A quinze heures, je me mis en marche à petits pas rapides et parcourus le bord de mer pendant plus d’une heure. Cette vitesse inhabituelle m’enivra en peu de temps, si bien que j’eus tout aussi vite mal au dos. Mes muscles s’étaient contractés. De lancinantes douleurs parcouraient ma colonne vertébrale. Contrariée, j’agitai les mains en direction de mes pieds cherchant à éliminer la contracture par ce petit va-et-vient. Mais rien n’y fit. Je réussis simplement à atténuer la sensation d’inflammation sans toutefois la faire disparaître aussi je décidai de m’allonger sur la surface herbeuse qui jalonnait la promenade. La position soulagea en peu de temps mes pauvres lombaires et je pus enfin fermer les yeux pour savourer la fin de mon expédition sauvage.
J’adore fermer les yeux. Au creux de la barre noire qui emplit mon espace exclusif, je cherche à
discerner les petits bruits, à identifier les cris, à distinguer la vie par toutes mes perceptions. Une
portière de voiture qu’on claque un peu trop fort, le pépiement joyeux d’un oiseau mélomane, les piaillements aigus d’une enfant qui vient de tomber… Je ne veux pas imaginer ce que pensent les passants qui me toisent.
Pour eux, je suis une petite bonne femme d’un certain âge habillée en noir… et avachie sur l’herbe par une après-midi de printemps…tout oreilles ouvertes, paumes contre terre et paupières coloriées par la lumière du soleil.
- Est-ce que tout va bien ?
La voix de Pierre est toujours une chose qui me fascine. Une pointe étouffée et possédant pourtant juste ce qu’il faut de soupçons de gaité pour que vous vous sentiez toujours tentée de lui répondre par l’affirmative. Je ne le savais pas encore, mais il me deviendrait vite impossible de ne pas vibrer à l’écoute de ce timbre si particulier.
Prenant appui sur la main qu’il me tendait, je me mis debout d’un bond tout en remettant en place le bas de mon tee-shirt. Pierre n’était pas beaucoup plus grand que moi. Un mètre soixante-dix, un mètre soixante-treize à vue d’œil. Mince, les cheveux bruns, je constatai avec plaisir qu’il était lui aussi habillé de noir de la tête aux pieds. Sa peau, légèrement caramel et son type asiatique me fascinèrent immédiatement.
- Tout va bien, merci…
Je laissai le silence s’installer, n’imaginant vraiment pas ce que je pouvais bien faire de plus. Je ne suis pas
habituée à être accostée dans la rue, mais quand je décide de prendre une semaine de détente, je pars du principe que tout peut arriver, absolument tout.
Je tiens cela de mon enfance. Une envie irrésistible qu’un truc extraordinaire puisse m’arriver au moins une fois dans ma vie.
L’homme, prévenant, vérifia que je n’avais rien oublié sur le rebord du talus. Je me troublai quand même un peu quand il jeta un coup d’œil précis à ma tenue. L’idée que cet inconnu ait pu apercevoir une partie de mon anatomie me préoccupa plus que de raison. Je tirai une nouvelle fois sur l'avant et l’arrière de mon tee-shirt et tentai de masquer les rondeurs de mon ventre.
- J’ai cru que vous vous étiez sentie mal… ça fait un moment que je vous observe, je me promène ici tous les jours… je vous ai déjà vue...voyez-vous..
Non, je ne voyais rien. Je me contentai de regarder cet homme étrange qui venait rompre la monotonie de ma solitude. Je soupçonnai que mon séjour s’annonçait beaucoup plus excitant que je n’avais osé l’espérer. Peut-être était-ce vraiment le jour de la chose. Celle que j’attendais depuis si longtemps.
- Vous buvez un verre ? me demanda Pierre, il y a un café pas loin.
Je n’hésitai même pas une seconde et lui emboîtai le pas.
[....]




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