, la lumière revendique l’espace. Ça se réchauffe doucement. Tout à l’heure ça cognera. Nous sommes au creux de juin. Les pluies ont commencé. De l’autre côté du mur, j’aperçois l’encadrement de la fenêtre. Me rehaussant du coude, je prends le monde et l’absorbe.
Sur le trottoir, à même le sol ou parfois sur de solides emballages de frigos américains importés, il y a une longue file de corps placés les uns à côté des autres. Des petits, des grands, des gros. Tout dort encore. La nuit a été chaude et la plupart se sont endormis après minuit. Je balaie le tout du regard. Ça fait comme une chapelle ardente étonnamment vivante. Un peu plus nombreux à se regrouper ici, chaque soir, en arrière du front de mer.

Au fil du temps, j’ai vu la colonne s’allonger et s’alourdir. La pauvreté envahit la ville comme le sable ravage la côte au fil des grandes saisons. Cela se fait en silence, séditieusement. On sait, mais on ne dit rien.

Alors je me laisse envahir par ma salive et je déglutis.
Chaque matin j’avale le monde et abandonne ma volonté, laissant à ma conscience mécanique la possibilité de prendre doucement le dessus.
J’ai un réveil. Une petite chose bon marché que je me suis achetée. Pourtant, avant même que retentisse la sonnerie, je suis réveillée et je glisse mes doigts à l’arrière pour déplacer l’étroit curseur de plastique. J’y vais à l’aveuglette. C’est mon jeu. La partie est gagnée ou perdue quand je vérifie si je ne me suis pas trompée. J’hésite toujours sur le sens à donner à ma vie. A droite j’éteins et je m’oublie dans une rêverie abrutissante, à gauche je persiste et je combats. C’est ainsi que je le vois et c’est une vieille histoire entre lui et moi. Un goût de revenez-y comme dirait un de mes amis. Je me demande parfois qui des deux s’amuse le plus.
Rassurée pour la journée, me voici convaincue que je décide moi-même de l’écoulement du temps. Je fonctionne avec ma petite mécanique personnelle qui m’empêche de penser que nous sommes des millions programmés pour faire la même chose presqu’au même moment. Moi, je hausse les épaules. Au moment du choix, j’aime bien penser que je suis la seule à percevoir l’aberration de ce monde. Alors, je lance les draps au loin et une fois de plus, je me lève. Le sol est un peu froid. C’est de la pierre grise.
En bas, pas de luxe, juste un peu de béton égaré dans la poussière rouge. Le contact nous oblige ainsi à ne pas oublier que la terre est là, juste en-dessous de nous. Mais je sais que le jeu est faussé.
Qui peut s’habituer à vivre à des mètres au-dessus du sol. Je déteste les tours aberrantes dans lesquelles les hommes s’enferment. Tours de riches, tours de pauvres. Les premières cachent ce qu’elles recèlent, les secondes laissent voir leurs entrailles par leurs pans déchirés de zébrures colorées. En bas, ils ne savent pas trop tout ça. Les tours sont rares. Il y en a moins que les 4x4. Pas beaucoup certes, mais chacun en a vu dans les feuilles avec lesquelles on emballe les marchandises. Des tours plus hautes que le toit de la mosquée ou celui du plus bel hôtel de la ville, ce sont les images qui se sont incrustées au fond des yeux. Parfois même, elles prennent feu. Et alors - le bruit court et s’éteint aussi vite qu’un cri lancé dans la nuit - .

Chaque matin, je me souviens d’où je viens. Mes pieds accrochent le sol, c’est rugueux. Je tangue puis me stabilise. Il suffit que je détourne les yeux de la fenêtre et que je me dirige vers la cuisine.
Hier, trois grosses berlines sont venues se garer tout à côté. Des hommes et des femmes bien habillés en sont descendus. Ça riait, les portières ont claqué. Je ne dormais pas. C’est le club de jazz au coin de la rue qui les attire.
A même les cartons, j’ai vu quelques silhouettes bouger sous les tissus et puis tout est redevenu calme.
En bas, ça rêve juste d’un sol un peu plus souple sur lequel on pourrait dormir autrement que comme un chien.
En Europe, il paraît que même les chiens on les laisse rarement dormir dehors. Voilà, c’est mon matin à moi. Les choses s’enchaînent, juste ce qu’il faut pour offrir un retour paisible à la vie. Rendue dans la cuisine, je prépare le café et puis j’allume la radio.

Hier, je me suis approchée de la fenêtre et j’ai appelé. Il n’y avait rien. Aucune voix, aucune main, aucun signe. J’ai su que chaque jour serait encore le même. Sans aucune possibilité de savoir qui avait la clé de ce mystère-là.

Jeudi 12 juin 08
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Samedi 3 octobre 2009 6 03 /10 /Oct /2009 17:59


Une journée, sans un mot, évidemment ça fait beaucoup.
Je pense que je devrais parler des peintures, de celles qui me touchent plus que d’autres.
Et puis je songe que je devrais peut-être décrire où je me trouve comme toi tu as décrit où tu te trouvais.
La ville de S.
S où j’ai dû aller quand j’étais jeune fille (dix-sept ans à peine et un premier boulot de plongeuse à C.). S. et ses dégoulinades de potées aux balcons. Rouge citron. Les petits canaux sagement alignés. Comme en attente.
Je crois que je préfère Amsterdam. Amsterdam la verte. Amsterdam et ses huiles brillantes aplaties au bois des portes. Avec celle plus particulière d’Anne, la naufragée.
S., il m’en souvient comme d’une ville rouge. Joufflue, contente d’elle-même. Enfermée dans son labyrinthe.
Ici la ville est partagée. Ocre et acier. Buildings et terre rouge, encore ce rouge du fer enrobé au creux de la matière. Les longs rubans d’asphalte et les camionnettes brinquebalantes. Tout cela mélangé. Homme blanc et homme noir.
Tu vois par association d’idées (toujours), je me dis que j’écris ce qu’autour de moi, on ne peut comprendre. Je peins de l’intérieur. Quand j’essaie par mail d’exprimer quelque chose à ceux qui m’entourent. Une grande joie. Je me rends compte que rien ne passe. Qu’on se contente du reflet en surface. Aujourd’hui même alors que le silence se faisait un peu plus lourd, et donc pour moi, continuellement étouffant, j’envoyais trois photos à mes ami(e)s, trois photos fondamentales pour moi. J’y inscrivais cette remarque : « à vous de les sous-titrer, pour ma part ce sera « NO COMMENT ». »
On y voyait deux jeunes filles, tendrement enserrées sur un canapé, derrière le reflet d’une vitre fumée, bras dessus, bras dessous, le regard parallèle, plongé dans un écran de télé. C’était pour moi, le retour de l’enfant prodigue. Une des deux avait déserté mon giron, continument en mal d’amour, éternellement à vouloir combler ses vides au creux des hanches.
J’ai eu au moment où j’écris ces lignes, quatre réponses sur les huit messages envoyés. Un seul de mes destinataires tenait compte du signal silencieux, les autres s'égaraient.
Voilà pourquoi je scribouille de nouveau dans le trou sidéral de ce net.

PS : les enfants me demandent toujours pour quelle raison je peux mettre une initiale - au lieu du nom exact - à la ville que je cite.
Je réponds : l’effet de réalité. Absurde !
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Samedi 3 octobre 2009 6 03 /10 /Oct /2009 13:06

 


 

Tout à l’heure, maman a mis mémé dans la voiture. En fait, en vérité, un peu avant, elle a appelé un taxi. Parce que nous, on n'a pas de voiture. C'est exceptionnel d'appeler un taxi chez nous, vous savez. Connaissant maman, je n'en suis pas encore revenu.

Moi je m'appelle Paul. Je suis le fils à ma maman, et mémé, c'est la maman à ma maman. J'ai trois grands frères aussi, mais ils sont en pension mes grands frères, et je les vois presque jamais. Je suis le quatrième. « Le petitquat », qu'on m'appelle depuis que je suis né.

Ce matin, mémé, elle était pas en forme. Faut dire que ça fait pas longtemps que la guerre, elle est finie. Ici, on a eu froid et aussi on a eu faim. Mémé, elle a fait ce qu'elle pouvait pour nous pendant que papa était parti à la guerre. Papa, il est militaire. Militaire de carrière. Et pépé, il était dans les douanes. Douanier-chef, qu'il était. Sauf que pendant la guerre il a résisté, mémé, elle dit.. Un jour, ils sont venus le chercher mon pépé, et il est parti et il est pas revenu. J'ai pas encore tout compris. Alors mémé, elle est restée chez nous et on a continué à habiter tous ensemble. Enfin, pas vraiment tous ensemble parce que papa, lui, il est resté militaire et il est pas là souvent. Quand il vient nous voir, on a intérêt à être bien sages. Maman, elle lui met toujours son assiette à papa. Même s'il est parti pendant plusieurs mois. Il fait du parachute mon papa. Et la dernière fois qu'il est rentré sans son parachute, moi je l'ai pas reconnu, mais maman, elle s'est mise debout devant la table et elle l'a regardé, tout étonnée. Il y a eu un grand silence.

Moi j'ai continué à manger mon os de poulet, avec les doigts. Et papa, la première chose qu'il a dite avec sa grosse voix, c'est : « Alors, on est devenu des sauvages ici pendant mon absence ? ».

J'ai reposé l'os et j'ai regardé maman. Heureusement, maman, quand papa n'est pas là, non seulement y a mémé, mais aussi parfois, elle a ses copines.

Alors comme mon papa, il est pas souvent là, forcément, elle a beaucoup de copines, ma maman. Elles sont gentilles les copines à ma maman. Elles me font des caresses et puis aussi elles m'offrent des bonbons, en me disant que je dois être bien gentil avec ma maman et ma mémé. Celle-là, ce jour-là, elle était encore plus gentille que les autres. Elle a tenu tête à mon papa et elle lui a répondu : « Dis donc t'as déjà ton assiette, faudrait tout de même pas exagérer quand même ! ».

Mon papa, il a rien répondu, il m'a juste mis sa grosse main sur la tête et il a tout mélangé mes cheveux.

Si je vous raconte tout ça, c'est pour mieux que vous compreniez que vraiment, appeler un taxi, c'est pas un truc qu'on fait tous les jours chez nous !

Donc maman, elle a mis mémé dans la voiture. Avant, elle lui a mis un gros manteau, et puis aussi un gros bonnet et une écharpe. Même elle lui a mis ses lunettes de vue, celles qui sont fumées et qui lui donnent l'air d'un gros scarabée. Moi je me suis dit que c'était bizarre parce que ce matin y avait pas de soleil. Elle l'a aidée à marcher jusqu'à la voiture avec Ginette, sa copine et moi je les ai regardé partir. Maman faisait vite, elle parlait pas. J'ai pas pu dire au revoir à ma mémé. Maman, elle a pas voulu. Le village à mémé, il est loin, il est dans l'autre département, celui à côté du nôtre. On n'y va pas souvent, parce qu'on n'a pas de voiture justement.

Le soir, maman est revenue toute seule et elle a dit que tout s'était bien passé et que demain on pourrait aller voir mémé.

Elle a dit ça à sa copine Ginette. Moi je comprenais rien, alors quand elle m'a envoyé me coucher, je suis resté en haut des marches de l'escalier et j'ai écouté ce qu'elles disaient.

Ginette, elle a demandé comment avait réagi le docteur.

Maman, elle a répondu qu'elles étaient arrivées, qu'elle avait appelé au secours, que le docteur n'avait plus eu qu'à constater. Il a même fait un certificat à ma mémé, elle a continué. Peut-être qu'elle est allée passer son certificat d'études, ma mémé, je me suis dit, tout fier. Et puis maman, elle a dit qu'elle avait drôlement bien fait. Que comme ça, elle avait accéléré les choses et qu'elle avait pas eu à demander un permis.  Que vraiment, c'était scandaleux de demander de l'argent pour ça....que ça lui avait fait faire des économies, que par les temps qui courent, c'était pas un luxe…  Parce que les frais de transport pour conduire ma mémé dans son village, en caisson spécial, c'était vraiment trop cher. J'ai pas entendu la suite, parce que je me suis endormi.

Demain, à ma mémé, je vais lui demander, c'est quoi un caisson spécial.


 

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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 /09 /Sep /2009 19:16

  Illustration gracieusement prêtée par : DOBRITZ

              Je me promène. J’ai un rendez-vous. Comme je suis arrivée trop tôt, je traîne d’ici, de là… la cité est grande. Bien plus grande que je ne me l’étais imaginé. Ce sont des tours. Aveugles. La médiathèque se trouve au milieu. Grise et laide. J’ai un entretien important à 14 heures. Il est 13 heures. Je marche d’un trottoir à l’autre, de temps en temps, le nez au ciel, je cherche à deviner mon avenir.

Il n'y a pas grand monde ici. Un passant croise ma route. Je lui demande l’heure. Acte manqué ou insensé, j’ai oublié ma montre, là-bas, dans la grande ville sur une table abandonnée. Le temps passe lentement. Je tombe sur une nouvelle personne.

Quinze minutes encore. Quelques nuages se déplacent, deux fils blancs pâlissent au ciel.

Il doit être l’heure maintenant. Je m’oriente vers mon point de rendez-vous. Pour me rassurer, une dernière fois, j’aborde une petite vieille qui affronte à petits pas, le cou tendu vers le bitume, sa vie qui se faufile.

 - Pardon, madame, pourriez-vous m’indiquer l’heure ?

Je me penche en avant.

- Regardez, me répond-elle gracieusement en me présentant son poignet étroit. Je ne vois plus très bien. 

Je suis étonnée. La montre marque17 h 30.

Me voulant rassurante je lui dis que non, cela ne devrait pas être la bonne heure, ça, 17 h 30.. Parce que j’aivais un rendez-vous à 14 heures moi.. me comprenait-elle ?…

- Vous êtes sûre ? me demande-t-elle déstabilisée… Mais si...il doit bien être 17 h 30, parce que j’ai rendez-vous à 18 heures !

Mes épaules s’affaissent. Mon menton pointe dangereusement vers le bas. Je cherche une silhouette qui m’aiderait à redresser cette femme.

Mon horloge interne m’informe que je ne peux rien faire. Je dois me dépêcher. Elle devra se débrouiller toute seule.

Dans un salut encourageant, je lui dis simplement de poursuivre son chemin et de trouver rapidement une personne aimable qui lui remettra sa montre à l’heure.

Depuis quand ne l’était-elle pas ?

 

J’ai voulu mettre de la distance entre elle et moi, alors tout en m’éloignant à grands pas, j’ai fermé les yeux.

 

.

 

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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 19:12



En ouvrant mon courrier électronique, je suis tombée sur cette phrase. « C’est fou comme j’aime l’automne ». Je me suis dit - Tiens, un marronnier !
J’aurais pu le saisir et en profiter pour écrire un petit quelque chose de pas difficile qui plairait au plus grand nombre. J’aurais parlé de la rentrée, de l’odeur des feuilles mortes et du papier frais pressé. Mais étais-je obligée de plaire ?
Dans la presse, on ressort les mêmes papiers chaque année, noyant le poisson de la monotonie des jours ou tout simplement l’idée que nous sommes en train de basculer, une génération après une autre au bout d’un tapis roulant- l’automne apporte son lot annuel de nostalgie.

Et puis, de la même façon que j’avais répondu quelques jours auparavant à une personne qui m’est inconnue mais qui vient parfois sur mes pages, je me suis dit que rien ne m’interdisait de fonctionner par associations d’idées.
Donc, il était dit que j’improviserais sur l’automne et son marronnier.
Je n’étais rien de plus, rien de moins que celui  ou celle qui aimait l’automne et qui avait écrit qu'il (ou elle) l'aimait.
Dans mon jardin, je n’ai pas de marronnier. J’ai un platane. Un immense platane planté bien trop près du mur qui entoure le potager. C’était une vieille promesse du temps passé. Une promesse remontant à l’époque où je n’avais pas d’argent pour m’acheter des fleurs. Il n’y a rien de triste ou de mélancolique là-dedans, c’est un simple constat. Je descendais couper de grandes et larges branches de platane en bas de chez moi, le long de la nationale. Parfois on devait se demander ce que je faisais-là. Avec le bruit et le vent. Et aussi, mon couteau à la main. A cette époque déjà, on s’empressait d’évacuer les grands arbres sous prétexte qu’ils avaient été plantés à une époque où les fous du volants ne dépassaient pas la dizaine au kilomètre et la quatre-vingtaine au compteur. Bref, à une époque où ils ne mouraient pas d’un baiser mortel, amoureusement enroulés une dernière fois autour de la bête majestueuse. J’en empilais donc de larges brassées au creux de mes bras, juste contre le chandail (qui dit « chandail » encore aujourd’hui ?) et ça me picotait le nez quand j’essayais d’introduire la clé dans la porte. Ainsi donc, il se trouve que les seuls marronniers que je connaisse sont donc ceux de mon enfance et encore, je pense que je n’en ai croisé qu’une fois, une année où on m’avait fait intégrer une école religieuse prestigieuse dans laquelle je ne suis restée que trois mois. J’avais tenté de tricher. Un mot, un unique mot recopié sur mon buvard que bien entendu j’avais quasiment mémorisé au moment même où je l’écrivais ! À peine la main du professeur d’anglais soulevait-elle ma copie pour déterminer ce qui s’y cachait, je devins vouée aux enfers et à la damnation éternelle. C’était en automne. Je m’en souviens toujours. C’est mon marronnier personnel. On me retira de l’établissement quelques jours plus tard. Dois-je encore remercier ici mon père de m’avoir évité un terrible avenir ? Je pense qu’au fond de lui il n’était pas très certain d’avoir envie de me voir cramer comme une vulgaire feuille morte, mon temps expiré. Mais on trouvait dans la prestigieuse école pour filles, de vieux marronniers magnifiques et bien qu’ayant sûrement dépassé l’âge (mais il y en a-t-il vraiment un pour cela ?), j’accumulais au fond de mes poches les gros marrons vernis. Il m’en est resté un goût immodéré pour les fruits glacés. Un platane, ça a donc des feuilles qui sentent bon, et le marronnier aussi.
Encore faut-il parfois vivre dans une région qui corresponde à cette vision de l’automne.

Ici, il n’y a ni pluie, ni bottes, ni hérissons à protéger du froid. Septembre est l’équivalent de juin. Parler de l’arrière-saison devient de fait une autre paire de manches à enfiler. Tiens, je vais me faire un thé. J’ai fait une page. C’est largement suffisant pour aujourd’hui.
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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 16:56

Alors qu’Alexandre continuait de bricoler dans la cuisine, Adrianne ouvrit la porte de la chambre, envoya valdinguer son sac et s’effondra de tout son long sur le lit.

C’était un meuble en bois brut, un peu grossier, très bas, placé parallèlement à la baie vitrée qui donnait dans le jardin. Le matin, elle avait fermé les stores et la lumière entrait par endroits, là où les lamelles se révélaient un peu fanées.

S’abandonnant à la rêverie, elle promena ses yeux sur chaque infime trace disséminée dans le plafond. Quelques minutes de paix, un semblant de chaleur. Dans un effort, elle se redressa et s’empara du sac afin de récupérer ses cigarettes. Elle farfouilla un bout de temps avant de dégager enfin son paquet. Au moment où elle repoussait le sac et allumait la cigarette, elle vit qu’une liste en était tombée. Des bouts de phrases, entourés de trèfles à quatre feuilles coloriés en vert foncé. Elle les contempla sans les lire.

- Destinée a une nouvelle fois disparu

- Le chien n’était pas là quand j’ai ouvert la porte d’entrée

- Alexandre semble fatigué, sa peau se relâche

- J’aimerais bien disparaître

- Ma chaussure droite est gondolée

- La mort me poursuit, je la hais

- Le jardin a besoin qu’on s’occupe des arbres

- C’était quand la dernière fois où j’ai été excitante pour un homme

- J’achète des choses que je n’utilise pas

- J’ai croisé quelqu’un qui me plaît.

24 mai 09 Paris

Adrianne ne dépassait jamais les dix affirmations. C’était une règle qu’elle s’était fixée. Ça l’obligeait à être imaginative et concise. Peu importait que la liste comportât des points communs. Elle devait simplement se contenter de révéler son état d’esprit à un moment et dans un lieu donnés.

[...]

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Mardi 15 septembre 2009 2 15 /09 /Sep /2009 13:19

 

C'est la caresse de l'air qu'il préfère. Fenêtres ouvertes. Musique en sourdine. L'été s'est installé. Tout rayonne. La chaleur a envahi une fois encore l'atmosphère. C'est le miracle sans cesse renouvelé des saisons. L'émotion afflue.

Presque libre d'aller où il veut. Presque… il ne peut pas s'empêcher de penser à ce petit mot de rien du tout qui fait toute la différence.

Ce n'est pas une question de temps ni de moyen. C'est la vie qui veut ça. On n'est jamais vraiment libre. Il existe une sorte d'emprisonnement invisible dû aux fils arachnéens du quotidien. De temps en temps, l'état de grâce s'impose et tout est différent. La vie pulse à tout va dans les veines. Il sent, ressent et vibre aussi fort qu'à l'époque déjà incertaine où il ne savait pas ce qu'il voulait. Le sait-il aujourd'hui ? Rien n'est plus incertain.

Le corps désire la vie. La nature appelle à l'amour. Tout prend de nouvelles proportions. La couleur de l'herbe, son intensité, son odeur. La peau s'ouvre au plaisir. Il frémit et a envie de se mettre nu pour s'allonger sur le sol. Ce ne serait pas la première fois. Appel brut et à la fois enfantin d'une nature bienveillante. Une réminiscence au goût inchangé.

Il pianote d'un tapotement excédé sur la page du livre ouvert. Son regard se perd au bout de la mare insondable troublée du frôlement léger des libellules et des notonectes. Il ferme les yeux. Le livre est en attente, à peine abandonné sur les genoux  du lecteur infidèle. Déconcentré, il se fait une raison. Il a l'habitude de ces soudains et furtifs abandons. Parfois futiles, parfois sévères.

Une fois de plus l'homme entre en lui. Il cherche et tâtonne. Introspection estivale. Molle agitation. Ces vacances sont si précieuses. La terre est là, si proche. Il en sent les douces vibrations au travers de la toile usée de la chaise longue. Libre ? C'est un concept un peu top compliqué pour lui. Il n'y pense pas trop souvent, juste ce qu'il faut pour se mettre en accord avec lui-même. Il sait que la marge de manœuvre est étroite.  Les mensonges sont fréquents quand on cherche à répondre à ce genre de questionnements.

Dérangé par le malaise qu'il sent monter en lui, il s'agite sur la chaise et change de position.

Il a toujours revendiqué sa liberté mais la vie lui a appris à ses dépends qu'il fallait souvent plier pour ne pas rompre. Les coups, les bosses, les trahisons, les déceptions, les abandons, c'était le lot commun à tout revendicateur d'idéal. Mais de l'autre côté de la balance il savait aussi qu'on ne pouvait prétendre à la liberté qu'en saccageant autour de soi. Et lui, il ne le voulait pas.

Alors il a appris la patience. Les jours de honte, il s'est martelé le mot  à s'en faire péter les tympans. Patience. Patience. Sois patient. Tout peut attendre. A l'intérieur tu es libre. Personne ne peut te prendre cela.

Il ouvre de nouveau les yeux.

Sa femme est là, tout près. Abandonnée. Il l'observe, yeux mi-clos désormais.

Les ronds lumineux sous les paupières opacifiées s'amenuisent imperceptiblement.

Le corps molletonné par la générosité des hanches, elle s'est endormie épuisée. Le carnet rouge à ses côtés.

Alors il reprend son livre.

5 août 2007
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 20:36

Le couple se tenait dans la cuisine.

- Ah ! Ne me touche pas, tu as encore les mains glacées ! s’écria Alexandre en la repoussant des deux mains.

- C’est la mort qui m’emporte, répondit sentencieusement Adrianne en pivotant sur ses talons. Elle quitta la pièce.

Ça faisait des semaines maintenant que la jeune femme avait froid. Ça s’était immiscé comme un vent insidieux. Elle avait beau frotter ses paumes l’une contre l’autre durant la journée et, la nuit, du fond de son lit, replier les genoux au creux de son ventre, toutes ses extrémités se refroidissaient un peu plus chaque jour.

Au début Alexandre haussait les épaules et se contentait de lui dire « pieds froids cœur chaud ». Mais, plus le temps passait et moins il s’en préoccupait.

L’année de leur rencontre, à peine octobre s’était-il annoncé, que le froid et la pluie avaient envahi la ville. Feuille après feuille, bourrasque après bourrasque, de gros tas craquants firent apparition au gré des parcs abandonnés. La nuit tombait vite et dès dix-huit heures les rues s’éclairaient violemment. On se serait cru en hiver.

Comme à chaque fin d’été, Adrianne avait défini ses résolutions. Cette année-là, ça serait le yoga.

Prendre connaissance de ce qui était possible, argumenter longuement, délibérer les yeux dans le vague ; toutes ces opérations que l’on fait avant de faire un choix ; tout ça donc, rendait compte de ce rituel très personnel qu’elle s’était institué. Chaque mois de septembre était pour elle la possibilité de renouveler l’orientation que prendrait sa vie.

Pratiquer un nouveau sport, arrêter de fumer, suivre des cours de peinture, apprendre à réparer une chasse d’eau, découvrir l’art du Tai-chi-chuan ? C’était tout autant de nouvelles possibilités offerte par la plaquette des associations de sa commune. qu’elle ne manquait jamais d’aller récupérer aux tout premiers jours de septembre.

 

L’avantage, c’est qu’immuablement, tout lui était de nouveau légitimé. L’inconvénient résidait à ce qu’au fil du temps sa vie s’était mise à ressembler à un parcours de sécurité routière. Au fil du temps, la jeune femme s’était ainsi perfectionnée dans toute une série d’activités qui lui permettaient désormais d’évoluer en dispersion, de rouler en file indienne ou de se rendre d’un point à l’autre dans une confiance tout à fait relative. Elle avait mémorisé les meilleurs endroits pour attendre son tour, découvert les joies du regroupement, ressenti les craintes effarantes à devoir définir les priorités.

Les différents parcours s’étaient révélés excitants et périlleux. Le plus difficile restait de réussir à se dépasser. L’arrivée d’Alexandre dans son trajet personnel avait donc mis de l’ordre là où il ne régnait qu’une confusion totale.

En public, Adrianne admettait volontiers qu’à cette période, sa vie partait dans tous les sens et qu’Alexandre avait bien fait de l’aider à y voir un peu plus clair. Dans le secret de ses états d’âme, il faut avouer qu’elle regrettait désespérément l’époque bénie où sa fantaisie la conduisait où bon lui semblait.

Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, à ce fameux premier cours de yoga, Adrianne avait  à peine à trente-deux ans et n’avait jamais renoncé à l’habitude d’articuler le cycle du temps à celui des rentrées scolaires. Quand on lui demandait ce qu’elle avait pu vivre l’année précédente, elle évoquait toujours des anecdotes qui s’étaient produites entre septembre et août. On la reprenait, elle persistait. Penser qu’une année civile devait forcément s’écouler de janvier à décembre lui  restait parfaitement incompréhensible. En vieillissant, elle aurait pu s’adapter et enterrer le battement propre à l’enfance, mais rien n’y avait fait. En vérité, ce n’était pas faute d’avoir essayé.

Une fois ses études terminées, elle était entrée dans la vie active et son premier acte d’émancipation avait été de se procurer un agenda annuel. Peine perdue, au bout de six mois, elle l’avait vingt fois oublié dans un coin sans jamais avoir réussi à l’utiliser de façon pragmatique. Un jour, elle décida d’en finir et s’empressa de s’introduire dans une papeterie pour acquérir un modèle plus adapté à ses caprices. Il s’étalait de septembre à septembre.  Dès lors, elle n’en démordit plus.

Dix ans plus tard, rien n’avait changé. Adrianne se promenait toujours avec un agenda scolaire et une trousse bourrée de crayons au fond de son sac. Dès que les grandes surfaces se débarrassaient des rayonnages d’été, elle se jetait à cœur joie dans la cohue des achats voués aux fournitures. Adrienne prenait son entreprise automnale très au sérieux et passait, d’après Alexandre, un temps démentiel à opérer ses choix. Sa préférence allait aux  minces tiges de couleur. Il lui fallait renouveler ceux qui avaient été méticuleusement mâchonnés au creux  insignifiant de toutes les salles d’attente dans lesquelles elle s’engouffrait. En riant, elle disait souvent qu’elle était payée pour attendre. À la voir saisir, reposer, tâter et renifler de près les différents produits, puis en entasser des tonnes au fond de son caddy, on aurait cru qu’elle était l’heureuse mère d’une tripotée de gamins !

Adrianne travaillait dans le paramédical. Sa mission consistait à s’entretenir avec les dentistes qui voulaient bien la recevoir entre deux clients. Parfois, plus d’une heure d’attente, mais quinze minutes à peine pour leur faire entrer dans le crâne ce qu’elle-même avait mis des jours à assimiler pour mieux le régurgiter. Elle plaçait des produits et des solutions optimales pour toutes sortes de pathologie. Ça marchait parfaitement. Elle obtenait de bons résultats, ses chiffres augmentaient et son chef était content. Ainsi, cinq jours par semaine, en attendant qu’on daigne la recevoir, elle sortait sa trousse et rédigeait de longues listes qu’elle s’empressait ensuite d’illustrer à grand renfort de crayons de couleur suisses. Ils coûtaient une fortune.

 

[…….]

 

 

 

 

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Lundi 31 août 2009 1 31 /08 /Août /2009 09:08




Dans l’oubli de l’été déjà trépassé

Aujourd’hui

Grand tapage.

C’est le vent fou, le vent gourmand

Qui fait claquer bien haut le drap de toile bleue

Et arrache les linges trop négligemment attachés

Mélangeant les haleines des plantes odorantes

Aux odeurs des étiers asséchés.

 

Repliée dans la cuisine j’écoute.

Les volets grincent sur leurs gonds

Tout s‘arc-boute

On se croirait pleine mer.

Au bois des portes agglutinés

Seuls innocents

Les escargots somnolents attendent l’automne

ça chambarde un peu plus fort.

C’est le vent qui s’entête à vouloir mettre tout pêle-mêle

Mèches folles yeux aveuglés

Les vitres tintent et frissonnent

Mon cœur tressaute aux coups du sort

Redoutant les souffrances à venir

 

Dans l’extrême agitation qui s’est emparée de la maison

Un reste de ta voix résonne entre les murs

Tu t’es cru fort, l’as clamé bien haut

Mon bel amour, le vent semble t’entendre encore

Et ralentit sa course

Je respire un peu moins vite.

Pourtant, sur la chaise

Au creux de ta chemise abandonnée

Là, entre les deux os, une tache ronde.

Elle souille ton vêtement

C’est une simple tache.

Une tache inaperçue,

Une tache qui se cache

Et que je n’ai jamais vue.

De fait, je n’arrive pas à l’identifier

Le vent la soulève

Respiration régulière

Gonfle et dégonfle

La tache

S’essouffle.

 

Je prie pour elle

Trace de ta fragilité

Et j’attends ton retour.

 

 

28 août 09

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Samedi 29 août 2009 6 29 /08 /Août /2009 15:05


Samedi 29 août

Je pars lundi. Je suis dans les rangements. L'été touche à sa fin. Le jardin s’affole. L’herbe est devenue rase. Elle repousse mes pieds nus. Les feuilles dorées jonchent le tour du tilleul, le platane se craquèle et les tomates finiront de rougir sans moi. L’unique melon que j’avais réussi à arracher à la terre fait à peine la taille d’une orange. Les merles me guettent et s’en délecteront bientôt. Tout va me survivre. Inquiète, je taille avant l’heure espérant secrètement ne pas trop faire souffrir les arbres.

Les valises aux gueules ouvertes sont calées aux quatre coins de la maison. Les livres cachés au plus plat pèsent du plomb. Je ne peux m’empêcher d’en ajouter comme si je ne devais jamais revenir et que mon voyage se tétanisait sur deux rails, pour une éternité. Ça me rappelle un roman de jeunesse dans lequel les voyageurs montent à bord d’un cargo qui ne s’arrête jamais. Condamnés à tourner sans interruption au plus haut des cieux.

Du coup, j'en entasse un peu plus. Chaque départ est une expédition. Je vais au-devant de nouvelles têtes ne sachant s'il me sera donné de revenir. Mes mains tremblent. Les doigts s’agitent, mais l’écriture se maintient au large. Je ne cherche plus à lutter.

J’ai vécu chaque jour pleinement. J'ai travaillé à l'harmonie. Mon coeur est au calme. En paix.

La vie m’échappe. Je passe des heures détachée, à rêver les yeux ouverts. On me reprend de plus en plus. Je sursaute.

Je n'ai pas bossé un seul truc depuis l’été. Je suis sur le fil du rasoir. Je termine l'unique livre de Lee Harper, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur. J'ai lu quasiment d'une traite une merveille de prix Goncourt 2006 de la nouvelle Le bar des Habitudes de Franz Bartelt.

Les autres livres ne valent pas la peine qu’on en parle.

Hier au soir, je suis allée au cinéma, voir Partir... Ce film étrange en ces années 2009 m'a vrillé les tympans. Cette impression fugace que les femmes sont loin d'avoir gagné le combat au droit à la liberté. Je n’arrive pas à croire qu’une femme éduquée puisse encore ne pas posséder le minimum pour prendre sa liberté quand bon lui semble. La réalisatrice semble avoir voulu faire une tragédie d’une simple histoire dramatique et sidérante d'aveuglement. Je pense à celles qui se trouvent autour de moi et qui n’ont pas la volonté d’être autonomes. Il y a de nouveau une féroce urgence à secouer mes filles et à leur dire une fois de plus qu'elles sont seules à décider de leur vie.

En passant mettre à jour mes lectures j’ai lu un commentaire qui me concernait. Me voilà dénommée la groupie solaire de Babel (sic) ! Je ne peux m’empêcher de sourire tout en ne supportant pas cette petite douleur inadaptée qu’on m'impose. Je réagis donc à ma façon.

Je ne suis pas dérangée que l’on ne m’aime pas, mais en fait je réalise que je n'aime pas qu’on me le dise. Je préfère l'indifférence crasse. 

C’est amusant d’écrire ce billet pour chasser le tiraillement. Ça me change les idées. J’espère seulement qu’Emma ne sera pas autant troublée que je le suis.

Je n’ai pas pu honorer toutes les visites que j’aurais dû faire, toutes les promesses que j'aurais dû tenir... je n’ai pas lu non plus tout ce que j’aurais aimé lire…Ma boîte mail est restée silencieuse. La maison a été pleine tout le temps.

Ça ira mieux en septembre.

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Dimanche 16 août 2009 7 16 /08 /Août /2009 13:51


Tu crois que c’est facile ?

Tu crois vraiment qu’on sait ce qu’il faut faire au fur et à mesure que les choses se présentent ?

Il n’y a malheureusement pas grand-chose qui s’apprend ave le temps pourtant…Ni la gestion des conflits, ni la gestion des sentiments.

On attend que tu saches pour tout, et toi, tu ne sais rien ou presque rien.

Autour de toi, chacun se débrouille. Certains ont trouvé de quoi croire quand le sol s’est dérobé un peu trop souvent sous leurs pieds. Quelques-uns ne te donnent jamais la sensation qu’ils peuvent connaître la culpabilité. Ils font les autruches ou les voleurs des quatre coins. Pas vu, pas pris. Ils avancent et toi tu te traines en arrière.

Tu vieillis, ton corps se déforme, ton visage s’élargit, tu as l’impression que tu vas finir ta vie en vieux crapaud, un peu comme Marguerite. Les mains en avant pour contrer les coups, tu luttes de temps en temps, mais tu t’es déjà tant de fois épuisé à te discipliner que tu n’as plus l’énergie pour y croire encore. Presque battu et contre ton gré.

Alors entre deux gâteries, tu essaies à l’occasion de limiter les dégâts. Quoi qu’il en soit, rien ne te rendra ta souplesse ni tes vingt ans.

La machine est en marche depuis trop longtemps.

Bien sûr toi aussi, tu aimes la sérénité. Les jours de grâce, tu la touches du doigt et pfuitt.. Elle s’enfuit aussi vite qu’elle est venue. Il ne reste que l’odeur de plénitude, une bouffée dorée d’un bonheur dont l’existence est soudain une certitude. Tu t’empresses de la serrer dans les recoins de ta mémoire. Grelot prêt à être agité les jours où l’angoisse t’étreint.

Dans ton dos, se sont accumulées des choses bien faites dont tu peux être fier. Quelques savoir-faire, un peu de savoir être. A l’occasion il t’arrive de répondre à quelques questions que l’on te pose et pour lesquelles, ô comble de chance, tu aurais un début de réponse. Certains te font même confiance.

Parfois aussi, tu évoques ta mort et celle des autres. Tu as digéré certains faux bonds imprévus et tu essaies de vivre du mieux que tu le peux.

Mais tu crois vraiment que c’est facile d’envisager de quitter ça ?

Le bruit du croisement des voitures au travers de fenêtre ouverte dans la chaleur de ce quinze août… ça fait shlaf… schlaf… schlaf… accoudé à la portière, tu contemples ravi ton bras nu presque brûlé par l’atmosphère à peine respirable. Tout à l’heure ce sera le vent sur l’épaule dénudée et le picotis du soleil sur la peau colorée…puis encore les voix assourdies d’un groupe de très jeunes filles dont seules les têtes mouillées émergent de l’eau…Tu observeras le cheminement des marais salants, petits carrés de sel dessinés à même tes jambes asséchées…Alors, tu joueras à agiter vaillamment les minuscules phares personnels au bout de tes pieds. Ce sera la caresse légère qui éveille tes sens et te donne envie là, tout de suite, d’aimer. Tu rêveras au cri poussé dans la nuit de la maison vidée, le corps qui se tend puis plus rien. La couette d’hiver qu’on a encore laissée parce que c’est si bon, hein.. ce poids douillet sur les chairs ensommeillées.. Fenêtre grande ouverte au froid ténu de l’obscurité. Comme lorsqu’avant d’entrer dans la pénombre de la grange, tu plisses très fort les paupières pour ne pas être aveuglé...

 

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