Mercredi 7 janvier 2009 3 07 /01 /Jan /2009 15:13



Au poignet, au plus près de la peau, la montre tressaille emportée par le souffle. On entend une respiration pénible. C’est une succession de lentes inspirations et d’expirations douloureuses. Ça traverse la pièce. Les yeux de la bête se plaquent contre les murs. À voir ce qu’il ne peut voir. À sentir ce qu’il ne peut sentir. Le cou sursaute, tendu vers l’invisible. Voyage à sens unique. La main de l’ami se crispe dans la douce chaleur. Quelques minutes encore et voilà qu’une serviette éponge masque la réalité. L’homme presse les doigts et cherche à ranimer ce qui ne peut l’être. C’est une dernière embrassade, une franche camaraderie laissée en suspens, le temps d’un tour qui se poursuit à une seule aiguille. La ronde des souvenirs se met en branle. Et c’est gai. Alors, il refoule les larmes, et active le ressort de sa mémoire.

Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Communauté : Poé-vie
Mardi 6 janvier 2009 2 06 /01 /Jan /2009 17:57




L’homme mastiqua une dernière fois son chewing-gum et le colla fermement à la queue de son putois apprivoisé après l’avoir aspergé de produit anti-moustique afin d'en atténuer l'odeur nauséabonde.

Puis d’une main ferme, il y pressa le caoutchouc de la chambre à air qu’il avait auparavant découpé en fines lanières à l’aide de son couteau suisse. Les lanières avaient été solidement nouées l’une à l’autre et retenaient le ballon gonflé à l’hélium. Le putois entama sa lente progression vers la pirogue pendant qu’il le guidait à l’aide de petits couinements suraigus et qu’il balançait aux crocodiles (en guise de leurre) - une par une - ses dernières pastilles micro-pure©.

Les monstres, affamés, se bousculaient et leurs têtes se heurtaient au bruit saccadé des mâchoires qui claquaient dans le vide. Quelques minutes plus tard…la petite bête atteignit enfin son objectif et se hissa à l’aide de ses dix griffes acérées au rebord de la lourde embarcation avant de s’y laisser couler. Très intelligente, elle décolla ensuite d’un tortillement savant le chewing-gum qui retenait le ballon et le recolla d’un rapide et habile coup de flanc contre la paroi rugueuse.

Ensuite ce fut un jeu d’enfant. Tout se déroula comme il l’avait prévu. Porté par les vents favorables, le ballon entama sa course aérienne et la pirogue se désenglua doucement de la rive se dirigeant  lentement vers lui.

Il n’eut plus qu’à embarquer et rejoindre sa femme (en quelques coups de machette en guise de pagaie), la tête protégée par son dernier journal.



Voilà ça c'est typiquement ce que je peux écrire et que je ne veux pas écrire.







 

Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Lundi 5 janvier 2009 1 05 /01 /Jan /2009 14:10



Hier soir alors que j’allais m’endormir, je me suis dit que je devais tourner la page et réussir à écrire des textes différents sans quoi j’allais définitivement vous perdre.

Mais qu’était-ce vous perdre en regard de tout ce que j’avais à l’intérieur et qui me dépassait ?

Ecrire des textes sombres pour mieux vivre en dehors.

Ecrire des textes sombres pour pouvoir vivre dehors.

Sortir ce qu’il y avait à l’intérieur pour pouvoir tout simplement être à l’extérieur.


J’ai pensé que je n’aurais pas dû jouer avec la molette. Que j’aurais dû donner une chance à mon personnage, qu’il était invraisemblable qu’on puisse vouloir se faire sauter la face sans avoir vu celle du monde…qu’il avait été stupide de ma part d’intituler le texte « conte de Noël »…. parce que ce conte ne plairait à personne et en révulserait plus d’un.

J’ai pensé que personne ne se supprimerait d’avoir été abandonné. Pas à cet âge-là.

Quoique.

Je me suis dit toutes ces choses-là avant de m’endormir. Au réveil rien n’avait changé. Elle était morte et c’était moi qui l’avais fait mourir. Comme ça, pour ne pas partir dans un texte long. Pour ne pas lui donner l’occasion d’enfouir cet abandon.

J’ai ri dans la salle de bains en me disant que jamais personne ne voudrait d’un tel recueil cerclé au plomb. Un enterrement de papier. Je me demandais qui pouvait vouloir se détendre avec mes textes…..

J’ai posé la question à haute voix et j’ai ri. Ri à gorge déployée sans aucun remords. J’aime rire. Je ris beaucoup.

La vie est si difficile qu’il vaut mieux apprendre à rire de tout et vite fait bien fait.

Cette petite mort symbolique sur le papier, moi je l’aime bien. Elle est la mort des « vaincues », moi je suis en vie, donc tout va bien

Je vous promets que je vais essayer de faire mieux.

Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Communauté : Ecrivains et vains écrits !
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 19:30



                   La porte s’est une nouvelle fois refermée. L’appartement retombe dans le silence. Mon père vient de partir. Il a voulu négocier quelque chose. J’ai pas entendu. La valise a valdingué sur le palier. Elle s’est ouverte en grand. Les vêtements se sont éparpillés. Y a encore eu des larmes dans le couloir. Je ne comprends rien. Je me renferme dans mes murs. Porte fermée. Ma chambre est une île. Casque vissé sur les oreilles.

Ma mère a jeté le chat qui est apparu il y a trois semaines en même temps que mon père. Les deux viennent de quitter la maison.

Dans huit jours, c’est Noël et je n’attends rien. Ça fait des mois que je la vois pleurer dans la cuisine. Elle commence à me faire peur. Tout à l’heure, j’ai eu besoin de me rendre dans la salle de bains. Elle ne ferme pas à clé. Je ne l’avais pas entendue s’y glisser. Quand j’ai ouvert la porte, je l’ai surprise en train de se laver. Elle est maigre. Ses seins sont flasques, son ventre est ridé. Je crois qu’elle pèse moins de quarante kilos. Elle ne mange plus ou presque plus.

Je vais sortir. Ça sera mieux.

Je descends les escaliers. Je veux voir Marie. Je sais qu’elle compte sur moi. J’ai glissé des clopes dans la poche de mon blouson. Je fume maintenant. On a mis pas mal de temps avant de s’habituer. On a dû un peu se forcer. Il fallait avaler la fumée. Ça brûlait, c’était dégueu. Mais je tiens bon. Deux ou trois par jour. C’est pas beaucoup, mais ça me détend.

On se met sur le balcon. La musique en sourdine. On ferme les yeux. On parle de ce qu’on sera plus tard.

On pense à nous. On projette nos rêves. Parois je me contente de penser à moi. Parfois pas. Alors, je pense à Marie. Elle, je suis encore moins sûre de son avenir. Ses cheveux forment un véritable duvet. Ils repoussent doucement. Blonds, fins, soyeux. La chimio lui fait du bien, mais y a rien de garanti. Il y a quelque temps, j’ai mis un mot dans ma carte d’identité. Je voudrais lui donner mes organes s’il m’arrivait quelque chose. Mais c’est con, je l’ai perdue. Je me demande si ce n’est pas elle qui l’a trouvée.

Je ne sais pas si je peux faire quelque chose pour elle.

Je ne crois même pas qu’on puisse plus pour moi.

Je porte sa médaille de baptême. Elle a glissé ma gourmette à son minuscule poignet. Au bahut, ils pensent qu’on est ensemble. Je m’en fiche.

Depuis la semaine dernière, je n’ai plus besoin de sonner. J’ai la clé maintenant. À la maison, c’est devenu trop dur. À chaque fois que mon père essaie de négocier, ça se termine mal.

Il est 18 heures. Une heure avant le repas. J’ai le temps de rester un peu. Je l’aime. Elle m’aime. On est deux à s’aimer. On se tient chaud. Je passe la nuit là-bas parfois. On a un code. Un torchon accroché au rebord de la fenêtre. Quand elle le voit, elle comprend tout de suite qu’il y a du raffut chez moi. Le torchon brûle. Ça se résume à des portes qui claquent. Alors, je me barre.

Marie m’accueille. Dans l’appartement, c’est la bohème. Ils sont cinq. La mère, trois grands frères et elle. Y a pas de père. Les pièces sont en vrac. Des lits et des matelas un peu partout. Pas de chambre pour les deux femmes. Elles dorment ensemble dans le salon. Sa mère n’est pas mieux que la mienne. C’est une blonde décolorée larguée par son mec. Elle est un peu grosse, elle est plutôt moche. Un peu vulgaire même. Je ne sais pas si je lui plais. De toute façon, ça n’a pas d’importance. Elle n’existe pas. Je préfère ne pas me poser la question.

L’autre jour, elle m’a expliqué que je faisais du bien à sa fille. Chaque fois qu’elle n’arrive plus à se lever, à cause de la douleur qui la ronge, il suffit que je sonne à l’interphone pour qu’elle se remette en mouvement. C’est sa mère qui le dit. Marie, elle ne parle jamais de la maladie. Je l’accompagne parfois à l’hôpital des enfants. Pourtant j’aime pas trop.

Quand elle est apparue au début de l’année, j’ai dû la défendre. On se moquait d’elle. Le vilain petit canard. Moi, elle m’a attirée tout de suite. Il me semblait qu’on avait quelque chose en commun.

 

[...]
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 19:15

 

2. Je grimpe les étages à toute volée. Je n’aime pas les ascenseurs. Ils puent le plastique et les manteaux jamais lavés. Alors, j’escalade mon petit Everest à moi et je me fais des cuisses d’enfer. À chaque nouveau palier, je souffle un peu plus fort. Six tours, j’en ai encore le tournis, mais je suis déjà devant la porte. Demain, Marie s’en va. Elle part voir son père. Quinze jours à Noël, quinze jours en été. C’est pas beaucoup, mais pour le peu qu’il s’occupe d’elle, c’est suffisant. Parfois, elle en parle quelques minutes en levant les yeux au ciel. La maison, la télé, la belle-mère et le dernier enfant. Il n’y a pas trop de place pour elle et pas plus pour ses frères. Si bien qu’elle accepte d’y aller de moins en moins souvent et surtout de moins en moins longtemps. Elle dit qu’elle n’a pas besoin de père, ses frères lui suffisent. Moi, je ne sais pas, j’ai une sœur mais c’est pas vraiment une sœur comme on aurait pu en espérer avoir une. Et puis pour mon père, je n’ai pas encore choisi si je le veux comme père ou pas. C’est un inconnu qui va et vient. Il n’aime plus ma mère. Je crois qu’il a quelqu’un dans sa vie depuis des années. Je m’en fous. J’ai jamais compté sur lui.

Après le balcon, on a l’habitude de s’enfermer dans la salle de bains. Samedi, on a fait un raid en ville. Le jeu, c’est de remonter la rue et de piquer au moins un truc dans chaque boutique. Je ne réussis pas à tous les coups, mais je m’en sors plutôt bien. J’accumule mes achats au fond des tiroirs. Cartes postales, tubes de rouge, fard à paupières… Aujourd’hui, on prend notre temps et on se maquille. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, on reste dans le léger. On n’est pas fans de gothique. Ça ne colle pas avec ses cheveux de paille et moi, dès que je me mets les yeux charbon, j’ai un air de chien battu qui me désole.

Le visage de Marie est fin, un peu masculin. Elle est menue. Il lui faut des heures pour avaler un pain au chocolat alors que je dois me freiner pour ne pas dévaster la poche qui en contient une dizaine. Chez moi il n’y en pas. Ma mère n’aime pas ça. Elle dit qu’elle n’a pas d’argent à perdre. Mais c’est pas pour autant qu’elle me ferait un gâteau. Elle ne sait pas cuisiner. Moi, si j’ai des gosses un jour, je me suis juré que les placards crouleraient sous tout ce qui est inutile. Et moins on en aura besoin et plus j’en mettrai, quitte à tout donner une fois ou deux l’an à tous les mômes du quartier.

 

Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 19:00

3. Pour le moment, on en est sacrément loin. Je me contente de consommer tout ce qui passe à ma portée. C’est simple. Je ne suis pas difficile. Tout ce qui a deux jambes et deux bras pour me serrer me convient. A leur âge, une fille qui s’offre, c’est une chance qui ne se produit pas souvent.. Une fois que je me lance, les séduire devient un jeu d’enfant. Je conclus vite fait et je tiens une semaine. Après je renonce et je les préviens que je n’irai pas au-delà.

Jusqu’à aujourd’hui y en a pas un qui s’en est plaint. Ils ont ce qu’ils veulent. Et sept ou huit jours, pour eux c’est bien. Pour moi, c’est suffisant pour en avoir assez de leurs mains qui se baladent là où je n’en ai plus envie.

Du coup, j’ai entamé une liste. Je l’ai décorée à ma façon. C’est joli. J’inscris leur prénom et leur âge. Je fais des fleurs et j’entoure le tout d’arabesques. Je l’ai cachée dans une vieille boîte à bonbons. Ça durera ce que ça durera. De toute façon, je ne souhaite pas qu’il y ait quelqu’un dans ma vie à part Marie. Pour être tout à fait honnête, il faut quand même que j’ajoute que les garçons qui me plaisent ne s’intéressent absolument pas à moi.

Ils sont nuls. Alors avec eux, j’instaure des rapports de force.  Ce que je préfère, ce sont les contacts frontaux. J’ai même acquis la réputation d’avoir une grande gueule. Quand on me cherche, je réponds. Je prends ma place là où j’ai envie de la prendre. Ils n’apprécient pas vraiment ça. Je crois que je leur fais peur. Je rêve d’une autre vie.

Marie, elle n’est pas comme moi. Elle aime bien les garçons. Parfois y a des grands qui sont attirés par elle. C’est normal, ce sont les copains de ses frères. Ils ont une façon différente de la voir. On se ressemble sur ce point eux et moi.

Pouvoir l’écouter parler, c’est un véritable bonheur. On sent tout de suite la maturité dans l’ombre de son physique de bébé attardé.

Tout est petit chez elle. Ses seins, ses hanches, son bassin. Elle doit enfiler du 34 alors que je passe mon temps à osciller entre le 40 et le 42. J’ai l’air obèse à côté d’elle. Dans les magasins pour mon âge, il n’y a rien qui me va. Derrière le rideau, j’entends ma mère qui désespère avec la vendeuse. Alors, moi, j’ai encore plus de mal à remonter la fermeture éclair de mon jean. Comment je pourrais me sentir bien avec ce qui se passe à la maison ? je mange comme quatre de tout et de n’importe quoi. Mon repas préféré c’est du pain, du beurre et du sel. Je ne contrôle pas grand-chose. Du coup, ces jours-ci, je grossis à vue d’œil.

Marie et moi, quand on monte à deux sur son scooter, mieux vaut qu’elle se mette derrière autrement on a l’air de Laurel et Hardy. On est ridicules.

Dans les inconvénients majeurs, ajoutons qu’on ne peut pas même pas se prêter nos fringues. De toute façon, elle a déjà un style et moi je contente de porter ce qu’on daigne m’acheter. On ne me cède sur rien. Elle, c’est pas pareil. La maladie lui fait bénéficier d’une certaine indépendance. On l’écoute, on lui offre ce qu’elle désire, on la laisse faire ce qu’elle veut. Pas moi. Ma propre liberté se résume à traîner où bon me semble entre le repas du matin et le repas du soir. Ma mère bosse toute la journée et ma sœur se contrefiche de mon existence. Elle a sa vie à maintenir à flot. Personne ne s’inquiète de savoir ce que je fais, où je suis et avec qui je suis. La seule chose qu’on me demande, c’est d’être à l’heure aux repas.

Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 18:50

4. D’ailleurs, faut que j’y aille. J’embrasse Marie dans le cou et je lui dis que je lui écrirai. Quinze jours, ça passera vite. Pourtant, sans bien comprendre pourquoi, j’ai peur qu’elle m’oublie. Elle me recopie son adresse sur un petit bout de papier. Je l’enfonce dans la poche de mon blouson et je lui fais un dernier baiser. Je file tour dans la cuisine pour dire au revoir à sa mère. Ses frères sont déjà partis par le train. Allez, je m’échappe. J’ai le cœur serré, mais pas envie qu’elle le sente. La porte claque, je dévale les escaliers à toute allure.

Dehors, la nuit est tombée. Mon immeuble est à quelques mètres du sien. Sous mes pieds gelés, les graviers roulent de part et d’autre. J’ai le temps de sentir l’humidité s’infiltrer. Mes chaussures sont trouées aux jointures. Le collage n’a pas tenu. Ce sont des fausses. Pas d’argent pour m’en payer des vraies. Je lève le nez, cherchant à voir si ma mère est dans le salon. Les appartements sont éclairés. Ça clignote à tout va. Certains rebords croulent sous les guirlandes. Un ou deux Pères Noël en plastique rouge s’évertuent à tenter l’ascension de la façade. Je n’aime pas Noël.  Chez moi, le sapin est synthétique à cause des aiguilles de pin qui pourraient s’incruster dans la moquette tout aussi synthétique. Je réalise que le côté ouest est plongé dans l’ombre. Rien n’est allumé. J’accélère le pas.

Tout est humide. Quelques boules de houx font tache dans les recoins sous les balcons des premiers étages. Le rouge vif me rappelle la souffrance qui me picote le cœur ces temps-ci. J’ai un peu peur de ce que cachent les feuilles luisantes. Un dernier regard vers la cuisine de Marie et je m’engouffre dans le hall. Je grimpe les cinq paliers beaucoup plus lentement maintenant. En entrant dans l’appartement, pas un bruit. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre qu’il n’y a personne. Ma sœur n’est pas rentrée non plus. Dans la chambre de ma mère, un mot. Elle est partie pour quelques jours. Je ne dois pas m’inquiéter. Elle nous appellera. C’est trop dur pour elle. Elle a laissé vingt euros à côté de la feuille griffonnée. Mon premier réflexe est de retourner chez Marie. Et puis, je m’affaisse contre le rebord du lit.


[....  ] à suivre
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 18:48
5. Je ne sais pas ce que je ressens ou plutôt je ne veux pas le savoir. Le silence de l’appartement est un faux silence. De temps en temps, je perçois un frôlement de portes d’acier, c’est l’ascenseur qui s’ouvre sur un palier. Plus tard c’est un objet qui tombe et dont la chute est amortie par une moquette identique à la nôtre, une chasse d’eau qu’on tire et qui fait un bruit de chuintement exaspérant. J’écoute.

Je me concentre sur ces petits bruits qui retardent l’affolement dans lequel les adultes ont décidé malgré moi de me plonger. J’aimerais être ailleurs. Un sentiment de honte s’insinue. Qui suis-je pour retourner voir Marie et lui demander de reporter son voyage ? Mes yeux fixent le téléphone sur la table de chevet. Maman va sûrement appeler. Elle aura changé d’avis. Elle ne peut pas me laisser ainsi. Je viens d’avoir quatorze ans. Ce n’est pas grand-chose quatorze ans quand on est à huit jours de Noël seule dans un appartement vide et qu’on ne sait pas si sa mère va revenir.

Mes genoux endoloris me rappellent qu’il est l’heure de manger. Il est bien plus tard que sept heures. Maman ne serait pas contente si elle était là. Elle aime la régularité et pouvoir se coucher tôt. Je me lève péniblement, agite les pieds dans tous les sens pour chasser les fourmis qui m’arrachent de petits cris. Je passe dans la cuisine. Dans le frigo, il y a peu de choses. Je trifouille sans trouver ce que je cherche. Une ration de sucre suffisante pour me réconforter. Avec tout le chambardement des dernières semaines, ma mère ne prend même plus la peine de faire des courses. Elle mange sur le pouce et en arrive à oublier que nous existons. Elle achète des soupes en pack de six. C’est facile, pas cher, ça nourrit dans demander d’effort. Quelques pâtes réchauffées et le tour est joué. Je me demande depuis quand nous n’avons pas fait un véritable repas. Un repas familial. Familial ? Quelle arnaque, ça fait longtemps que je n’ai plus de famille. Je déglutis.
C’est douloureux. Le frigo me donne froid. Ici, entre les murs, il n’y a que maman et moi. Ma sœur ne vit presque plus avec nous. Elle a un copain, elle est majeure et regarde tout cela de très loin. Je crois qu’elle s’en fiche. Le peu que nous échangeons se résume à des cris ou des insultes. L’autre soir, dans une se ses crises, elle m’a traînée par les cheveux sur toute la longueur du couloir. Je la déteste.
Maman ne peut pas me laisser. Elle ne peut pas vivre sans moi. Nous sommes seules à compter. Je continue mes recherches. La plupart du temps, je me contente de ce que maman nous prépare. Quand elle y pense et quand elle est là. Les horaires de l’hôpital font qu’on ne passe plus beaucoup de moments ensemble. Avant les vagues, elle ne travaillait pas. C’est mon père qui l’a forcée à travailler. J’ai compris peu à peu pourquoi il insistait tant. Parfois au moment où elle rentre, je suis déjà couchée et quand je pars, elle dort encore après avoir veillé tard en fixant bêtement l’écran bleu de la télé.
Et puis, aussi, je mange à la cantine. Je saisis une tranche de jambon dans une feuille de papier alu, un reste de riz et deux oranges au fond du bac à légumes. J’enfourne le tout en deux minutes sans me donner la peine de réchauffer les aliments.
Je tourne en rond. La douleur qui m’attrape les tripes et les fera se tordre n’est pas installée. Je fais ma maligne et poursuis ma fouille méthodique. Au-dessus de la table rouge, le placard est presque vide. Entre les bols du petit-déjeuner, je trouve un paquet de thé Lipton, des sachets de sucre récupérés à la cafétéria de l’hôpital dans lequel ma mère est aide soignante. C’est toujours ça d’économisé, elle dit parfois en agitant le petit rectangle blanc au-devant des rares invités qui franchissent le seuil de l’appartement. Je retourne dans le frigo et je me sers un peu de lait. Je ferais n’importe quoi pour avoir un truc énorme à me mettre dans le ventre, quitte à en mourir étouffée. Heureusement, il me reste les cigarettes que Marie m’a filées avant de partir. Elle n’a pas très envie que son père sache qu’elle fume. Le tabac et la maladie, c’est pas un truc qui colle pour lui. J’en allume une et je m’affale dans le canapé du salon. Tout est moche dans cet appartement. Les vieilles fausses reproductions d’œuvre d’art, les quelques photos de famille qui montrent des visages et des vies que je ne connais pas, les bibelots derrière les portes vitrées du meuble du salon. C’est le passé de ma mère, le passé envolé. Volé tout court.
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires
Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /Jan /2009 18:46

6. Ma mère n’a pas eu de chance. Marie s’est fait choper par la maladie. Je ne crois pas qu’on puisse dire que c’est ce qu’on appelle avoir de la chance. Moi, dans tout ça, je me dis que je n’ai aucune raison de me plaindre. Je ne suis pas malade et personne ne m’a encore abandonnée. Enfin, personne jusqu’à aujourd’hui.

Je n’ai jamais été trop sûre de savoir ce qu’on appelle la chance. Est-ce que venir au monde, c’est une forme de chance ? À la télé, parfois, je vois des groupes qui manifestent pour le droit à la vie. Ils abordent des pancartes sur lesquelles on voit des fœtus déjà formés. Il y a des bulles sur les pancartes avec des slogans. Ça me donne mal au cœur. Ça devrait être interdit de montrer ça. La vie, c’est quelque chose de secret. On doit pouvoir choisir. Je n’ai pas demandé à venir au monde. Le monde me dégoûte. Il n’est qu’une succession de coups bas et de trahisons. 

Il est onze heures maintenant. J’ai fumé toutes les cigarettes. Marie doit dormir. Je l’imagine allongée à côté de sa mère. Sa mère, elle, qui ne la quitte jamais. Sa mère qui l’enveloppe d’une douce chaleur et qui la protège contre vents et marées. Je pense à leurs corps peut-être enlacés. J’ai un peu froid. Je glisse ma main au fond de la poche. L’adresse et le numéro de téléphone sont là, tout à la fois précieux et coupants comme des rasoirs.

Je ne me fais plus d’illusions. Je sais bien que je n’appartiens pas vraiment au monde de Marie. Je crois que je représente une chose utile, pratique et ludique. Je ne suis pas de la famille. Quand on m’emmène, c’est presque comme si on sortait un petit animal familier. Doux au toucher et qui ne salit pas. Je reste la copine. Rien d’autre. Et je ne serai jamais rien d’autre. Tout l’amour que je lui porte pourrait s’avérer un jour très encombrant. Il suffirait qu’une personne aime Marie encore plus fort que moi ou que Marie décide d'aimer quelqu'un d'autre tout simplement. C’est comme ça, l’amour.  Ça va, ça vient. On bazarde à tout va. C’est comme une espèce d’instinct de survie. Toutes les pubs le disent. La vie est trop courte pour s’habiller triste. Ils devraient préciser pour vivre triste ou pour aimer triste. Maman ne m’aime plus puisqu’elle est partie. Maman n’a plus besoin de moi maintenant que papa est parti. Me voilà désormais en trop partout.

Je file dans ma chambre. Inutile que j’attende ce qui ne viendra pas. Il faut que je dorme. C’est mon instinct de survie personnel. Dormir avec un oreiller sur la tête. Ne rien entendre du monde et de ses souffrances. Ne rien entendre de mes propres souffrances.

Maman n’est plus là. Je sens qu’elle ne reviendra pas pour Noël. Marie non plus. Je ferme la porte à clé.  À double tour. J’ai jamais vraiment cru à la chance en fait.

Dans la cuisine, la gazinière brille doucement dans la pénombre de la pièce. Il me paraît inutile qu’elles reviennent maintenant. J’effectue quelques manipulations et je vais dans ma chambre. Je ne me déshabille pas. Papa se moque toujours de ma pudeur démesurée. Je reste allongée sur mon lit, un bras enfoui sous les draps, la main accrochée au petit bout de papier. Doucement, dans le reflet de la vitre, je compte les flashs des guirlandes électriques du voisin d’en face. Dix-sept secondes rouge… dix-sept secondes bleu. Je dois encore attendre. Ce n’est plus maman que j’attends. J’aspire au sommeil. Il faut qu’il vienne peu à peu m’engourdir.

Au dernier moment, juste avant que mes yeux se ferment, ma main droite actionne la molette du briquet.

 

 

Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires - Communauté : Ecrivains et vains écrits !
Samedi 3 janvier 2009 6 03 /01 /Jan /2009 22:54
Un hasard si ma fille m'a donné cette vidéo faite par ses soins ?
 
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Communauté : Poé-vie
Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /Déc /2008 03:00
Mon rêve c'est ce papier...
Je suis tombée dessus par hasard... c'est un livre enrobé.
Toute mon enfance est contenue dans le toucher, l'odeur, la couleur et la texture de ce papier au travers duquel je plaquais mes yeux puis contre lequel je collais ma bouche. Un rêve... qu'une autre bouche vienne enfin s'y coller, qu'un homme m'aime plus fort que toute ma violence, que tout mon chagrin inconsolable, que toutes mes contradictions... c'était un papier qui enrobait les bonbons et que tous nous avons pu un jour ou l'autre avoir entre les mains.
Fortune de mer.




Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Communauté : un jour , une photo , un blog
Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /Déc /2008 02:00

 



Je n’avais jamais réalisé que la vie est un tableau. Au fur et à mesure que je vieillis, les couleurs pâlissent et les figurines sur la toile disparaissent. Je vais avoir quatre-vingt-six ans. Autour de moi, il n’y a presque plus rien. Mes vieux copains sont morts. Mes vieilles copines suivent, mois après mois. Tous les jours ou presque mon téléphone sonne et c’est un nouvel appel de détresse. Le vieux Justin est tombé de son escalier. Col du fémur fracturé. Il est bon pour l’hôpital. Rosine a perdu la tête. On l’a conduite dans une maison.


    Je ne peux pas faire grand-chose, alors je parle. Je parle et je fais exploser mes factures. Je m’en fous. Mon budget m’appartient toujours . Et même si ma vie est occupée par tous ces appels et ce courrier que je reçois, je me sens de plus en plus seule. Je ne lis plus le journal, encore moins des livres. J’entends à peine les informations. Je suis une vieille. Je ne sais pas si j’aime les vieilles.


    Sur ma toile à moi, tout a quasiment disparu. Mes enfants et mes petits-enfants restent les uniques taches de couleur que je peux discerner. J’ai beau essayer de trouver un sens à tout ça, je ne comprends pas en quoi j’ai encore ma place, là, sur la tableau.


    L’autre jour, j’ai commandé un taxi. Je devais me rendre chez l’ORL. À quinze heures pétantes, j’étais sur mes marches. Il me faut presque dix minutes maintenant pour fermer la porte. Des rafales glaciales traversaient mon manteau et raidissaient mes vieux os. J’ai attendu en vain. Mes yeux douloureux se sont mis à couler, à cause du vent qui s’engouffrait dans la ruelle. J’ai dû ouvrir de nouveau les serrures, chercher le numéro du central, et appeler. Ils m’ont envoyée balader. Je m’étais trompée d’heure. Ce n’est pas ma faute à moi si je ne vois plus très clair.


    Dans ma cuisine, j’ai un grand tableau. J’y note tout. Je reste la seule pourtant à pouvoir me déchiffrer. Mon écriture est devenue illisible.


    La dernière fois, j’ai annulé mon taxi parce que Lucien était passé et avait proposé de m’emmener. Il est gentil Lucien. C’est un bon gars. Et bien, le soir, quand j’ai attendu mon chauffeur pour rentrer, ils ne sont pas venus me récupérer. Quand de nouveau, j'ai appelé, on m’a répondu que puisque j’avais trouvé quelqu’un pour me conduire, je n’avais qu’à me débrouiller pour faire la même chose au retour.


    Il n’y a plus de respect.


    Il me tarde de disparaître. Il n’y aura plus qu’à déboîter le vieux cadre et enrouler la toile. Hop ! au grenier.

Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires - Communauté : Les mots dans tous leurs états
Lundi 29 décembre 2008 1 29 /12 /Déc /2008 23:09




Elle a pensé à lui.  Comme ça. Parce qu'en ce moment, tout va trop vite. La vie est là qui s'offre à tout va et elle, elle aime ça et  s'en voudrait de ne pas savoir en profiter. Pourtant le temps passe et au fond d'elle elle sait que les heures sont comptées. Stupide certitude pour le commun des mortels. Mais pour elle, elle sait que c'est différent. Il y a comme une sorte d'urgence à vivre. Paradoxalement, aujourd'hui elle a eu envie de retourner dans son passé. Comme ça, sans vraiment  l'avoir décidé. Ca a été (- hiatus terrifiant) plus fort qu'elle. Elle a même couru et traversé la grande grange comme une gamine pour foncer droit sur l'endroit exact qu'elle voulait atteindre. Elle sait où se trouve chaque chose dans son bureau. Tout est rangé et soigneusement mémorisé. Cependant, elle seule connaît les clés du classement. Elle aime brouiller les pistes et a le goût du secret. Rien n'est vraiment là où cela doit être. Les correspondances se côtoient sans se connaître et elle sait que ses interlocuteurs enfouis au fond des enveloppes la jugent un peu trop désinvolte envers les bons usages. Qu'importe, elle n'en a cure et s'entête dans ses critères mystérieux.

Elle est allée chercher le vieux vanity case des années soixante-dix que lui a abandonné la grande soeur. Un cadeau sans en être un. Peut-être est-ce simplement une appropriation tombant sous la coutume. Elle ne s'en souvient pas. Dedans reposent les lettres. Pas toutes, certaines. Bien précises et bien reliées entre elles. Mémoire du passé, racines de sa vie profonde et souterraine. Elle a toujours beaucoup écrit et donc beaucoup reçu de lettres. Par la force de sa seule volonté entêtée à vouloir bouger les choses, elle a toujours eu des correspondances suivies qu'elle a elle-même provoquées, en mettant des annonces ici et là, dans les journaux. Elle sait donc qu'ici se trouvent les correspondants inconnus, ceux qu'elle n'a pour la plupart jamais vus.

En ouvrant la boîte en simili cuir, elle la trouve d'une laideur étrange compte tenu de la préciosité de ce qu'elle contient. Intimidée, elle prend le paquet  qui l'intéresse. Il y a longtemps, elle a eu le soin de tout ranger dans de grandes enveloppes en papier kraft sur lesquels s'étalent des noms et des dates. Les yeux dévoilent la blancheur des enveloppes puis le noir de l'encre qui n'a pas pâli. Les pages aussi se dévoilent intactes et le jaunissement du temps semble ne devoir jamais venir. Tout a un air d'être en attente.  - Êtres en attente-, elle pense, en se mordillant la lèvre supérieure. C'est ce qu'elle se dit en farfouillant au début un peu au hasard dans les enveloppes. Recueillie, elle lit. Elle découvre ou redécouvre l'écriture superbe. La plume est large et appuyée. Les lettres, longues et posées ; l'écriture lisse et allongée, régulière comme une partition de musique achevée. Le contenu riche et généreux. Elle peut sentir la main, le poignet légèrement appuyé sur le bord d'un bureau. Elle l'imagine en train de lui écrire. Il parle simplement de lui et de l'autre, celle qu'il appelle « elle ». La première lettre date du 23 août 1979. Ça ne fait pas deux mois ce jour-là qu'elle est morte. Crise cardiaque. Il le savait avant elle, qu'elle ne vivrait pas longtemps. Il lui écrit tout ça, simplement. Avec ses mots à lui. Beaux, impitoyablement. Il a joint des feuillets. Ce sont des poèmes, des textes et puis aussi un encart qu'il a fait paraître dans un journal. Pour dire sa mort, à elle, l'autre. L'appartement est resté le même. Il n'a rien changé ou presque. Juste demander qu'on vide les placards et qu'on trie les vêtements. Bijoux, maquillages, tout a été jeté ou donné. Il n'a touché à rien de ses propres mains. Il n'a rien gardé, à quoi bon, ils n'ont pas d'enfants. Ça fait à peine 40 jours maintenant et rien n'a vraiment changé. Sauf lui, en dedans.


Assis dans son fauteuil, pieds nus sur le vieux tapis en soie tissée, il réfléchit, mains à plat sur les cuisses. Des mains douces et fines, faites pour écrire ou pour aimer. Que lui reste-t-il à donner ? Il se sent vide, vide comme un vieux paquet de cigarettes abandonné sur une commode d'entrée. Alors il prend un journal et il trouve l'annonce. L'annonce qu'elle a envoyée, comme ça, un grand jour de désespoir. Il a trente-cinq ans et il est vivant. L'annonce l'intrigue, il va y répondre.

Pendant quatre mois et puis ensuite une nouvelle fois trois ans plus tard.

Elle, elle a quinze ans.

25 août 2007

 

Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Communauté : Ecrivains et vains écrits !
Mercredi 24 décembre 2008 3 24 /12 /Déc /2008 17:59
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Communauté : Gros plan sur la poésie
Mercredi 24 décembre 2008 3 24 /12 /Déc /2008 10:43
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Communauté : Poé-vie
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés