
« En schématisant, nous pourrions dire que les deux névroses qui guettent l’individu moderne sont d’un côté l’addiction, et de l’autre la dépression, chez ceux qui ont évité d’être addict ! »
Docteur M.V, chef de service au centre hospitalier Marmottan à Paris
Martin l’avait entraînée dans un coin obscur du couloir. Son entêtement tenait du prodige :
- J’ai toujours cru aux histoires d’amour.
[ …..]
Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas.
Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine.
Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux éclairèrent la longue pièce.
Comme à son habitude, elle put alors, d’un simple regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.
Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur - déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le souffle de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation architecturale, la nouvelle combinaison les avait transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues parties prenantes de la grande scène de sa vie. Agencement théâtral, côté cour et côté jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais. Quand cela arrivait, elle s’empressait de nettoyer et d’effacer les traces du cataclysme aussi vite qu’elle le pouvait. Il lui suffisait de puiser dans son stock de cadres et de repositionner de mémoire les clichés au centimètre près. Son travail d’archéologue terminé, les photos reprenaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant de présences étranges et silencieuses.
Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement.
Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour toutes. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer une épaisse tartine de pain complet avec un bon gros beurre salé des Charente. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et ouvrit son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.
C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités. Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offerte ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible une fois la cinquantaine installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..
La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un petit goût d’inconnu et de pied de nez.
Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes dans une sorte de songe éveillé. De nouveau, ce week-end-là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que lui occasionnerait le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui poisseraient son cou et la douceur de ses mouvements quand elle ajusterait soigneusement les tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà, elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.
D’un geste interrogateur, elle tourna et retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.
Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end-là.
Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux. Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement, son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit. Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à peine l’accueillait-elle qu’il la prenait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.
Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Elle devrait composer avec les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.
Elle débarrassa la table et saisissant un bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour nourrir toute son insatiable tribu.
Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation plutôt enviable, parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.
Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.
Pierre, Pierre et sa soif d’elle. À tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse, mais il la voulait, là, constamment sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes, elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’inscrire les citrons. Ils blanchiraient la viande. Toutefois, elle se refusa à noter le mot « champignons » sur la liste qui commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.
Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la pièce enfantine où très tôt les corps avaient cherché à percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à venir.
Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans la 4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien prononcé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on avait toujours du mal à imaginer la façon dont elle avait mis au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir. Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.
L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda si un choix précis pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.
Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.
Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu des convives familiers.
Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.
Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi-là.
Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels brefs. Seule une attention précise permettait d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as… Oui et toi… Ici, ici, venez, on en a trouvé…Mais très vite, les enfants, déjà fatigués, avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongé, Pierre s’était tourné et dans des rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés. Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide. Enfants égarés, petits poucets démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.
Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul erre sur les portraits, traces joyeuses de leur enfance.
Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était sentie mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Après quoi, il s’était retourné et l’avait embrassée.
Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants à l’arrière, silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et allèrent immédiatement se coucher.
C’est elle qui les trouva le lendemain.
Reposant sa tasse, elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils grandirent aussi droit que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.
Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial, comme elle, aujourd’hui.
Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait finalement qu’elle se fasse belle, il n’allait de toute évidence pas tarder à arriver.
L’homme n’avait aucun mal à savoir qu’il se heurtait aux pièges de cristal.
Les images trompeuses l’étourdissaient et il luttait depuis des heures contre l’envie, une nouvelle fois, de foncer vers les reflets.
Des photos, des mots… il appelait cela des mouches à miel. Il pensait aux abeilles, bien entendu. À certaines en particulier, les abeilles charpentières, aux corps entièrement noirs, avec des éclats bleu métallique. Butinant et virevoltant, elles avaient la particularité de venir récolter le nectar et le pollen dans les champs aux alentours tout en se faisant passer pour de gros bourdons inoffensifs. Les enfants, en les apercevant, ignoraient les dangers de la patrouille. Il devait alors leur expliquer que même s’il en fallait vraiment beaucoup pour qu’elles attaquent les jeunes inconscients, mieux valait s’éloigner et les laisser tranquilles.
Abandonné à sa solitude, il se recroquevilla et s’affala contre le mur de pierres.
La chaleur l’enveloppait paisiblement. Il se sentait épuisé et aspirait au départ. Autour de lui, un petit monde s’agitait sans prendre garde à sa lassitude. Les portes claquaient, les cris fusaient. Chacun entendait conserver sa place. Un ballet incessant de petites luttes fraternelles. De celles qui apprennent à se frotter au monde extérieur, mais sans véritables risques. C’était à qui avait son mot à dire. Lui, depuis quelques semaines ne disait plus grand-chose - mais qui s’en souciait ? Le dos collé à la paroi, il semblait être devenu invisible pour sa famille.
Il observa ses mains. Grandes, larges, elles étaient faites pour travailler et pour aimer. Usées, fortement hâlées par la belle saison, il les contempla et les dressa vers le ciel en écartant les doigts aussi fort qu’il le pouvait. L’espace délavé apparut entre les segments et des fragments de nuages effilochés traversèrent sa peau. Son regard remonta le long des bras nus. Il prenait soin de son corps et en était fier tout en sachant que les heures étaient comptées. Un corps familier avec lequel il entretenait une relation particulière comme celle d’un homme à l’égard de sa vieille maîtresse. Enfant malingre et petit de taille, il s’était transformé en un être sur lequel les femmes se retournent. Que deviendrait-il dans quelques années ou plutôt que serait-il devenu, rectifia-t-il mentalement. Il aimait tout ce qui était beau et ça se voyait. Il s’entourait de meubles précieux et cultivait des liens amicaux avec de très belles femmes. Elles étaient comme des reflets de ce que lui-même aurait pu être. On disait de lui qu’il revendiquait le culte du beau. Il objectait que le beau se trouve partout, qu’il suffit d’agrandir les yeux pour le découvrir derrière chaque négligeable détail imperceptible. La transparence d’une herbe, la délicatesse d’une plume emprisonnée dans les bras du vent. Qui oserait affirmer que c’était tout autant de clichés usés ? Sa sensibilité était particulière, d’une douceur inhabituelle chez un homme. Il se considérait comme un objet de désir. Encore la veille, quand il avait croisé la femme de Pierre. Quelque chose de l’ordre d’une attirance purement sexuelle. Rien à voir avec une quelconque profondeur de sentiments.
Il joua à ouvrir et refermer les doigts.
Depuis trois mois déjà, il savait qu’il allait partir. Tout était organisé. Les contacts avaient été pris, les ultimes rendez-vous annulés. Il avait tout d’abord expédié l’essentiel puis s’était attelé aux détails les plus intimes. Sa correspondance avait été classée et sans en préciser les raisons, il avait obtenu la promesse qu’elle resterait inviolée, le temps qu’une jeune génération accède aux archives familiales. Une dernière fois, il écarta les doigts et contempla le ciel. Le vertige revint de nouveau et de primitives images distordues apparurent au fond de sa rétine. D’un bond agile, il se décolla du mur et se mit en marche vers son bureau. Comme à l’accoutumée, personne ne fit attention à lui. Un bref instant, son regard croisa celui de la femme qui traversait la cour. Les gravillons tendus sous les légères chaussures de cuir crissèrent dans un bruit familier. L’atmosphère alourdie de cette fin d’été parfumait l’air de l’odeur d’herbe séchée. Les hortensias laissaient piteusement pendre leurs grosses boules délavées et les grands palmiers s’efforçaient de rejoindre le bleu céruléen des espaces insondables, maintenus cruellement au sol. L’absence de réaction de celle qu’il pensait avoir toujours honorée lui confirma -si cela était encore nécessaire - combien le lien qui les unissait semblait désormais engourdi dans une fraternelle cohabitation.
La porte coulissa tout en douceur et il pénétra dans le bureau. Le froid le saisit immédiatement quand il se glissa derrière sa table de travail. Les volets clos depuis le matin créaient une atmosphère propice à la méditation et l’obscurité soulageait enfin ses pupilles contractées par la violente lumière extérieure. Il alluma l’écran de contrôle et vit avec anxiété apparaître la lueur ordinaire. Alliance du métal et du verre, bête étrange et étonnante, l’appareil s’ouvrit à sa recherche. Tel un antique haruspice, il consulta rapidement son courrier, mais il eut la confirmation que rien n’avait changé.
Deux minutes plus tard, les feux follets s’animèrent et entamèrent leur ballet familier. Il les accueillit de bon gré. Les couleurs éclataient en mille taches sur les reliures des livres surannés. Comme dans des pièges de cristal, ses yeux cherchaient à deviner ce qu’il trouverait de l’autre côté. Le rendez-vous était fixé. Il ne souhaitait rien de plus. Avec douceur, il plia son buste et le laissa glisser sur le large plateau de verre de son bureau. Les paupières lourdes, il tourna la tête et sa joue entra en contact avec la plaque. La fraîcheur minérale apaisa un bref instant la sensation qui l’envahissait. Son corps était fatigué, il aspirait à une paix définitive. Depuis des années, l’odeur de vieux tabac avait colonisé les recoins de la pièce amicale. Elle se répandit au plus intime de son cerveau embrumé. Au tout début, il s’était efforcé à lutter, mais désormais il était tranquille. Il renonçait à contrer l’étonnant phénomène. Les couleurs surgirent peu à peu, de même que les mots s’imprimèrent de façon clairement distincte dans la nuit de sa conscience. Il parvenait maintenant à dépasser les picotements désagréables qui aux premiers temps l’avaient forcé à se frotter rageusement les tempes et le front. Grains de sable de son infortune. Chez un autre, cela aurait pu tourner à la folie. Les symptômes de la maladie devenaient des bêtes familières. Il était arrivé à conclure une alliance pacifique. C’était son arche personnelle.
Sa main abandonnée à la langueur de cette fin d’après-midi s’amusait à pivoter sur l’axe du fin poignet et reproduisait la danse légère des volutes de fumée. Il sourit.
La lettre dans laquelle lui avait été annoncée sa condamnation gisait dans le troisième tiroir du vieux meuble patiné, celle de son suicide assisté dans le deuxième avec son billet de train pour la Suisse.
Rassuré par le temps qu’il lui restait, il ferma les yeux et plongea dans les pièges lumineux qui avaient envahi l’ensemble de son cerveau malade.
Extrait d’un lettre du 28 Octobre 2….
Nous sommes atterrés par la découverte que les gens ont faite du charnier de Y. Je n'ai pu qu'essayer de dormir toute
la nuit en ayant ces images diffusées par la presse télévisée française sous les yeux (la télévision locale les a censurées).
Pour une fois elle a eu un réflexe de sécurité. La France s'en fiche, elle. Elle montre.
Ici, la crainte de réactions possibles de la part de la population les a rendus mesurés.
On dit que c'est la gendarmerie qui a fait cela. Comment qualifier ces hommes-là ? Des criminels ? Des brutes ? Ce sont les mêmes hommes qui contrôlent les routes.
Comment désormais savoir qui est en face de toi ?
Comment peuvent-ils vivre avec cela sur la conscience ? Une rafle calculée, et un assassinat collectif raisonné. Il y a eu un survivant qui a témoigné (dépêche Agence France Presse)....
Hier encore un témoignage bouleversant d'un musulman devant la mosquée brûlée.. " Nous l'avions construite de nos
mains, petits et grands, on n'a plus rien, plus d'endroits pour prier..Ils se sont trompés de lutte..."
Ces derniers mots résument à eux seuls l'absurdité du monde dans lequel nous vivons. Et mes mains tremblent en écrivant les paroles de cet homme simple qui sanglotait...
Que te dire ? Quelques jours pour se mettre à l'abri.
Clouée dans son fauteuil roulant, les yeux mi-clos, Valentine observait Henri qui s’apprêtait à la déplacer vers la cuisine. Par la fenêtre elle pouvait apercevoir la cime à peine violette des ormes du jardin et entendre les bruits assourdis de la circulation provenant du carrefour. L’hiver s’était installé depuis quelques jours. Un hiver froid et sec. Ses rhumatismes la faisaient de nouveau souffrir. Elle n’osait plus se plaindre. De toute façon, Henri ne l’écoutait jamais.
Henri Pinon et Valentine Bosh. Ils formaient une association aussi atypique que celle que représenterait la coordination maladroite d’un protège-parapluie en plastique transparent avec un manteau en chinchilla.
Les voisins soupiraient en regardant passer ce curieux couple. Une paralytique presque analphabète et un helléniste polyglotte réputé. Leur union bancale avait été le fruit d’une rencontre fortuite comme la nature sait très bien en faire. Valentine avait fait la connaissance d’Henri au cours d’une matinée dansante.
C’était la seule entreprise un peu téméraire que le jeune homme avait envisagée pour mettre la main sur l’épouse douce et aimante qui lui préparerait ses repas et lui repriserait ses chaussettes. Il n’avait pas été difficile sur la qualité.
Valentine, tout d’abord flattée, s’était réjouie de la bonne aubaine, mais avait dû rondement déchanter quand la famille d’Henri l’avait rejetée. Ce dernier lui-même devint rapidement trop occupé pour se rendre compte de la souffrance morale et affective dans laquelle il plongeait sa femme. Valentine aimait vivre, rire et s’amuser. Henri raffolait de l’étude, du travail et de la rédaction de monographies assommantes. Comble de misère, l’érudit n’éprouva aucune passion pour l’amour physique. De fait leur union, distraite pour l’un, frustrée, pour l’autre, ne permit à aucun enfant de naître.
Quelques années plus tard, Valentine perdit l'usage de ses jambes dans un accident stupide. Ce fut le commencement d’une guerre souterraine.
Valentine tourna une nouvelle fois ses pensées vers la boulangère du 72 quai de Jemmapes. Elle attendait sa livraison à l’heure. À la pensée des abricots, sa poitrine se souleva d’aise. Pourtant, elle continuait à faire craquer méthodiquement les jointures de ses longs doigts pâles.
Un mauvais sourire éclaira son visage lorsque Henri heurta son fauteuil contre un angle de la porte. Henri était un incapable, une pauvre bête qui n’arrivait plus à la soulager, un Socrate inutile. Elle pensa qu’il serait bon de dégager de la surface de la terre. À cette idée, ses yeux, un camaïeu de gris métallique en viraient presque au noir.
Les choses se précipitèrent le jour où le médecin de famille diagnostiqua cette allergie foudroyante à l’acier. Valentine crut naître une nouvelle fois. Bientôt, la chaîne qui la reliait à cet imbécile serait définitivement rompue.
La malheureuse avait passé des heures à limer rationnellement une vieille aiguille à tricoter.
La poussière serait suffisante pour déclencher une arythmie cardiaque détonante. Il lui suffirait d’en glisser un éclat dans la tarte à l’abricot. Il était dix-sept heures. Le livreur ne tarderait pas.
Alors qu’ Henri l’installait pour le thé, Valentine tendit l’oreille.
En sourdine, dans la cuisine, la radio égrenait ses informations coutumières :
« Mortel incendie dans le 10 ° arrondissement de Paris, une boulangère meurt brûlée vive dans sa boutique.»
Au fur et à mesure que mes enfants ont grandi, j’ai eu de plus en plus de bonheur à l’intérieur de moi. Ça a fait comme de gros édredons dans une armoire parfumée à la cire d’abeille. De la vraie cire. Pas des capsules artificielles.
Alors de temps en temps, pour fêter leur vie sur terre, je leur bricole des petites boîtes personnelles sur lesquelles j’essaie de refléter ce que je vois d’eux.
Voilà, ça c’est une boîte pour la Lûne.
Je me trouve dans la cuisine quand la voiture arrive. Parfois, ce sont les taxis qui vadrouillent, mais à cette heure-ci on n’a pas l’habitude d’en voir. Chacun est encore occupé à s’extirper des derniers rêves de la nuit. Deux minutes plus tard, je perçois le bruit violent des portières qu’on claque. Je me dis que le moment est venu. Je ne suis pas plus surprise que cela.
Inutile que je me penche à la minuscule fenêtre percée dans le mur de parpaings gris. Je me contente de prendre un torchon suspendu au crochet métallique puis je m’essuie les mains. Sur le réchaud à gaz, l’eau dans la marmite poursuit son ébullition familière et sur la table, la bouillie commence à refroidir au creux des assiettes.
La porte s’ouvre dans un grand fracas. J’entends les braillements des enfants qu’on réveille à grands cris. Aïssatou se met à hurler.
Le raclement brutal des tabourets malmenés me renseigne sur les intentions de mes visiteurs matinaux. Quelques paroles sont échangées dans une langue que je connais trop bien pour ne pas savoir ce qu’elle peut vouloir signifier. Les cris redoublent. C’est ma dernière-née qui exprime sa colère. Elle n’a que deux ans.
A cette heure où le soleil se lève à peine, mes autres enfants dorment dans la pièce d’à côté. J’en ai six. Je suis fière de dire qu’à part le bébé, ils fréquentent tous l’école.
L’aînée, Aminata a dix-huit ans, je l’ai eue à vingt ans. Elle est venue très vite. Ça a été un véritable bonheur de la mettre au monde. J’ai toujours aimé voir son père la serrer contre lui et la bercer alors qu’au retour de son travail, je m’occupais encore un peu de la maison. Les autres sont arrivés à intervalles réguliers. Trois filles et deux garçons. Nous étions heureux. Pourtant après la naissance d’Aïssatou, tout a changé. La peine a pris sa place.
À mon retour de l’hôpital, son père n’était plus là. Je l’ai cherché partout. J’ai frappé à toutes les portes, passé une annonce à la radio. Rien. Personne n’a pu me dire ce qu’ils ont en fait.
Au fond de mon ventre, je ne sens rien. Je compte les secondes.
Un dernier cri dans le salon et le silence se fait.
Je regarde les hommes investir la petite pièce sombre dans laquelle je prépare le repas. Ils sont deux. Il est six heures. Le jour se lève enfin. La lumière de l’aube, encore indécise m’éclaire sur leur identité. Je ne sais pas qui ils sont et pourtant je les connais. Je me laisse donc faire.
Au moment où ils se saisissent de mon corps, je perçois la peur suinter derrière les parois de la cuisine.
J’habite une cour. Une cour, chez nous, c’est un endroit un peu particulier. Un regroupement de petites maisons à une ou deux pièces, parfois trois, mais c’est rare. Le loyer est modique. Chacun se débrouille comme il peut pour y caser sa famille. Les ouvertures donnent toutes sur une zone centrale. C’est cela qu’on appelle la cour. Le tout est entouré de murs assez hauts pour chasser les regards indiscrets. Dans la rue, une porte un peu branlante à la peinture décolorée permet au visiteur amical de visiter ceux qui vivent là. La nuit, la porte est simplement repoussée. C’est un signe convenu.
Une fois que vous appartenez à la cour, vous n’avez plus de vie privée. Tout ce que vous faites ou ce que vous dites est perceptible aux yeux et aux oreilles de tous.
La journée d’une cour est rythmée par les jeux des petits enfants surveillés du coin de l’œil par les vieilles de chaque famille. Ce n’est pas une famille à proprement parler. Juste un arrangement entre personnes de bonne compagnie.
Le propriétaire peut se frotter les mains. Son système tourne bien.
Un des hommes me tord le bras et le passe derrière mon dos. L’autre me pousse de la crosse de son fusil.
3. L’homme de l’ombre continue son jeu. Je ne peux lui dire ce qu’il cherche à savoir. La mémoire de mon mari a disparu en même temps que lui. Les coups n’y feront rien. Que puis-je avouer ? Il ne m’a pas fait partager ses activités. Je n’ai jamais douté de son geste. De sa part, cela ne pouvait être qu’une protection et non un refus de me prendre pour une confidente de choix.
Quand j’étais petite, mon père m’a appris à me taire. Il avait d’importantes responsabilités et ne souhaitait pas que
je le trahisse. Ce qui se murmurait à l’intérieur ne devait pas transpercer les fraîches parois des murs de banco.
L'enfant, bavarde à l’époque, s'est entraînée à aimer le silence. La solitude aussi.
Je joue à cloche-pied dans l’ombre d’un manguier. Mon pagne légèrement dénoué à la taille me permet de sauter sans entrave. Je vole de la terre au ciel. J’évite astucieusement l’enfer. Une noix de badamier me sert de palet. Je suis seule. Je chante et je souris. L’avenir est certain. J’ai onze ans.
Un coup part et atteint ma joue déjà douloureuse. Mes yeux sont à moitié fermés. Mes paupières tuméfiées doivent me donner l’air d’une folle. Je demande pardon. Je répète que je ne suis au courant de rien. Mon nez coule. Je renifle. J’entends ma voix. Je ne la reconnais pas. Entre deux hoquets, je cherche à m’enfermer en moi-même. Inutile que je matérialise ce que je vais devoir subir. Ils ne m’épargneront rien. Le viol est une arme de guerre comme une autre. Mon corps doit se désolidariser. Souvent ils cassent les jambes ou les bras. Parfois pas. On va me retrouver quelque part dans une décharge en ville. J’aurai une balle dans la tête.
Alors maintenant, je veux juste que ça aille vite. Même si je n’ai aucune chance de m’en sortir, je peux essayer de faire accélérer les choses. Les hommes n’aiment pas les femmes qui se donnent. Je suis vieille pour eux et mon corps n’a pas d’attrait.
Quand ils comprendront que je n’ai rien à leur dire, ils m’exécuteront. Je serai libre.
Je lance la noix.
Au creux de mes reins, la sueur perle. Tout à l’heure, j’irai chercher pour quelques pièces mon repas de la mi-journée. Je croquerai dans les beignets brûlants, soufflant de minuscules tempêtes de vent pour ne pas m’agresser la langue.
Comme ma première fille, je suis moi-même l’aînée d’une fratrie de douze enfants. Cinq ont survécu. Malgré la bonne position de mon père, les médicaments n’ont pas toujours été capables de sauver les uns ou les autres. La médecine traditionnelle n’a pas pu faire mieux. Aujourd’hui, les temps ont changé. Je veux croire à la survie de ma propre descendance, avec ou sans moi.