Samedi 9 août 2008 6 09 /08 /Août /2008 19:57
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Lundi 28 juillet 2008 1 28 /07 /Juil /2008 08:55
La publication est suspendue pour la durée de mes vacances...
La suite des textes reprendra courant août.
Merci à tous pour votre présence silencieuse et/ ou chaleureuse !
le soleildebrousse va se reposer un peu...
à bientôt.

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Jeudi 24 juillet 2008 4 24 /07 /Juil /2008 12:57

 

             L’avion m’a livrée au petit matin, désespérément seule et abandonnée après une nuit agitée où j’ai tenté de dormir sans jamais y arriver. La ville, elle,  somnole encore. Tout est gris, le jour se lève à peine. Des immeubles impersonnels et aveugles à perte de vue.

    À peine sortie de l’aérogare, je me dirige vers la station de transfert qui dessert la ville de Marseille. Il fait très froid. Un simple blouson ne suffit pas à me réchauffer. Mes joues sont crispées. Le manque de sommeil commence à se faire sentir. Je trouve pourtant rapidement l’autocar qui doit me conduire à Saint Charles. Les soufflets de l’autobus s’ouvrent dans un grincement sinistre et je monte les marches tout en tendant la monnaie au conducteur qui ne me regarde même pas. Je prends mon reçu et m’installe sur la banquette après avoir glissé le petit sac qui contient le peu d’affaires que j’ai pris le soin d’emporter avant de partir le voir.


    Le moteur tourne au ralenti. Une douce chaleur un peu lourde et sucrée emplit l’habitacle. Ça sent le renfermé, le velours usagé et les chewing-gums écrasés dans les cendriers hors d’usage. D’un bref coup d’œil, j’englobe la travée centrale puis laisse mon regard errer au travers de la paroi vitrée qui me sépare pour quelques minutes de la réalité. Une fatigue tenace s’est emparée de tout mon corps. Je sais que j’ai beaucoup maigri ces dernières semaines. Je semblerais malade à qui prendrait le temps de me regarder de près. Mais plus personne ne me regarde. Lui, encore moins que les autres. Dans le bus, une jeune femme est déjà installée. Elle n’a pas l’air beaucoup plus gaie que moi et malgré ma venue, son visage, muré dans l’isolement reste résolument tourné vers un monde intérieur. Elle porte un jean et un blouson léger - comme moi. Il me vient l’idée fugace que ce sont des vêtements pratiques sans une once de séduction. Elle m’ignore ou ne semble pas m’avoir vue monter. Quelques minutes s’écoulent sans que ni l’une ni l’autre n’esquissions le moindre geste pour montrer qu’elle a senti sa présence. Le conducteur, confiné dans sa royale ignorance, règle la fréquence de la radio qui diffuse en sourdine quelques vieux tubes entrecoupés de flashs publicitaires. Je somnole. Deux nouvelles passagères montent et vont rejoindre le petit comité que nous formons désormais. Insondables voyageuses solitaires d’un pâle matin de février. Enfin, le bus démarre.


    Je me laisse aller à une sorte de repos. Je suis épuisée.  Le jour se lève. Morne et gris. Le soleil aussi peine à fournir son énergie quotidienne. Il paraît aussi fatigué que nous le sommes toutes. Je jette de nouveau quelques brefs regards autour de moi. Qui sont-elles ?  Les maquillages ont disparu, les joues amollies semblent creusées par des chagrins cachés. Le bus accueille en son sein un quatuor de femmes a priori descendues du même avion. La plus jeune a l’air d’avoir à peine trente ans, la plus âgée une petite soixantaine d’années. Lassée d’observer mes voisines, je détourne le regard et compte les fenêtres aux volets clos - de part et d’autre de la quatre-voies.  Le bus poursuit son chemin vers le centre-ville. La circulation est fluide, nous absorbons la ville endormie.


    Une fois arrivée devant le parvis de la gare, je m’empresse de quitter le bus et m’oriente rapidement vers le panneau indicateur. Toute cette fausse agitation me fait du bien. Cela ne dure pas quand je réalise que le train est annoncé avec deux heures de retard. Le peu d’énergie que j’avais réussi à dégager se dissous instantanément et me laisse abattue, férocement rivée à mon chagrin invisible. Je voudrais hurler, là, sur place, mais tournant les talons, je me contente de chercher des yeux un café. Il est sept heures. La plupart des usagers sont des habitués et se dirigent vers les lignes courtes. Nous ne sommes pas à la période des vacances, l’ambiance est au travail, mon inutilité me ravage. Une fois franchie la porte du bar, je constate avec étonnement que mes trois voisines de bus sont déjà attablées à la même table dans le seul café ouvert à cette heure matinale. Un simple regard et je sens un signal -tout à l’heure refusé - qui me permet de comprendre que je suis reconnue. Je hausse les sourcils et me dirige vers elles.  

    Les présentations sont rapides. Nous échangeons les civilités d’usage. Des sourires. Un peu contraints compte tenu de la situation inhabituelle. J’obtiens rapidement la confirmation que nous avons voyagé sur le même vol. La plus jeune est montée au point de départ, nous autres à l’unique escale. Je ne tends pas la main. Je me contente de m’asseoir. Il se trouve que nous prenons également le même train. Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette rencontre

 

Il est difficile de pouvoir imaginer en raconter les détails sans éveiller les doutes, remettre en cause la surprenante coïncidence.                                               


    Mais voici que bientôt, une fois mon propre café servi, la conversation doucement s’amorce. La plus  jeune nous informe qu’elle vient de passer une dizaine de jours auprès de son compagnon. Fraîchement divorcée, elle est mère de deux enfants en bas âge. Elle semble perdue et attristée. La vie matérielle la rattrape. Elle ne travaille pas et a repris un cycle d’études afin d’obtenir une qualification.                                                 

                                                                                                              

    Les soucis vrillent le visage de la plus âgée. Son maquillage un peu vulgaire durcit ses traits. Un bleu électrique aux paupières, un rose trop rose pour une femme de cet âge. Ça lui donne l’aspect d’une vieille Américaine. C’est son mari qu’elle a rejoint. Il travaille loin d’elle. C’est un choix depuis quelques années.                                                       


    La troisième, une petite quarantaine, reste décontractée et prend son mal en patience. Elle ne livre rien. Nous ne demandons rien non plus. Le silence se fait et chacune retourne à ses pensées. L’attente est longue. Les premiers échanges s’étiolent dans l’alternance de vacarme et d’accalmie que nous impose notre présence dans la gare. Le hasard a fait que nous pourrions presque  être alignées sur un axe temporel qui irait de dix en dix. Nous représentons à nous seules quatre étapes de la vie d’une femme.                                                                        


    Je sais que je mens. Je ne sais pourquoi, soudain je sens qu’elles mentent aussi. C’est la plus jeune qui craque la première. Après deux ans de promesses, son compagnon n’a pas souhaité la faire venir auprès de lui pour entamer une vie commune. Il l’a quittée, comme ça, sans rien lui dire, sans oser l’affronter. Le téléphone a sonné dans le vide pendant des jours et des jours. Au début elle a cru mourir d’inquiétude, n’osant pas croire ce qu’il fallait croire. Alors quand enfin il a admis à demi-mot qu’eux deux, ils n’iraient pas plus loin, elle a regroupé toutes ses forces et elle s’est débrouillée pour emprunter de l’argent. Elle a tout organisé pour les enfants. Cela n’a pas été facile. Elle a pris l’avion et lui a demandé de se trouver là, à l’atterrissage. Pour lui annoncer en face ce qu’il ne voulait pas lui avouer. 14 000 km aller-retour pour ça. Juste pour ça. Pour voir la lâcheté d’un homme, bien droit en face. Un homme qui ne savait pas, qui ne savait plus. Les larmes qui ont cessé de couler depuis le matin la secouent de part en part. Elle semble anéantie. Elle l’a vu une soirée. Ensuite, une amie l’a récupérée. Elle est un peu cassée. Elle rentre maintenant. Elle a sa réponse . Je la regarde pleurer.   


    Elle nous dit sa honte de s’étaler devant nous ainsi. Quelque chose se passe. C’est comme un miracle, mais en plus petit. Je réalise qu’aucune de nous autour de la table n’a dit la vérité. J’ai peut-être menti, mais elles aussi. Toutes. Pas une ne vient de faire ce voyage pour la raison qu’elle a avancée. Les bouches se délient. En fait, mes deux voisines sont des femmes abandonnées. La première est allée vérifier ce que tous les commérages lui laissaient entendre. C’est une femme trompée. Envolée, l’image factice du beau couple aux vingt ans de mariage. Son mari ne la tient à l’écart que pour mieux vivre sa liberté recouvrée. La deuxième est une vieille maîtresse délaissée à laquelle on fait de temps en temps l’aumône d’un voyage, tous frais payés. Mais le temps passe et sa fraîcheur qui s’en va ne lui laisse que peu d’illusions sur la suite des événements. Elle sait qu’elle a gâché sa vie et que ce qui l’attend est loin d’être ce qu’elle aurait pu vouloir souhaiter. Ses larmes se mettent à couler. Les maquillages comme les mensonges fondent comme neige au soleil. La plus jeune nous regarde étonnée, un peu déstabilisée par ces femmes qu’elles croyaient accomplies. Je pressens que mon tour arrive.


    Je dois leur dire. Ma gorge se noue. J’essaie de tenir bon. Et je reprends mes propos. Oui, je suis allée là-bas pour l’anniversaire de mon fils. Oui, j’y suis bien allée pour cela. Mais mon fils, voyez-vous, il est mort déjà depuis deux ans. C’est l’anniversaire de sa mort que je suis allée fêter. Il fait partie de ce pourcentage de jeunes appelés qui se suicident dans l’armée. Je ne sais rien. Je suis allée voir. Pour essayer de comprendre. Pour obtenir des informations. On m’a ramené son corps, mais aucun papier qui pourrait m’éclairer sur son acte. Nous voici quatre attablées, anéanties par les vilains tours de la vie. Les masques tombent.


    Il est déjà l’heure de prendre notre train. Nous nous débrouillons pour nous entasser dans le même compartiment. Pendant les deux heures du trajet, nous parlerons. On entendra des rires entrecoupés de hoquets stupides. Le sort des femmes, leurs conditions, leurs façons de se battre envers et contre tout, tout y passera. À notre arrivée, nous nous quitterons sans avoir échangé ni adresse ni numéro de téléphone. Nous ne nous sommes jamais revues. Aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, j’y pense encore.                                                       

                                                                                                                                                                                            

 

 

 


 

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Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /Juil /2008 08:51
Tochilkin est un peintre Israëlien remarquable... ce roi apeuré est un détail de tableau, je vous laisse imaginer ce qui peut effrayer le roi...


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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /Juil /2008 09:11
J'entame une série sur la beauté de l'enfance maquillée.
Artefact :
3. La distinction entre objets artificiels et objets naturels paraît à chacun de nous immédiate et sans ambiguïté. Rocher, montagne, fleuve ou nuage sont des objets naturels; un couteau, un mouchoir, une automobile, sont des objets artificiels, des artefacts.
J. Monod, Le Hasard et la nécessité, Paris, éd. du Seuil, 1970 p. 11


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Vendredi 27 juin 2008 5 27 /06 /Juin /2008 18:46
Il suffit de quelques instants pour que la vie parfois s'échappe dans une beauté redoutable..
Photo prise à Capetown hier...


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Mercredi 18 juin 2008 3 18 /06 /Juin /2008 16:33
J'ai croisé cette statuette en cette journée de dimanche.... Saisie par ce qui s'en dégageait.

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Mardi 17 juin 2008 2 17 /06 /Juin /2008 13:55
Dans la cour de l’école, les stands semblent avoir été installés sans ordre établi. Le vent s’est levé. Juin est maussade. Je n’ai aucun mal à me déplacer dans la foule. C’est encore un peu vide. Au bout d’un moment, je me dirige vers les marronniers plantés en plein milieu, à l’ancienne. J’ai la vision fulgurante d’un coup en pleine poitrine. Je vois une enfant sans souffle comme morte. Une éternité de secondes où je me suis retrouvée asphyxiée par la violence du heurt. Je grince des dents à l’évocation du souvenir. Le jeu de quatre coins aurait pu mal tourner, mais il se réduit ce jour-là à la simple connaissance d’une nouvelle douleur, différente.
Un peu plus loin, cinq ou six canards en plastique se bousculent dans une piscine pour enfant. C’est une petite débandade de rien du tout, un simple jeu où il faut attraper l’anneau de fer blanc planté dans la tête un peu molle des figurines moulées. Les canards sont neufs, leur jaune éclatant attise l’envie des tout-petits. L’enjeu est pourtant à lui seul une véritable épopée. Terrible épreuve que cette pêche quand on n'a que trois ans.
Sur la droite, j’aperçois un vieux parc aux boules de bois décolorées. Machinalement, je détaille – bleu layette – vert espérance – rose de fillette pâle et fine. Des couleurs convenues, des couleurs qui n’engagent en rien l’avenir de celui qui a résidé dans le parc. On y a déposé cinq lapins complètement amorphes.
Mais je détourne les yeux et poursuis ma quête. Ce que je cherche ne m’apparaît qu’un peu plus tard. Il est là, attentif et aide un enfant. Je le regarde le guider vers les petits paquets soigneusement pliés en triangles isocèles. L’encre des journaux a dû tacher les doigts impatients de nouer les cordons des ficelles. Les cannes, longues tiges de bambous - (où a-t-on bien pu les trouver dans ce vieux quartier ?) – s’emmêlent déjà, posées en vrac contre les barrières métalliques placées en carré.
Je reste immobile, attendant de voir quel sera le premier trésor qu’on a pris soin d’enfermer dans ce papier un peu moche. Qu’importe, à l’intérieur, la surprise peut être un trésor. Je n’ai pas l’occasion de le savoir, l’homme se tourne vers moi et me dévisage. Mal à l’aise, je recule et me dirige vers un chamboule-tout. Les figures farcesques me ricanent au nez.
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Mardi 10 juin 2008 2 10 /06 /Juin /2008 10:25

Corps dégingandés, genres qu'on se donne, finesse des formes, voici au croisement du printemps et de l'été... comme ça, un jour, prendre le boitier et enfermer ce qui disparaîtra...

 


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Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /Mai /2008 12:42

PS : "Croisées" est le titre de la première publication sur le myspace.


        

1.  Ça fait quelques mois maintenant que l’on se croise. Au tout début, je l’ai à peine remarqué. Un homme parmi les autres. Ni plus, ni moins. Je ne voyais que le bas de son pantalon et ses chaussures un peu vieilles, à peine cirées. Pour ses vêtements, cela dépendait du temps qu’il avait fait la veille et du jour de la semaine dans lequel on se trouvait plongés, lui et moi. Le vendredi, c’est différent. Le gouvernement a imposé une tenue décontractée et la population après tant d’années de soumission, s’est une nouvelle fois adaptée aux caprices des dirigeants. Qu’importe. Le temps du trajet, je plante mes yeux dans le cuir de ses chaussures et je me raconte leur histoire. J’aime bien. Il semble y avoir pour moi tant de signes de lui dans ce simple choix. Quelquefois j’entrevois ses mains. Elles dépassent sagement des manches de la chemise et reposent sur ses cuisses. Fines, nerveuses, soucieuses, ce sont des mains qui ne donnent pas envie de les toucher. Il ne porte aucune alliance. Alors j’apprends à les aimer. La radio grésille. Dix jours maintenant que tout a commencé et personne n’a semblé réaliser ce qui se passait. Le gouvernement a laissé faire.

Chaque matin, je prends le 30 B, l’arrêt se trouve au coin de Saint Stephen Street. Lui, il doit monter un peu avant, pas très loin. Ça paraît évident parce que quand j’arrive, il n’a jamais la meilleure place. C’est presque plein d’hommes et de femmes. Quelques enfants se pressent contre les cuisses accueillantes de leurs mères, d’autres sont collés à même leur peau, le nez effrontément niché dans leur cou. Ça grouille et pourtant c’est presque silencieux. Il est six heures et le jour est de nouveau là. Chacun est déjà rivé à la journée qui va se dérouler. Plaque contre laquelle on ne peut pas lutter. Nous sommes le flot des travailleurs mécaniques, levés aux aurores, pendus au pass plastifié dont le cordon nous enserre le cou. Paradoxe. Sésame qui nous rend libres et nous asservis. Pouvoir entrer et s’activer dans le compound le temps d’une journée de douze heures. Interdiction formelle d’y pénétrer avant ou d’y traîner après sans devoir rendre de sacrés comptes. Sinon, c’est l’avertissement. Hier, on a annoncé quinze morts et chacun enfonce le cou dans  les épaules de peur d’être mal identifié.

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Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /Mai /2008 12:40

2. Ici prendre le bus n’est pas un choix écologique, c’est une nécessité vitale. Personne ne s’amuse à le dépasser d’une foulée allongée pour entretenir sa forme comme dans les publicités qui parfois traversent l’écran planté au milieu de la cour familiale. Les bus sont bondés. Ça penche à droite dans les virages. Les gens lèvent les yeux au ciel, ils sont habitués. C’est une question de simple équilibre. On apprend vite. J’en vois qui arrivent à dormir, histoire de rattraper ce que la nécessité leur vole. Il n’y a pas de travail pour tout le monde. Qui irait se plaindre d’avoir trouvé un poste de gardien ou de cuisinière même si le salaire ne permet pas de vivre. Il faut se débrouiller. On compte les uns sur les autres, on s’endette. A chaque jour suffit sa peine. Il est impossible de se projeter. Dimanche, Dieu nous guidera. Il sait, Lui. Ça ne peut pas continuer comme ça. Les gens sont fous, c’est le Diable qui s’empare d’eux. J’ai décidé qu’aujourd’hui, je vais lui parler.
                Dans un bus, le meilleur endroit, c’est celui où l’on n’a pas mal au cœur, le point d’où l’on englobe d’un seul regard circulaire la presque totalité des voyageurs. C’est comme dans un bateau, il faut trouver le lieu central, celui qui offrira la meilleure stabilité et oscillera le moins possible. Le plus dur, c’est d’être coincé derrière le dos du chauffeur. Pour peu que cela soit l’heure de pointe, voilà que parfois je me retrouve complètement à l’écart du monde, au risque d’être étouffée et enterrée vivante dans un cocon de chair humaine. Ni visibilité, ni possibilité de s’échapper par la vitre. Mes yeux ne voient presque plus et seul mon nez est encore sollicité par les parfums. Forts, violents, variés. Ce qui ne devrait s’adresser qu’à soi-même, cette politesse et cette délicatesse de notre civilisation devient alors une arme redoutable. Je retiens mon souffle attendant mon arrêt. Mais la plupart du temps, je sais me faufiler et ainsi je continue mon observation silencieuse.
Au détour d’un croisement, je vois un groupe de jeunes excités qui se déplacent en courant. Mon cœur tressaute. Je ferme les yeux.

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Lundi 26 mai 2008 1 26 /05 /Mai /2008 12:38


 

 

 

3. Je pense que je suis invisible pour lui. C’est un homme simple. Depuis le début de la semaine, il porte le même imperméable gris, un peu froissé. On est en période hivernale. Il ne fait pas très chaud. A travers la vitre salie, j’entrevois ceux qui n’ont même pas de quoi se payer un ticket de bus. Ça marche dans tous les sens. Des vêtements bon marché sur le dos, trouvés aux fripes. Quelques vestes à capuches, des sweat-shirts délavés et étirés. Parfois on serait étonné de savoir que derrière tel vêtement, se trouve une grande marque européenne qui termine sa vie ici. Versace sur une peau de pauvre. Contre sa poitrine, il serre un vieux cartable au cuir rouillé et taché. Il est terriblement maigre.. Ses cheveux gris folâtrent les jours de grande pluie. Il a dépassé la quarantaine, sa peau est claire, j’imaginereste persuadée qu’il ne m’a jamais vue. Même si un arrêt brutal me projetait contre lui, il se contenterait de s’excuser et reprendrait aussitôt son monologue silencieux. Je fais partie des filles invisibles. De celles qu’on ne regarde jamais parce qu’elles n’ont rien d’extraordinaire. Ni leur silhouette, ni leurs vêtements ne peuvent  les faire se détacher de la masse. Je ne suis  pas certaine non plus qu’on m’écouterait si je décidais de prendre la parole. Aucune lumière ne rejaillirait sur celui qui prendrait quand même le risque de me pendre à son bras. Si je ne pousse pas un peu le destin, je crains bien qu’il ne me verra jamais. Je crois que je l’aime. qu’il est étranger. C’est difficile de lui donner un âge. De temps à temps j’arrive à croiser ses yeux. Mais son regard est un regard intérieur. Un de ces regards qu’on n’accroche pas, inutile d’être une belle fille. De toute façon je ne risque rien. Je Ce matin, le gouvernement a annoncé qu’il déployait les forces armées dans la ville. Je n’ai encore rien vu.

 

 

 

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Vendredi 23 mai 2008 5 23 /05 /Mai /2008 00:00

4. Notre itinéraire se poursuit. On longe le grand boulevard. Aux abords des quartiers résidentiels, les premiers passagers abandonnent le bus. Les paupières font un minimum de mouvements pour trouver leur chemin puis dans leur mutique silence, les ombres colorées s’empressent de franchir les barrières de contrôle après s’être fait reconnaître. Une légère agitation. Au cœur de l’étroit espace social, chacun se repositionne, prend de nouvelles distances.

Je nous vois comme des animaux capables de se battre si l’un d’entre eux franchissait cette sorte de limite qu’on appelle la limite de courtoisie. A l’égal de ceux qu’on appelle les animaux sauvages, nous sommes des monstres en puissance, prêts à s’entre dévorer. Nous n’avons de frères que le nom. La réalité dépasse la fiction et es jours qui viennent de s’écouler viennent de le prouver. Le prix des aliments de base a augmenté, certains – les plus pauvres parmi les pauvres – ont accepté de travailler pour des salaires encore plus bas que ceux qu’on alloue honteusement aux petites gens. Deux événements qui permettent d’affirmer que la limite a été franchie. Ceux qui faisaient semblant de supporter les malheurs dans lesquels on les enferre, ont cru de nouveau avoir trouvé la solution à toutes leurs souffrances. Les corps se sont gonflés, les mains sont sorties des poches, les regards se sont ouverts comme des projecteurs braqués dans la nuit.

Armement pour êtres désarmés. Ça tranche et ça coupe, ça chasse et ça lynche. Dans toute la ville, la colère s’agglutine en masses indistinctes. Les voix s’élèvent, il faut courir vite ou mourir. Dans les beaux quartiers, on ne dit rien, on laisse faire, on attend de voir si ça calmera le peuple. Le gouvernement a fermé les yeux le temps qu’il fallait. C’est si facile de lâcher un peu de lest quand on sait qu’on maintient fermement la laisse. Le lion ignore la limite, il se croit libre et rugit sur l’autre bête pour protéger son territoire. Rarement, il se retourne contre son dresseur.

J’ai peur pour lui. Je sais qu’il n’est pas d’ici. Un teint clair comme on dit de ceux qui se rapprochent le plus des blancs. Le bus repart. Quelques mètres et le voilà qui pile net. Des pneus enflammés barrent la route. Dans la brutalité de l’arrêt, ce que j’avais imaginé se produit. Je suis propulsée contre lui, son sac tombe et je me retrouve plaquée contre ses bras.

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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 15:00

5. C’est un bouquet d’odeurs qui m’accueille. Ça sent le charbon un peu mouillé, le bois fumé, la cigarette froide. L’imperméable semble avoir absorbé tout ce qui peut se consumer sur cette terre. Mon nez détecte aussi l’encre et la mine de plomb. Je regarde le cartable projeté au sol. La fermeture a tenu, rien de ce qu’il contient ne s’en est échappé. J’en suis encore à me faire la réflexion alors que mes mains agrippent la toile du vêtement et s’y enfoncent. Tout va très vite. Je touche ce qui doit être son ventre. Le contact est rapide. Le trouble instantané. J’ai senti la dureté de ses muscles. Trop tard. Je retire les mains immédiatement tout en levant les yeux. Surpris, il me regarde. Je l’affronte. Il était temps. Il me demande si ça va. Je secoue la tête pour le rassurer et le remercie. On n’a pas le temps d’aller plus loin.

Au même moment les battants des portes s’ouvrent. Le vieux bus semble à chaque fois y perdre son âme. Il y a des cris, une bousculade s’ensuit. Les passagers reculent, c’est comme une vague qui reflue. La horde envahit tout. Dans l’air moite, je discerne les foulards rouges noués autour du front. Tee-shirts aux manches déchirées. Epaules dénudées sur les scarifications. La plupart ont été taillées brutalement dans l’ivresse de l’alcool et entretenues au sel pendant des semaines. Les chairs en sont sorties creusées aussi efficacement que par une coulée d’acide. Je reconnais des signes, je lis des mots que je ne comprends pas. Mais je le sais, ce sont des mots de haine. Aucune raison de se tromper. D’autres conflits en d’autres lieux, ici ou là,  rien de nouveau. Tout  se répète. Les yeux sont rougis par la drogue et la bière ; rétrécies par le manque de sommeil, les pupilles roulent de droite et de gauche. Les gencives saignent du noir. Les cœurs palpitent anarchiquement. Cognements répétitifs que l’on perçoit sans avoir besoin de tendre l’oreille. Les voilà enfin de nouveau chasseurs. Oubliés les travaux dégradants. Les ancêtres réapparaissent. Machettes tenues au-dessus des têtes, ils sont en alerte. Ça crie des ordres, ça crache par terre. Une vieille qui s’est avancée vers la porte ouverte est immédiatement conspuée et injuriée copieusement. On la bouscule. On la force à se rasseoir. Son pagne est arraché. Son corps nu dévoilé. Les hommes en colère n’ont plus de respect pour celle qui pourrait être leur grand-mère. Elle injurie à son tour ces fils qui ne peuvent être que des fils de pute. Un coup donné par un des plus jeunes la fait taire. Avoir attendu des années la liberté pour être encore ainsi traitée, et Dieu n’y pourra rien aujourd’hui non plus. La peur me tétanise. Je ne bouge plus. Je prie le ciel pour que l’homme n’appartiennent pas à l’ethnie pourchassée. Ça serait trop bête, trop injuste. Je veux de l’amour. Je veux du plaisir. Je veux lui parler encore. De tout, de rien, mais je sais que j'appelle la vie de toutes mes forces.  Des jours et des jours, des nuits et des nuits, entière à ses côtés. Je veux mon corps dans son corps emmêlé. Mes hanches par ses mains soutenues et sollicitées. Les agresseurs remontent la travée centrale et cherchent leurs proies. Quelques personnes tentent de les raisonner. Les coups fusent et s’écrasent sur les visages qui soudain deviennent gris. Mon peuple asservi courbe encore la tête. Quand la violence est interne, la peur l’emporte. Les plus sages n’auront pas plus gain de cause que la vieille femme. La bande se moque des appels à la raison. Elle a attendu trop longtemps. Inutile de s’insurger. A quelques centimètres de l’homme, je ne ressens que du dégoût. Ma bouche est sèche. Voilà ce à quoi on nous conduit une nouvelle fois.  Il ne nous reste peut-être que quelques minutes.

 

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Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 14:48

 

6. Autour du bus immobilisé, la foule observe ce qui risque d’arriver. Les vendeurs de rue ont quitté leurs étalages. Les marchandises sont rangées en petits tas le long de la route, abandonnées à la poussière. Pourtant, personne n’ira se risquer à les dérober. La sentence tomberait aussitôt. Une proie pour une autre. Le peuple se venge sur le peuple. Et un lourd passé de pneus jetés autour de corps - comme des torches caoutchouteuses- traverse mon esprit. Je vacille. J’ai chaud. Ma peau ruisselle. Je sens les gouttes glisser entre mes omoplates. Dans l’habitacle, la lumière a baissé, plus un souffle d’air ne circule, l’atmosphère devient irrespirable. Les plus curieux sont plaqués à même le verre. Je discerne des mains en éventail. Etonnante couleur -un peu pâle et rosée - de l’intérieur de nos paumes. Mes yeux se perdent dans les sillons de nos vies. La misère ciselée à même la pulpe des pouces. Quelques petites taches oblongues et graisseuses en seront bientôt les simples traces. Tous ces visages me sont inconnus. Mes oreilles bourdonnent. Ce sont des gémissements et des soupirs au creux des sièges plastifiés. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un monde de déments. Les yeux exorbités, les bouches ouvertes, les mains tendues. Sous les assauts le bus ne tiendrait pas longtemps. Moyen- âge du XXI° siècle. Folie humaine.  Je pressens qu’il faut que ça se termine. D’une façon ou d’une autre. Il se passe quelque chose que je ne maîtrise pas et que je dois tout simplement vivre.

Tout au fond de moi, un chant monte. C’est le chant de ma mère et de mes sœurs, le chant de mes tantes et de mes grands-mères, de toutes les femmes qui m’ont précédée et de toutes celles qui m’entourent. C’est le chant des morts, celui qui dit que nous sommes un tout, ici ou là, maintenant, hier ou demain. Je ne peux m’empêcher de fredonner. Le chant dit le fil continu, déroulé, enroulé et circulaire. Le chant dit que je ne dois pas me soucier de ce qui va arriver. Même en cherchant bien, je ne trouverai pas plus de sens à notre disparition qu’il y en aura eu à notre apparition. Pourquoi pleurer notre vie terrestre. Le ciel nous appartient.

Je lutte contre l’engourdissement. Je suis une femme moderne, je suis éduquée, je veux vivre. Mon sort ne peut être relié à mon peuple ou à cet homme, là, à mes côtés. Je sais que s’ils le prennent, ils me prendront aussi. C’est ainsi. Où sont les forces armées déployées dans la ville. Pourquoi ne sont-elles pas où elles devraient être. On commence à parler de nous sur les ondes. Le cri de colère dépasse les frontières et vient se mêler aux flots qui charrient les cadavres anonymes des grands chambardements...

Ils sont remontés jusqu’à nous. Un des plus jeunes pointe son doigt et lui demande d’où il vient, qui il est, ce qu’il fait ici. Alertés, les autres se rapprochent et nous encerclent. Je les vois. Je les sens. Leurs peaux sont luisantes de sueur. Ce sont ceux qui se disent mes frères. Je suis leur sœur. Leur sœur de couleur. Nous sommes noyés dans un unique continent. Les autres ne savent pas nous identifier. Nous restons pour le reste du monde indifférenciés. Pourtant nous nous sommes répartis et tous les codes de nos comportements trahissent nos origines. Je peux presque à coup sûr identifier la zone d’où provient chacun de nos assaillants. Mais je n’en ai pas le temps. Mon chant se tait. La peur prend toute la place.

Mes jambes se mettent à trembler si fort que je sens à peine qu’il m’encercle la taille et me tire vers lui. Sans baisser ni les yeux ni la voix, il dit que je suis sa femme, que nous habitons ici, qu’il est professeur et travaille à l’université catholique du centre ville. Il ajoute qu’il a oublié ses papiers. Le groupe gronde. Sa diction est impeccable, pas une trace d’accent alors même que sa couleur de peau devrait le trahir. J’accuse le coup mais aussi vite que je me suis échappée dans ma pensée, un flot de paroles continu enfle ma langue et déborde à grands traits. Je confirme ce qu’il vient de dire et cherche à ma taille, glissé dans un petit bout de tissu noué, mes papiers d’identité. Je suis bien d’ici, je ne suis pas une étrangère, je suis née à …. de parents maternels nés dans le village de …..et de parents paternels nés un peu plus loin, à …. Toute ma lignée est là, regroupée dans ces quelques lignes noires.

Ils me fixent, hésitent. L’homme m’enserre encore un peu plus fort. Ma peur les soulage.

Alors, je prends les mains qui m’entourent le ventre et les plaque encore un peu plus fort. Je sais qu’il peut sentir les fins liens de perles autour de mon bassin. C’est ma mère qui, la première fois, les a liés pour me protéger.  Depuis ma naissance, il n’y a que leur taille et leurs couleurs qui ont changé. A chaque nouvelle période de ma vie, j’ai dénoué et remplacé les lacets de perles. Seuls les hommes qui m’aiment ont la chance des les apercevoir.

Celui qui semble être le chef fait signe de laisser tomber. Les machettes prêtes à lui sabrer le visage terminent leur course au fond du bus sans avoir trouvé de quoi assoiffer leur colère. La porte arrière est béante. La foule dépitée s’entrouvre et laisse passer le groupe qui dévale les marches. Ils se remettent à courir. 

 

 


 

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