Jeudi 12 mars 2009 4 12 /03 /2009 22:51


Depuis des heures, elle est debout derrière son comptoir. Elle s’est déchaussée. Un escarpin à bout pointu git de traviole planqué à ses côtés. Avec méthode, elle se frotte les orteils contre l’arrière de son bas fumé. Tout à l’heure, l’agent commercial de chez N. lui a offert une boîte de chocolats. Elle l’a glissée sous le meuble. Elle attend qu’il y ait un peu moins de clients. Il est gentil M. Martin. Ça fait cinq ans qu’il leur rend visite. Maintenant, elle sait qu’il se rend directement au troisième niveau pour saluer ses vendeuses préférées. Elles sont au rayon coiffure. Il est représentant indépendant en petit matériel, produits et accessoires. Lors de leur première rencontre, elles ont tout de suite vu, Anita et elle qu’il devait être sympa et agréable. Germaine dit qu’il a une classe folle. C’est vrai qu’il porte beau ; une gracieuse mallette en cuir et neuf mois sur douze, il est vêtu d’un trois quarts en velours foncé.
Parfois, elle se demande ce que ça lui ferait de changer d’homme. Si Robert mourait, combien de temps lui faudrait-il avant d’accepter qu’un autre homme ne la prenne dans ses bras, ne se glisse dans son corps ? Ça doit être quand même bizarre de recommencer tout le tintouin. Les crampes dans le ventre et l’envie permanente d’être avec l’autre. Elle ne sait même plus l’effet que ça fait. Il lui en reste juste le souvenir, pas les sensations. Si elle devait subsister sans homme, ça serait comme être enterrée vivante.
L’étage est surchauffé. En ces périodes de fêtes, le chauffage a été monté pour tenter les clients qui se gèlent à l’extérieur. Elle a beau avoir mis un léger tee-shirt de soie noire, elle craint que son fond de teint ne laisse une vilaine trace sans qu’elle s’en aperçoive.
Elle a vraiment besoin de prendre un chocolat, mais le chef de rayon va encore lui tomber dessus c’est certain. Elle a mal aux pieds. Ses talons sont trop hauts, ses escarpins trop étroits. Ce matin, Anita lui a demandé si elle accepterait de sortir avec elle samedi soir. Elle ne sait pas si c’est une bonne idée. De toute façon, ce soir-là, elle ne peut pas, elle doit garder les enfants de sa fille.
Elle s’adosse légèrement au tabouret qui se trouve derrière le comptoir. Les clientes ne le voient pas. Les vendeuses n’ont pas l’autorisation de s’en servir. Le règlement devient de plus en plus strict. Plus personne n’a son mot à dire. Les licenciements ont écrasé les voix les plus tenaces.
Elle, elle est restée. Il a juste fallu qu'elle mémorise les groupes et leur comportement. Stage de formation obligatoire. Mise à niveau. Niveau de quoi, bon dieu ?
En gros, elle a appris à encourager les petits achats fréquents des personnes âgées, et à répondre aux recherches des produits « mode » par les adolescents. La liste est longue. Quand le responsable du rayon leur a fait passer les tests de formation, (alors même qu’elle avait déjà eu ses cinquante ans) il y en a bien eu pour quarante pages. Elle y est allée le cœur noué dans ses tripes, mais tout s’est déroulé correctement.
La semaine précédente, sa fille l’avait préparée et de toute façon elle avait toujours été bonne à l’école.
L’après-midi touche à sa fin.
Même si elle maîtrise désormais la plupart des techniques.  Elle sait choisir avec soin sa tenue vestimentaire et son niveau de langage (comme si elle ne l'avait jamais su ...). Mais elle est consciente que son attitude du jour lui vaudra les foudres du chef s’il la surprend déchaussée et encore plus s’il la voit enfourner un énorme chocolat.
Quand même, elle ne va pas les laisser fondre. Elle jette un coup d’œil anxieux au papier mordoré.
[...]
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Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /2009 22:16

 

 

Je passe des heures à contempler mes ongles. Assise bien droite sur ma chaise. Les pieds posés  à plat sur le sol. Je ne fais pas un bruit. J’essaie de m’oublier. Mais mon corps, sans que je le veuille, s’impose à moi et sous la chaise mes jambes commencent à s’agiter. Un petit moulinet de la cheville, puis un autre. Un plus large du genou, puis un autre. J’écarte les orteils de mes pieds. Je forme de larges éventails au travers desquels passe le soleil du petit matin. Hier, j’ai réussi à chiper un petit flacon de vernis et j’ai peint méticuleusement mes ongles en noir. C’est très joli. Mais je pressens que cela ne va pas durer longtemps. Inquiète, je plaque mes mains contre mes cuisses et leur demande d’être sages. Dans quelques minutes peut-être, on va m’appeler. Si on me voit bouger, je suis sûre que cela va aggraver les choses. Mon sac de classe, à terre, attend mon bon vouloir. Il est énorme. Par peur qu’on me confisque les seules affaires qui m’appartiennent, j’y ai tout entassé. En vrac. Il pèse des tonnes. Mais je n’ai aucune volonté. Juste celle d’échapper une fois encore à la longue liste de choses qu’on va me demander de faire et qui m’empêchera aujourd’hui de me rendre à l’école. Le sac attendra. De toute façon c’est à peine si je sais lire et écrire. Je suis fatiguée. L’école, c’est juste bon pour voir mes copines. Enfin, le peu que j’aie et celles qui comprennent ma langue. Je me débrouille entre le pidgin et le twi. Pas trop le français. Faut dire que quand ma maman est morte, j’avais à peine six ans. J’ai fait des otites à répétition mais personne ne s’en est aperçu alors je n’ai pas appris à reconnaître les sons. Il y a quelques semaines la vie m’a fait une vacherie de clin d’œil. Ma grand-mère est morte. Enfin, j’allais pouvoir souffler. Le jour des funérailles, j’ai rêvé de mon père. Il venait me chercher. Mais il n’est pas venu. Je suis restée toute seule dans la maison, avec la vieille. Mon père, je ne sais pas où il est. On m’a dit qu’il est aux Etats-Unis. Moi, je sais bien qu’il est mort comme ma maman. Autrement cela ferait longtemps qu’il serait venu me chercher.

Laver, ranger, balayer, j’ai cru que tout ceci allait s’arrêter. Fini aussi, les courses incessantes à l’autre bout de la ville pour aller acheter pour trois fois rien ce que j’aurais pu trouver plus près mais plus cher. La consigne est  claire. La somme donnée très petite et à peine suffisante si je ne marchande pas sévèrement. De toute façon, les coups de bâtons et de savates suffisent à me rappeler à l’ordre.  C’est plus facile qu’apprendre à lire. Mon problème, c’est que j’avais oublié que ma grand-mère avait une soeur. Et donc tout a recommencé. Je suis revenue au point de départ. L’autre jour à l’école, on m’a demandé si je savais ce que signifiait mon prénom. Je n’ai rien répondu parce que je ne le sais pas. J’ai juste souri doucement en baissant les yeux. Je m’appelle Destinée.

 

11 AVRIL 08

 

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Samedi 7 mars 2009 6 07 /03 /2009 20:06



Ceci est un vieux texte. Mais c'est un texte que j'aime bien pour un tas de raisons... il se trouve également qu'en le rééditant pour mémoire, il me rappelle à l'ordre, dans un certain sens.

L'ordre de la réalité ou comme dirait l'autre - à son "principe"-.

 


Voici donc le texte :


Hier j'ai reçu un message qui était entrecoupé d'une image. Elle faisait signe. Un peu plus bas, dans le corps du texte, un deuxième signe apparaissait. Alors j'ai pensé ça :
Les messages entrecoupés. Images. Références. Allusions.


et puis j'ai écrit ça....
Il y avait un lien. Je l'envoyais dès lors dans l'espace.

"Elle a longtemps utilisé ICQ. Ce dernier lui semblait avoir le mérite d’afficher en temps réel ce que chacun était en train d’écrire. Une conversation à part entière, simple, naturelle, économique. Elle ne sait pas si c’est encore ainsi. Cela remonte à longtemps. A ses débuts, les yeux fixés sur le noir de l’écran, elle n’y avait pas accordé une véritable attention. Elle regardait d’un air vague s’afficher les mots, les phrases, attendant dans sa globalité le propos. Étonnée, elle avait peu à peu réalisé que le procédé lui permettait de suivre  le cheminement de pensée de son interlocuteur invisible. Cela relevait parfois de la fascination.. Alors que les uns et les autres continuaient à s’apprivoiser, elle a commencé à observer plus attentivement, cherchant à décoder ce que les mots seuls ne disaient pas. Les caractères s’affichaient petit à petit,  mais voilà que les mots avant même d’être écrits dans leur intégralité disparaissaient.  Entêtée, elle s’accrochait au curseur qui repartait dans les prémisses même de l’affirmation. Le noir sur la page devenait silence et réflexion. Elle attendait. L’autre hésitait. Cela lui donnait l’impression vertigineuse d’être enfin  au plus proche de l’intime. Du moi de l’autre. Intérieur étrange auquel personne n’a jamais accès. Parfois même pas soi-même. Toutefois, consciente des limites de son raisonnement, elle n’avait jamais oser émettre l’hypothèse que cela pouvait concerner la pensée tout court. Autour d’elle, elle avait cherché à partager sa découverte mais il lui était très difficile de transcrire une pareille sensation. Les déroulements, les enroulements de ce qui se passait là sur l’écran. C’est quand elle a, elle-même, commencé à tricher avec ce petit jeu de va-et-vient, qu’elle l’a définitivement abandonné. On peut toujours faire dire n’importe quoi aux mots et aux blancs entre les mots, même si c’est en noir que cela se passe. Aujourd’hui, seul lui reste en tête le bruit du steamer à vapeur pour lequel elle avait opté et qui annonçait l’ouverture et la fermeture des sessions."


Ce à quoi je pensais en fait, c'était aux signes que consciemment ou inconsciemment celui qui parle envoie à l'autre.
Ainsi me semble-t-il qu’on me rappelle sans cesse au principe de réalité quand on me joint une photo prise en webcam ou qu’on me précise - I quote : "déco by the dame que je love beaucoup".

Voilà les signes auxquels je faisais référence.

Oui - pour la photo, parce qu'en effet comme je l'évoque avec les noirs et les blancs, les enroulements et les déroulements sur la page, on peut faire dire n'importe quoi aux mots et que je m'entête à l'imaginer (celui qui m’avait envoyé le mail) comme une sorte de B.P érudit. Non que B.P soit le fan de ma vie mais parce qu'il est le seul que je connaisse dans la catégorie littéraire... les autres ne sont que des noms ou des titres au haut des livres, et je n'ai jamais eu la chance de toucher du doigt ce monde...(devrais-je dire cet univers ?).

Et oui - parce que -  deuxièmement, je pense savoir de moi combien peu m'importe celui qui se trouve dans un certain sens physiquement dans la vie matérielle puisque je ne m'attache en fait qu'aux seuls mots et propos.

Le fait est que l'échange en devient riche et fréquent. D'où peut-être sa volonté innocente et/ou raisonnable de me rappeler son existence réelle. Et en même tant comment ne pas apprécier cette délicatesse-là ?

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Samedi 7 mars 2009 6 07 /03 /2009 08:55



Qu'importe où se tient ma maison
et à quoi elle ressemble
s’il s’y trouve quatre murs
et au milieu
les objets et les photos,
le lit et l'assiette,
le drap bordé de couverture
et la simple soupe fumante ;

Qu'importe ce qu'est ma maison
et à quoi elle ressemble
si l’on y voit la porte qui protège
la fenêtre sans volet clos
et au milieu du carreau
le cœur à la peinture
qui laisse entrevoir la douce chaleur ;

Qu'importe la taille de ma maison
et à quoi elle ressemble
s’il fait bon y abandonner ses peines
et si je m'y sens protégée
du retour des prédateurs....

Toute maison est bonne à prendre - pour un temps - quand elle est mienne.




*** Pour les impromptus....
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Mercredi 4 mars 2009 3 04 /03 /2009 21:25

Martin l’avait entraînée dans un coin obscur du couloir. Son entêtement tenait du prodige :

- J’ai toujours cru aux histoires d’amour. Il n’y a aucune raison à ce que je ne puisse pas y croire. Maintenant, il est certain que je suis incapable de te dire ce que c’est que l’amour ! Tu m’aimes, toi ? Allez, dis-le-moi que tu m’aimes ! …

Ouvrant grand les bras, il poursuivit son envolée :

- Ha ! l’amour…l’amour ! Un sentiment étrange mille fois ausculté, comprends-tu ? De définition en définition, chacun cherche à savoir si ce qu’il a entre les mains en est ou pas. Être ou ne pas en être....Imagine...

Il tendit vers elle les paumes de ses mains osseuses :

- On passe notre temps à planter notre nez sur les scarifications noires inscrites au cœur de la page et puis on relève les yeux et on compare. Le dictionnaire n’indique rien ! Et rien ne ressemble moins à l’amour que l’amour…

Jeanne le regarda effarée et haussa les épaules. Le saisissant par la manche, elle le tira vers la sortie.

- Tu es ivre, allez viens, on se tire.

La soirée annuelle s'était prolongée. Une fois de plus, elle avait mal tourné. Certains en avaient profité pour régler leurs comptes. Un joli monde que le monde du bureau. Une pelote d’intrigues et de frustrations, un filet d’intérêts aux mailles invisibles. Un grand clash avait eu lieu. Le chef du personnel, un pauvre type qui n’avait jamais réussi à atteindre les objectifs qu’il s’était fixés, avait essayé de les monter les uns contre les autres à coups de rumeurs diffusées comme des tumeurs malignes. Il lui suffisait d’avoir un peu de monde autour de lui et il réussissait presque à tous les coups. Jeanne avait l’impression d’être la seule à voir au travers de ce type malsain. Elle avait beau se promettre qu’elle ne dirait rien, il y avait toujours un moment où sa bouche s’ouvrait malgré elle et lâchait un flot de paroles incontrôlables.

C’était toujours pareil. Martin que tout ceci ennuyait à mourir, buvait un coup de trop et aussitôt il embrayait sur son sujet favori. Jeanne se laissait faire, préférant oublier ce que signifiaient les mésententes chroniques liées à son quotidien professionnel. Martin était son confident. Elle lui devait bien ça.

Elle, son obsession, c’était la violence. Toute forme de violence. Verbale, physique, psychique. La veille encore, alors qu’elle se rendait à son travail, elle avait croisé un chien hagard. Son cou était une plaie à vif. Des petits malins lui avaient attaché une ficelle à l’encolure. Ça devait remonter à longtemps. Il avait dû échapper à ses propriétaires. La bête avait grandi et était devenue de plus en plus sauvage. Le collier de fortune avait entaillé la chair et creusé une ulcération purulente.

Jeanne avait eu le réflexe de stopper son véhicule. Mais alors même qu’elle faisait le geste, elle savait que l’animal ne se laisserait pas approcher et qu’il signait lui-même sa condamnation. Ici, la fourrière n’existait pas, encore moins les services vétérinaires municipaux. Le cœur serré, elle avait remis la voiture en marche.

Arrivés sur le parking, Jeanne ouvrit la porte à Martin qui s’avachit aussitôt sur le siège passager et entreprit de choisir une fréquence radio satisfaisante. Avant d’actionner le démarreur, elle le regarda. C’était un homme doux, paisible. Jeanne ne l’avait jamais vu chercher à faire du mal ou à blesser quelqu’un. Ses prises de parole se résumaient à de grands discours métaphysiques sur la nature des choses et la profondeur des êtres. Rien de très concret au sens pratique du terme ; du coup, ses positions n’entraînaient que de légers haussements d’épaules et quelques sourires navrés. Jeanne, elle, provoquait des tempêtes à chaque fois qu’elle s’entêtait à dire ce qu’elle pensait. De fait, tout les opposait. Elle n’avait jamais su comment leur amitié était arrivée. Il avait bien fallu à un moment ou à un autre qu’ils trouvent quelque chose pour les lier ainsi. Jeanne se demanda si Martin avait eu un jour ou l’autre des espoirs la concernant. Elle sourit à l’évocation du corps de Martin sur le sien et enclencha la première. Le parking était plongé dans le brouillard.

Martin plaqua sa tête contre la vitre de la portière et sembla captivé par les reflets de lumière démultipliés par les molécules de brouillard accrochés à la chaussée mouillée. Jeanne repensa à la soirée.

Dans les premiers temps, les conflits avaient reposé sur des zones de pouvoir, ils étaient désormais passés dans le désaccord de personnes et de valeur. C’était à qui l’emporterait sur l’autre au regard d’une partie du public qui prenait un malin plaisir à les voir s’entre-déchirer à coup de phrases assassines ou de forages souterrains. Les groupes étaient formés depuis plusieurs mois, pourtant aucun n’avait de chef. Jeanne imaginait cela comme des nappes de brut et de fuel en dérive à la surface de l’océan. L'importance relative des courants par rapport au rôle du vent dépendait avant tout des conditions météorologiques et du comportement de ces nappes dans le milieu. Or, chacun d’entre eux à leur manière représentait une force naturelle et tous avaient une fâcheuse tendance à se laisser emporter par les mouvements dominants.

Au moment où elle s’engageait dans la grande avenue, Martin reprit la parole :

- Tu n’as pas été très fine, ce soir, non ?

Jeanne prit le temps de la réflexion et scruta la nuit au travers du pare-brise.

-  Non… pas vraiment.

Un silence suivit sa réponse.

- Mais bordel tu vois comment ils sont ? Tu acceptes ça, toi ? C’est quand même incroyable de ne pas réussir à s’entendre !

Tout en râlant, Jeanne hochait la tête et vérifiait mécaniquement si la voie était libre.

- Je n’en peux plus de toute cette violence… Je veux partir, Martin. Je dois trouver autre chose, démarrer un truc, je ne sais pas moi, mais un truc différent… Je réalise que je ne suis plus capable d’accepter cela. J’en arrive à croire que ce sont tous des minables mais peut-être est-ce tout simplement est-ce moi qui ai changé… Toute cette violence me détruit, Martin…

Sa voix s’était réduite à un filet. Martin tourna la tête. Elle lui jeta un bref coup d’œil, l’obscurité ne lui permit pas de déceler l’expression de son visage.

- Qu’est-ce que tu veux faire ? Garder des chèvres sur un haut plateau ? Tu n’es pas faite pour ça.. Regarde-toi Jeanne… Tu aimes te battre, tu aimes avoir raison. Tu leur dirais quoi à tes chèvres, hein ? Qu’il faut changer le monde ? Qu’il faut détruire l’espèce humaine ? Incapable de protéger ce à quoi elle tient le plus ? Y a pas de bataille sans violence, y a pas de victoires sans cadavres, Jeanne.

Martin se redressa sur son siège et contempla lui aussi le ruban noir qui défilait. Jeanne se demanda où il pouvait aller chercher des sentences aussi péremptoires. Elle sourit et détendit la crispation de ses mains sur le volant.

Jeanne dégagea sur la voie de droite et ralentit. Les lumières de la ville disparaissaient peu à peu. On ne voyait presque plus rien. De temps en temps, au détour d’un virage, les phares faisaient naître des images un peu effrayantes. Le temps d’un éclair, son regard croisa celui de deux bêtes aux grands yeux paisibles. Dans le froid de l’hiver, elles avaient été comme oubliées, à l’écart de l’hivernage. Deux filets de brume tendre et laiteuse sortaient de leurs mufles collés l’un à l’autre. Jeanne eut un frisson et accéléra légèrement.

- Je n’en sais rien, moi ce que je veux faire… rugit Jeanne, le menton coincé dans le col roulé de son pull. Tu crois vraiment qu’on peut le savoir comme ça, du jour au lendemain ? Regarde donc autour de toi… Tu sais ce que j’ai vu hier ? Une affiche vantant le microcrédit. En France ! le microcrédit ! Pour permettre à ceux qui n’en ont pas les moyens de le faire ….de renouveler leur paires de lunettes ! Y avait un visage de petit vieux sur la pub… un petit vieux tout bête… ça me rend dingue un paradoxe pareil. Les vitrines croulent sous les trucs à pas de prix et on te propose un procédé de misère comme si on était dans un pays en voie de développement. 

Martin s’agita et plaça sa main sur la cuisse de Jeanne en signe d’apaisement.

- Relax, Jeanne.. tu vas pas tenir à ce rythme. Tu devrais prendre des vacances.

La pression se fit plus soutenue. Jeanne aimait bien la façon dont Martin aspirait sa colère. Elle enviait les grandes accolades américaines. De grandes tapes dans le dos, des embrassades fraternelles qui lui semblaient plus franches que les bises un peu ridicules et désagréables des petits français.

 

La voiture s’engagea dans l’allée. La terre était humide et grasse. Elle collait aux chaussures. Jeanne longea la maison et arrêta le véhicule. Martin n’avait pas retiré sa main. Il s’était endormi.

 

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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /2009 21:37
Cette photo me fait penser à Cosette...La lune était toute petite, le fils entrait à l'école.
La lune veillait... protectrice.

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Lundi 2 mars 2009 1 02 /03 /2009 22:42
Je suis dans le coin.. je me promène d'un endroit à l'autre... de toute façon j'ai pas grand chose à dire...il fait froid.. mais j'ai encore les yeux ouverts....
j'ai vu ça :






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Samedi 21 février 2009 6 21 /02 /2009 22:03

Tulipe est une passeuse.. En plus d'être une passeuse, il me semble sans la connaître qu'elle est une femme très généreuse... une "bonne personne" comme on dit ici, là où j'habite....
Elle m'a taguée... je me sens obligée d'accepter le tag...
Voic donc les 7 blogs que j'aime plus particulièrement dans ceux que je lis à peu près régulièrement...
Le premier sera celui de Babel.
Babel est un poète un peu particulier, il est un créateur d'image et vous abandonne ses textes pour que vous en fassiez ce que vous en voulez...
Emmanuelle est une fille à l'écriture poétique, créatrice d'un imaginaire comme celui de Babel . Sa plume est hermétique et pourtant si ouverte ...
BOB, bob est secret, je ne sais même plus très bien comment il est rentré dans ceux que je lis avec plaisir... ça s'est fait comme ça au gré des hasards.. qu'en sais-je moi ?
Sandy est une fille
que je ne lis pas suffisamment mais qui m'est devenue indispensable quand je publie.. parce qu'elle est un repère de ce que je fais... et je pense qu'elle vaut le détour !
Audine,  est une fille que je ne connais pas mais que j'aimerais bien connaître si un jour elle en avait le temps...
Marc est un type sensible qui fouille dans le passé et nous permet de revivre notre passé envolé.... il a le talent des peintres de détails...
Alain est un total inconnu pour moi, et pourtant ce qu'il avance derrière le jargon psychanalytique est autant d'images que mon esprit aime entreposer...
Les impromptus sont une découverte récente... je pense que la qualité qu'on y trouve mérite le détour.. il y a de grandes plumes très humbles qui s'y promènent !


voilà... c'est mon premier tag.. je ne sais pas ce que je dois faire de plus...
normalement, je crois que chacun doit faire quelque chose du même ordre et insérer l'image ci-dessous..
.


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Vendredi 13 février 2009 5 13 /02 /2009 19:57

 

 

 

Isidore Lebeau, le sous-lieutenant de section lui avait assez vite lâché le morceau. En gros, rien. Le procès-verbal se réduisait lamentablement à un seul témoignage. La dernière fois qu’elle avait été aperçue, la victime sortait du cimetière, un bouquet de fleurs à la main.

Dans la chambre, les pales du ventilateur tournoyaient mollement ;  leur grincement mécanique amplifiait les émanations de sueur et de mauvais whisky.

Près de la fenêtre, Duran Durand contemplait les palmes qui, figées, n’avaient pas une fois oscillé dans l’air liquide de cette fin de samedi après-midi. Quand le soir se serait enfin installé, peut-être un léger souffle de vent traverserait-il la sous-préfecture. Pour le moment, la ville étouffait littéralement et ses petits secrets se mettaient à développer d’acres senteurs.

Au loin, il aperçut la fumée blanche d’un réacteur. Quelques traînées et puis plus rien.

Le soleil déclinant avait tout absorbé.

D’un revers de la main, il chassa mécaniquement une mouche qui s’entêtait à vouloir forer la moustiquaire. La bête s’épuisait. Son vrombissement le détourna un instant de son songe éveillé. Si elle avait été un peu plus maline, elle aurait pu trouver des ouvertures dans les jointures déchirées du cadre poussiéreux mais, c’était une simple mouche. Son odorat normalement très développé avait dû se perdre au fil des générations précédentes. La lourde odeur de la pièce ne l’avait apparemment pas dérangée. La mouche s’envola en direction du plafond. Ses chiures s’étaient accumulées en longues et misérables traces fines sur le globe d’opaline suspendu au-dessus du lit. L’année de son arrivée, Duran l’avait fixé à l’aide d’un vieux fil électrique à trois brins. Un coup d’œil suffisait pour savoir qu’ils se révéleraient graisseux au toucher. Pas une femme n’aurait accepté de se coucher là, sous la suspension. Enfin, pas une femme normale, pensa Duran.

À 17 heures la machine à écrire s’était tue, ses touches luisaient encore dans la lumière atténuée. Au-dehors, la poussière était rouge. Sur la page, ses notes avaient pris forme. L’article sortirait le lendemain.

Une semaine après son premier contact, le journaliste n’avait pas avancé d’un poil. Le corps mutilé du chef indépendantiste avait été retrouvé par la milice locale. C’est sa compagne qui avait donné l’alerte. Duran la connaissait pour l’avoir fréquentée de près au début de son séjour. Une jolie poupée à la peau cuivrée. De longues jambes, des hanches larges, un petit visage de souris. Ses parents avaient trouvé original de la baptiser Pénélope. Ça avait un petit côté exotique plutôt excitant. Duran pensa à la toile longuement tissée. Il esquissa un sourire. Après deux nuits d’absence où elle avait dû se morfondre seule dans ses draps de soie grise, Pénélope avait prévenu les autorités -ou plutôt l’autorité puisque l’appellation se réduisait pratiquement à Isidore et à un vieux balayeur-cuisinier.  Duran avait été prévenu à son tour et s’était aussitôt rendu à la brigade. 

Tous les interrogatoires avaient donné un résultat identique. Rien vu, rien entendu, rien à dire. Les mêmes mots, les mêmes têtes, les mêmes dénégations. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir arrosé la moitié de la ville.

Duran Durand songea alors que son article permettrait de classer l’affaire sans suite. La mouche épuisée, virevolta une dernière fois et dans une successions de notes sifflantes s’écroula près d’un vieux sac. L’homme se tourna vers le corps anéanti.

Au fond du sac, deux billets de la compagnie aérienne nationale attendaient sagement que le silence retombe sur la ville. Relâchant alors sa respiration, il imagina ce que dirait son frère quand il lui présenterait Pénélope.

 

 

PS : Merci aux IMPROMTUS de me permettre d'écrire.. alors que le soleil est toujours en éclipse... et dans l'ombre.
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Jeudi 12 février 2009 4 12 /02 /2009 18:36
46

Mais si par larcin avancé l'on doit être,
Par mentir, par flatter, par abuser son maître,
Et pis que tout cela faire encor bien souvent :

Je connais que je sème au rivage infertile,
Que je veux cribler l'eau, et que je bats le vent,
Et que je suis, Vineus, serviteur inutile.

Joachim Du Bellay, Les regrets

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Lundi 9 février 2009 1 09 /02 /2009 18:41
151

Je ne te prie pas de lire mes écrits,
Mais je te prie qu'ayant fait bonne chère,
Et joué toute la nuit aux dés, à la première,
Et au jeu que Vénus t'a sur tous mieux appris,

JDB
[...]





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Dimanche 8 février 2009 7 08 /02 /2009 09:56
Hier, le fils a eu 20 ans. Il était loin de moi. Alors je lui ai fait ça. Pour qu'il n'oublie pas combien il m'est précieux. J'ai passé la journée à penser à celle que j'étais quand il est né ce jour-là.


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Samedi 7 février 2009 6 07 /02 /2009 18:51
151

Tu ne viennes ici défâcher tes esprits,
Pour te moquer des vers que je mets en lumière,
Et que de mes écrits la leçon coutumière,
Par faute d'entretien, ne te serve de ris.

JDB

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Samedi 7 février 2009 6 07 /02 /2009 09:42

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Vendredi 6 février 2009 5 06 /02 /2009 21:31

 


Je ne sais plus par quel miracle, j’ai réussi à obtenir de l’hôtesse qu’elle lui rende l’enfant.

Ça fait des années que je voyage.

Les halls d’aéroport déserts, les halls de gare glacés se sont accumulés en griffures profondes sur le cuir de mes valises. Au fil du temps, mon visage a pris le teint gris de ceux qui ne voient plus le jour. Ma vie est définitivement coupée en deux.

La nuit, cabines première classe aux lumières tamisées. Le jour, bureaux anonymes plantés au treizième étage de tours aux vitres d’ambre.

Entre les deux, des halls d’hôtel en chaîne parfaitement identiques et calculés pour éviter le dépaysement du voyageur égaré.

La plus jolie des hôtesses déplie les huit paravents de feutre gris et me tend un kit dans une pochette de faux velours. J’enfile une paire de chaussettes. Je mets de côté le reste. La brosse à dents me servira demain. La crème pour les lèvres est inutile. Je sais qu’elle sera incapable de pallier la sècheresse de ma peau. Mes poumons se sont habitués à respirer l’air conditionné. Je ne sais plus quel goût a l’air naturel.

Me voilà entouré d’accordéons de fortune pour avion insonorisé. Les parois fines ne réussissent cependant pas à protéger ma vie privée. L’enfant a hurlé dès le décollage. Des hurlements stridents, entrecoupés de hoquets rageurs. En me penchant légèrement en avant, j’aperçois sa mère qui entend bien poursuivre paisiblement le feuilletage d’un magazine de luxe.

Le bébé violet de rage se tord sur le siège à ses côtés. Il est petit. Je lui donne trois mois, quatre mois peut-être. Certains paravents s’agitent déjà. Les hommes d’affaires n’aiment pas qu’on gâche leur transport hors de prix. Des toussotements légers puis plus autoritaires se font entendre.

Alertée, la chef de cabine s’avance et s’adresse à ma voisine lui demandant si elle peut faire quelque chose.

La mère, un peu hautaine, lève les yeux au ciel et ses sourcils passés au crayon noir s’arquent en accent circonflexe dubitatif.

Je comprends aussitôt la même chose que l’agent de bord, pourtant formée à l’amabilité en toute circonstance. La partie n’est pas gagnée d’avance. La cabine recèle en son sein, une dure à cuire. La femme consent à croiser le regard de l’hôtesse. Son sourire s’étale en un rictus que je connais bien. L’autre attend patiemment une réponse.

- Vous n’avez qu’à aller le changer ! lui répond-elle, excédée,  en saisissant le nouveau-né et en lui plaçant d’office dans les mains.

Il faut beaucoup d’expérience et d’agilité à l’hôtesse pour ne pas lâcher le bébé. La surprise se lit sur son visage. Elle a délicatement pâli.

Hébétée, l’hôtesse reste plantée sur ses talons bleu marine.  La mère, sans même daigner jeter un coup d’œil à l’enfant dont les vagissements ont repris de plus belle, se remet à sa lecture. Elle mouille son doigt et appuie légèrement sur le papier glacé avant de faire glisser d’un geste élégant la feuille déjà parcourue.

Tout en m’enfonçant un peu plus dans mon fauteuil extralarge, je savoure d’avance la répartie qui va suivre. L’accordéon ne protègera pas cette petite chose intime. Un conflit en First, ça vaut quand même son pesant d’or. Qui y aurait-il de moins privé en fait que ce lieu-là ?

Pour ma part, la seule chose privée que j’ai pu avoir se borne aux dossiers classés urgents contenus dans ma sacoche. Quand j’étais enfant, alors que je m’agenouillais au pied du lit pour faire mes prières, je levais les yeux au ciel et suppliais le Seigneur de me permettre de faire le tour de Son Monde. Je rêvais d’horizons lointains.

Il m’avait entendu, mais m’avait-Il écouté ?. Mes voyages ne m’ont pas laissé le loisir de construire une famille. Les trains, les avions, les bus de transfert aux vitres sales, voici à quoi s’est réduit le monde qu’Il m’a offert.

L’hôtesse a repris le contrôle. Son sourire éclatant réapparaît. Elle toise ma voisine, serre délicatement l’enfant dans les bras et part d’un pas décidé vers l’arrière de l’appareil.

Je ne sais à quoi m’attendre. Peut-être, en fin de compte, a-t-elle cédé aux caprices de cette passagère fortunée ? Dans les cabines du nez de l’avion, vous ne pouvez jamais vraiment savoir à qui vous avez affaire. Quelques costumes noirs se frottent à des jeans délavés, à des robes très banales. Il faut être un connaisseur pour identifier les signes très discrets des montres à plus de cinq mille dollars ou des tee-shirts haute- couture. J'en ai même vu qui montait en mini-shorts et en claquettes...

Je suis prêt pour un sommeil ravageur quand j’entends l’hôtesse revenir et dire :

- Voilà, Madame, c’est fait !

Un nouveau cri mais cette fois étouffé, me force à me pencher.

Ma voisine, rouge de confusion, a jeté son magazine à terre et hurle de rage :

- Mais vous vous foutez de moi ? Ce bébé n’est pas le mien, où est mon bébé ? Rendez-moi mon bébé, espèce de folle !

Le bébé que l’hôtesse lui tend n’est pas le sien en effet. Un joli petit nouveau-né, noir comme du cirage et coiffé d’un minuscule bonnet blanc dort précieusement dans les bras de l’hôtesse.

- Mais enfin , Madame, je n’ai fait qu’obéir à vos ordres….vous m’avez demandé de le changer, c’est ce que j’ai fait ! lui rétorque l’hôtesse d’un air triomphant.

 

 


PS : merci à BOB le grand, sans lequel ce texte ne serait pas né ce soir... qu'il en soit remercié publiquement.






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