Mercredi 14 janvier 2009

"Toi mon petit coco, si j’en crois ton dossier c’est pas depuis hier que tu t’es mis à boire. Pas besoin de me mettre le petit doigt à l’oreille. Ton visage pue l’alcool à dix mètres. T’as beau me sourire avec ton air de journaliste qui gagne pas trois francs six sous, je vais pas te refaire imprimer une carte de presse pour nouveau-né. Va falloir que t’assume si j’en crois les notes de Marie dans le dossier. J’ai mis un petit moment à comprendre que c’était toi sur la photo, le joli petit merdeux en Ralf Lauren vert pomme. Faut dire qu’entre ce que je vois sur le papier et ce qui est avachi en face de moi, c’est pas un chemin de campagne…que tu as dû parcourir en vingt ans. Faut croire aussi que t’as pas non plus dépassé la page rendez-vous sportif du dimanche après-midi au fin fond de ta campagne. Pigiste à ses heures perdues, et écrivain, y a écrit sur ton dossier. C’est entouré en rouge. Avec trois points d’exclamation. Je ne sais pas trop ce que tu penserais de ce qu’elle a ajouté en-dessous.
Bordel, c’est quoi celui-là encore ? Je crois que je ne suis pas la seule à ne pas aimer prendre la voiture ces temps-ci. En montant, j’ai repéré Justin Meunier. Un faux russe de mes deux qui trempe plus souvent dans la magouille de haut vol que dans l’intimité de sa femme. Le v’là qui vient de se coller la truffe contre la vitre du compartiment. Il a l’air d’un Cyclopterus lumpus auquel on aurait pas encore retiré ses oeufs. Allez, je me marre toute seule et je lui envoie mon plus beau sourire. Faut croire que les kilos ça continue à en exciter quelques uns et j’ai bien l’intention d’en profiter. L’oreiller, y a rien de tel pour vous arracher les plumes en douceur. S’il continue comme ça, c’est pas ses oeufs qu’il va perdre ! Apparemment il est en bisbille avec une bande de jeunes. J’aime pas les vieux. J’aime pas les jeunes non plus. Voici maintenant qu’il ouvre la porte du compartiment en grand et qu’il se met à me hurler dessus en russe ! Non, mais c’est pas vrai, qu’est-ce qui croit le con, que je vais lui répondre ?
Je suis incognito dans ce wagon, moi. Je me suis donnée une mission. Je vais pas griller ma couverture tout de suite. Ok, je suis pas Marie, mais je suis grosse. Et personne osera me dire quelque chose quand je vais me présenter sous son nom. Les grosses on leur tourne autour mais on leur pose pas de questions sur leur poids. Je vais les devancer et leur dire que j’ai fait un accident thyroïdien. Mon visage me sauvera. Bon, la tuile pour le moment c’est d’arriver à engager la conversation avec Eric. Il m’a pas encore reconnue. Tu me diras, c’est normal puisque je ne suis pas moi. Je vais me pencher et laisser tomber l’invitation, on va voir comment il accroche le petit salopard. Il peut pas avoir oublié Marie. Une meneuse pareille, avec autant de sang-froid, il fallait bien ça pour les mener tous à la baguette, les petits merdeux."

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Mercredi 14 janvier 2009
Bon, allez. Je me bouge. Action ! J’ai un plan à mettre en route, moi. Je donne un vigoureux coup de hanche à mon voisin tout en regardant effrontément la vieille bique qui s’est plongée avec une assiduité suspecte dans un vieux numéro de « Nous Deux » des années 75. Rien que d’évoquer la tiédeur des propos qui y sont échangés, mon c,,ur tressaute nerveusement dans la gélatine qui fige à jamais ses mouvements amoureux. Ma généreuse oscillation a suffi pour faire glisser le carton d’invitation aux pieds d’Eric. J’en profite pour me lever et quitter le wagon. Une fois la porte franchie, j’accentue mon balancement et tente de longer l’étroit couloir qui mène au wagon-bar. Il s’en suffit de peu pour que je manque être étouffée par l’estomac protubérant d’une vieille femme qui s’entête à vouloir trouver un compartiment qui n’existe pas. Ces vieux ! Pas moyen de les conserver dans un placard. Tout en marmonnant de vagues explications, je lui indique la mauvaise direction en espérant qu’elle ouvrira la porte de sortie qui donne sur les rails. Aidée par cette allure particulière qui en décourage plus d’un, il me suffit d’un bref coup d’oeil par-dessus mon épaule pour vérifier que mon hareng a mordu à l’hameçon. Il me suit. C’est ce que je veux.
Une fois accoudée à la misérable planchette qui fait office de bar latéral, je compte mentalement jusqu’à vingt en séparant bien les nombres puis me retourne d’un seul mouvement. Eric me fixe d’un air vaguement intéressé mais je le laisse venir à moi. Je suis prête à ferrer et j’en savoure d’avance une jouissance invisible. A peine quelques mots échangés. C’est vraiment toi ? Oui c’est moi. Ha ! Ben ça alors ! T’as pas changé ! Ben toi… plutôt…. Si ? Non ? d’un air gêné.

C’est pas trop dur de lui faire avaler mon huile de foie de morue à la sauce tyroïde post-Tchernobyl. J’en suis encore à huiler mon sprat à coup de cuillères vomitives que je le vois déjà qui commence à jeter de brefs regards vers le présentoir du minuscule comptoir. Décevant et déçu le haddock. Pas d’alcool à bord. Il doit déjà commencer à être en manque. Je le laisse mener la conversation. C’est qu’il a du bagout l’ami. Qu’importe…la platitude de notre échange a eu pour une fois l’avantage paradoxal d’accélérer le temps. Voici que le train arrive en gare. Je lui propose de nous louer une voiture pour rejoindre le château. Pendant que je m’occupe des formalités, Eric s’empresse de recharger ses munitions. Je prends une petite berline bleu marine. Prétextant avoir oublié la mienne à Paris, j’ai réussi à emprunter la CB d’Eric en échange de deux belles coupures flambant-neuf. Y a plus un loueur sur l’hexagone qui accepte de te prêter un véhicule contre du liquide. Scandale des temps modernes. Si t’as pas ce fichu rectangle de plastique, t’es foutu d’avance. Ne te donne même la peine de passer par le comptoir départ, t’es dirigé directement vers l’arrivée. Tu pourrais vouloir leur payer cash, qu’ils continueraient à te regarder d’un air désapprobateur. Et dire qu’on est en démocratie….Je tends la carte. Je me sens de nouveau pratique, rapide et efficace. Ce voyage est un vrai lifting pour moi. Dix minutes plus tard, le loueur a un regard torve en me voyant glisser ma carcasse dans l’habitacle et régler la position du siège à mes mesures. M’en fous, c’est pas lui qui me conduit. Eric s’installe. Une fiole argentée dépasse de son Burton délavé. Il glisse discrètement un sac en nylon à ses pieds boueux. Un bref coup d’oeil me suffit pour apercevoir deux bouchons de malt. C’est ça, mon coco, facilite mes affaires… Alors que je dirige la voiture vers le château, je renvoie brusquement la conversation sur l’enregistrement vidéo qu’Eric a fait il y a vingt ans.

Tout est consigné dans le dossier. Putain, je serre les lèvres et prie pour qu’il réponde positivement à ma question. Oui ? Non ? Bingo, la K7 est dans le sac de voyage d’Eric. Il l’a prise comme ça, bêtement, sans trop savoir pourquoi… Je retiens mon souffle. Calme toi, chérie, tu connais un peu la direction à prendre, relaxe, tu vas pas perdre les pédales maintenant, si près du but. J’ouvre l’autoradio et balance la FM en sourdine. Mon coeur se calme. J’ai beau être habituée aux pochtrons de la rue, les relents avinés de mon coéquipier ont plutôt tendance à me révulser. Non, mais je le crois pas. Le voilà qui commence à glisser ses sales pattes vers mes cuisses. Mais il croit quoi, ce con ? Arrêt pipi. Je pile et tout en l’écrasant de ma plantureuse poitrine, j’ouvre la porte passager et lui intime l’ordre de descendre se rafraîchir les idées. A peine a –t-il posé la cheville à terre que je redémarre en trombe, laissant la force de l’accélération refermer brutalement la portière. Dans un dernier regard au rétro, je vois Eric s’écrouler dans le fossé. J’ai la K7. Bordel, j’ai la K7.
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Mercredi 14 janvier 2009
46

Si pour n'avoir jamais par importunité
Demandé bénéfice ou autre récompense,
On se doit enrichir, j'aurai (comme je pense)
Quelque bien à la fin, car je l'ai mérité.

[...]

JDB



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Mardi 13 janvier 2009


46
Si par peine et par sueur et par fidélité,
Par humble servitude et longue patience
Employer corps et biens, esprit et conscience,
Et du tout mépriser sa propre utilité,


[...]

JDB.
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Mardi 13 janvier 2009




Conte de Noël version journal de 20 heures.


Inutile que je vous fasse part de ma nature pessimiste.. donc, ce matin, au réveil (je suis du genre illuminée le matin), je me suis dit que la météo des derniers jours sur Marseille me donnait l’occasion de rattraper mon piteux conte précédent.. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, ça se trouve là. Voici alors que mon imagination galopante se met en branle. Je saisis mon clavier à deux mains afin de rédiger un truc bien doux pour les petits enfants. Je pense que je vais pouvoir écrire une belle histoire. Un truc qui fait du bien à l’âme. J’imagine donc, un petit marseillais qui parlerait comme ça (pour ceux qui ont pu voir le documentaire (il y aurait d'ailleurs des choses à dire sur ce dernier !)  Dix ans, le monde et nous.. ça devrait leur rappeler quelque chose :
- Je m’appelle « Médjhy...».., j’habite à la cité de Bel-Air et moi, mon rêve tu vois, ça serait d’avoir de la neige pour descendre les escaliers pentus d’ici…parce que moi, j’ai jamais vu la neige…

On peut aussi inventer :

- Je m’appelle « Karim ».. mon papa est à l’hôpital, je voudrais bien lui faire un dernier cadeau. Son rêve il m’a dit un jour, ça serait de revoir les montagnes de son village avec la neige.

Ce n’est pas Oscar et la dame en rose, mais on en n'est pas loin.

Je vous en fais d’autres ? Alors, hop… je rédige.. je rédige…je malaxe…
Et puis soudain, je me dis :
- Mais ma pauvre fille, si en plus de la pauvreté, tu leur mets la neige à Marseille, il y en a bien quelques-uns, pas habitués au froid, non ?


C’est ça le problème avec les contes de Noël ....
Tu en ravis deux et tu en tues presqu’autant !




NDA : qui a dit que le soleil pique ?

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Lundi 12 janvier 2009




Il pleut. Peu à peu au cours de la journée, la luminosité s’est réduite. Les fenêtres, légèrement grises, dénuées de rideaux – elle a toujours aimé la manière hollandaise -   laissent entrevoir la rue. Elle aime beaucoup la pluie. Cela n’oblige pas au bonheur, c’est simple et ça rend heureux les jardiniers. La rue comme une mer. Marée d’hommes et de femmes. Marées d’esprits agités par des vagues de désirs confus et insondables. Tout en se déshabillant, elle suit d’un œil encore vaguement intéressé, les remous dont elle vient à peine de se détacher.  Sur la chaussée glissante, les parapluies poursuivent leur ballet et s’éloignent dans un fragile équilibre de croisements. Ses yeux se dénouent enfin et se rivent aussitôt sur la toile d’une minuscule araignée plantée dans l’angle d’un cadre doré. Elle se dit que si la vie exige le respect des lois du mouvement, cela ne concerne plus l’univers dans lequel elle a décidé de vivre. La petite bête aura donc la vie sauve et continuera à alterner ses propres va-et-vient au fil de ses envies. Elle laisse au-dehors les énergies potentielles. Toutes celles-ci se traversent avec bien peu de chances de produire une collision réelle.

La voici reine en son royaume, et seule une femme est là qui l’attend sagement dans un fauteuil depuis le matin.

Voilà tout ce à quoi elle tient le plus au monde désormais. Rien ni personne d’autre ne compte plus pour elle. Il lui a fallu beaucoup de temps pour en arriver à cet accord tacite.

Dans la pénombre de la pièce, pas un bruit. Elle avance en silence. Les meubles lui sont doux à l’œil. Tout sent bon. Comme à chaque fois qu’elle revient, elle se laisse paisiblement envahir par l’impression de chaleur qui émane de l’ensemble. Une lampe est allumée. Toujours la même. Pendant son absence, une fragile nuance d’écorce d’orange s’est répandue au creux de l’air. C’est un simple anneau de terre cuite qu’elle a acheté, un jour, il y a longtemps...Elle a pris bien soin d’exiger du vendeur plusieurs petites boîtes. Chacune en contient trois. A l’allure où elle les casse, elle sait qu’elle peut tenir encore une dizaine d’années. Chaque matin, elle y dépose quelques gouttes puis elle active l’interrupteur basse tension. C’est une veille amicale. Elle se demande qui pourrait faire mieux. Tout en poursuivant son déplacement de chatte silencieuse, sans s’en rendre compte, la voilà qui dévie la direction des rayons lumineux.  Mais aucun regard ne se lève pour suivre des yeux la robe de coton dont elle s’est vêtue ce matin juste avant de quitter la maison. Qu’importe . Seule compte sa vive satisfaction. Il lui a fallu beaucoup de temps pour créer son domaine. Accumulations de micro-enthousiasmes, de dérisoires entichements. Une petite sorte de little shop of treasures. Tout fait signe et surtout montre combien elle a eu besoin de combler les vides. Une attente de plusieurs années. Mais jamais rien n’est venu. Alors, les livres se sont accumulés sur les tables, sous les lits, dans chacune des pièces du petit appartement. On en voit un peu partout. Piles dangereuses qui soutiennent sa vie. Elle se dirige vers la chambre et quand elle revient, elle perçoit la mélodie répétitive d’une chanson d’autrefois. La musique tourne en boucle. Elle va la maintenir allumée toute la soirée. Un morceau chaque soir. Certains sont terriblement démodés, mais elle, elle les aime toujours et de toute façon, elle n’écoute plus la radio depuis longtemps. Elle avale un bol de soupe puis découvre la couverture au sol près du siège. Elle la ramasse d’un mouvement gracieux du poignet et s’en couvre les épaules.

Alors, avant de prendre place dans le fauteuil, elle se saisit de la seule femme qu’elle ait aimée et reprend sa lecture là où elle l’a laissée la veille.

 

 

 

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Vendredi 9 janvier 2009
                


    Elle tendit l’oreille.
    Dans le brouhaha indéfinissable qui l’entourait, comme à son habitude, elle venait de saisir au vol une phrase lancée en l’air. Ça disait qu’on avait beau se trouver à côté de quelqu’un, parfois on n’entendait rien. Elle se redressa et délicatement écarta le rideau.

     Un peu plus loin, dans l’espace étroit qui faisait office de salon d’essayage, elle aperçut deux femmes d’une soixantaine d’années. L’une des deux, dans une succession de déhanchements qui auraient pu être comiques si elle n’avait pas été si âgée, s’évertuait à entrer dans un de ces cachemires bon marché, bien trop juste pour son opulente poitrine. L’autre lui parlait de ses problèmes d’audition.

    Amusée, elle laissa délicatement retomber le tissu. Oui, parfois, elle pensa qu’on avait beau se croire tout près d’un être, on n’entendait rien. Plus rien ne fonctionnait. Les mots, les échanges restaient sur un terrain neutre et semblaient oubliés aussi vite qu’ils avaient été prononcés. Le cœur éteint, enfermé dans le noir des jours patiemment accumulés, obstruant la lumière des premières rencontres. Elle sourit à la métaphore facile.

    Une cabine d’essayage comme lieu de recueillement en ce samedi après-midi, c’était bien quelque chose qui lui correspondait, mais qu’elle gardait secret. Dix minutes plus tôt, lassée, elle avait décidé de suspendre ses achats et de se réfugier là, en dehors du flux assommant des acheteurs. En quelques mouvements (étonnants aux yeux de qui l’aurait observée), elle s’était emparée de deux chemisiers et de trois jupes. Elle les avait entassés sur son avant-bras. Puis de nouveau sans daigner gratifier d'un coup d’œil la pauvre fille outrageusement maquillée qui faisait office de vendeuse « avec expérience » et « souhaitant évoluer rapidement », elle avait récupéré le petit carton de plastique réglementaire qui attesterait à sa sortie qu’elle n’était pas une voleuse.

    L’affirmation la taraudait. Elle se laissa glisser une nouvelle fois contre le fond de la cabine. À dire vrai, depuis longtemps maintenant, elle n’entendait plus le cœur des autres. Enserrant ses genoux dans un geste enfantin, elle rectifia mentalement.

      Pas les cœurs des autres, juste le cœur de l’autre. Certes, elle ne s’était peut-être jamais sentie seule, mais elle se savait seule. C’était une obsession. Le couple n’était qu’un leurre. Qui aurait été capable de dire la réalité de l’affection que l’un portait à l’autre. Quelle était la part de peur de la solitude, de l’échec, de l’humiliation si l’un des deux rompait les amarres que le temps avait encordées de chanvre et de sueur mêlés . Quels mensonges plus forts que les sentiments réels les avaient étroitement imbriqués . Longtemps, elle s’était crue à même de faire front, de tout larguer et de hisser ses voiles quand bon lui semblerait. Mais au lieu de tout cela, elle avait appris la patience. Le voyage n’était pas un chant d’amour.

       Plutôt une succession infinie de résistances aux désirs. Un étrange et permanent sentiment de manque. Palliatifs. Soins intensifs. Abandons de soi. Insidieux. Froids. Calculés. Resserrant son étreinte, elle concentra son regard sur un trou minuscule au bas du rideau. Une lumière aiguë, pointue comme un faisceau magnétique, attirait et contractait - sans qu’elle le maîtrise - son iris. Ses paupières, légèrement bordées de gris, plissées par la concentration intérieure qui l’animait, ne laissaient rien filtrer. Une fois encore, qui aurait pu présumer en l’observant, que derrière cette attitude psychotique (impropre à une journée de soldes), existait un cheminement de pensée. Elle était soudain comme ces vieux SDF assoupis. Elle pensa qu’on les croisait sans vouloir imaginer qu’au revers des visages détruits et déshumanisés, palpitait encore une activité cérébrale mêlant réflexion, mémoire et représentation du monde. L’admettre pour elle, c’était se reconnaître une défaite personnelle de plus. Tout tournait au gris décidément ce jour-là. Quelqu’un s’approcha du rideau et elle dut tousser légèrement pour faire fuir une inopportune candidate à la cabine.


              Elle savait qu’il lui restait peu de temps avant de déclencher l’inquiétude ou les soupçons. Au fil des années, loin de s’être détériorée, comme l’avaient été son corps et ses muscles, sa vie lui semblait avoir pris de la valeur. Le couple en lui-même était loin d’être l’essentiel objet de sa convoitise. Une fois une certaine forme de sécurité assurée, tout à la fois matérielle et morale, les désirs étaient nés ailleurs ou s’étaient révélés très différents de ce vers quoi son éducation l’avait orientée. La honte sur elle si elle avait soutenu le contraire, pensa-t-elle en hochant la tête et en agitant doucement ses genoux dans un balancement rassurant. Savoir que quelqu’un vous attend quelque part. Dans les années 2000 un best-seller, planqué derrière des vitres miroirs contre lesquels les regards avaient buté, avait dit tout haut ce que chacun sans vraiment vouloir l’avouer se disait tout bas. L’ultime attente étant bien entendu celle de l’au-delà. Elle se demanda si le succès du roman n’avait pas tenu à ce seul titre. Combien étaient-ils à vouloir à tout prix que quelqu’un ou quelqu’une les attende quelque part ? Voilà ce qu’était le couple. Deux qui parfois étaient convaincus que l’autre partout, de tout temps et pour toujours l’attendrait quelque part, ici ou là, dans un ailleurs indéfinissable. Elle, elle refusait de croire à cet ailleurs.

Seuls le présent et sa qualité lui importaient.
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Jeudi 8 janvier 2009


Ce jour-là, j’avais mis un temps fou à désosser le vieux bus en bois. Abandonné dans le kibboutz depuis quatre décennies, personne n’avait osé profané le lieu. Paix à l’âme du derrière de mes ancêtres. Les premiers réfugiés reposaient désormais en paix. Prenant mon courage à deux mains et remerciant par avance l’Eternel, j’entrepris pourtant un déboulonnage minutieux.

Je donnai ensuite un coup de pinceau violet, la couleur de lavande d’Adifa dite la préférée.

Et voilà, le tour était joué. Enfin j’avais créé dans mon jardin un mémorial digne de notre famille.

Qui aurait encore pu prétendre que je perdais la boule ?

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Jeudi 8 janvier 2009



En attendant que je puisse vous donner un petit quelque chose à vous mettre sous la dent.. et comme j'ai vu que vous aviez apprécié les petites conversations - par tableaux intermédiaires- entre ma fille petite et moi-même  ... je vous donne à méditer le tableau de la semaine.











PS : La dentelle "pochée" TATI" au bas de la robe de mariée a été ajoutée par mes soins. Le référent est donc de taille en ces temps de pêche intense :  la célèbre robe de mariée de chez Tati en concurrence avec le sac en papier de chez Marc je ne sais qui...
Bien sûr la "mum" aurait dû changer de couleur mais elle n'avait pas de vert...
Notez que mon infante n'avait bien entendu pas la référence pour comprendre l'humour de sa mère d'où la question... (tati ?) à laquelle je me suis fait un devoir de répondre avec force signaux routiers.
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Mercredi 7 janvier 2009


Je viens de tomber. En voulant me rendre au petit coin, j’ai glissé. Ce corps autrefois si fidèle, et discipliné, voilà qu’il me lâche. Jour après jour, nuit après nuit, c’est une multitude de petits signes qui annoncent ma fin prochaine. J’en suis réduite à concevoir mille ruses pour que rien ne transparaisse. Je veux rester chez moi alors je me traîne sur le parquet. De toute façon impossible d’atteindre le téléphone et puis c’est à peine si je peux en discerner les chiffres. A quoi bon. De mes doigts crochus, rongés par l’arthrose, je saisis maladroitement la couverture qui a glissé le long du gros couvre-lit de satin rouge. Je tire de toutes mes forces et me recouvre. Pauvre dépouille tremblotante, vieille pomme anéantie par les contingences. Il est quatre heures du matin. J’ai froid. Je suis mouillée, là, entre les jambes. Pourtant, je ne touche pas au petit boitier suspendu autour de mon cou. J’ai toute ma tête et je sais ce que je risque. Je m’interdis d’agripper le petit cordon de coton. Tortillon maladroit de vieux bouts de ficelle que j’ai moi-même confectionné. A bout d’arguments. Déclencher l’alarme c’est faire acte de reddition et reconnaître que je ne peux plus vivre seule chez moi. Pourtant cette maison est mienne. J’y suis née. Ma mère avant moi, sa mère avant elle. Enfermée dans mes murs. Mes doubles et triples verrous tirés. On ne sait jamais. Je suis reliée au monde par ce seul instrument. Il est trop tôt. Hors de question de réveiller quiconque. Alors, comme une enfant abandonnée, je laisse aller mon front poisseux de sueur contre la douceur du tissu. Rouge satin. Couleur de la vie, douceur de l’amour. Mon corps endolori geint en silence dans la presqu’obscurité de la chambre. Le temps se fige. Entre deux assoupissements, il me revient des images. La chambre s’illumine. Une grande galette de tarte plantée au milieu du lit. Ça sent bon l’odeur des pommes cuites à peine sorties du four. Contre mes flancs généreux de mère comblée, mes enfants sont blottis, tête bêche, attendant que l’homme au grand couteau découpe les parts. Il y a des rires étouffés. Les mains s’agrippent, les cuisses se touchent et sous les couvertures, quelques pieds égarés, amoureux, s’entremêlent. La tarte est avalée en un rien de temps. Demain, il y aura des miettes. Ça râlera.

Mon cœur se gonfle. Je souris.




Mardi 8 avril 08
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Mercredi 7 janvier 2009




Aux artificiels sentiments de mica bleu pâle

Transparentes veinules aux  parois fragiles

Si faciles à éventrer

Je préfère l’épaisseur et la profondeur des vases

Dans lesquelles je chemine

 

Peu de lumière ici,

éclairages publics défaillants

Mais la réfraction y est d’or et de poussières

Et les sombres strates amortissent les douleurs

De mes noyades intimes

 

Dans les mondes obscurs qui sont les miens

Les éclats sont de verre et tranchants comme des rostres

 

Toute violence est bannie, goudronnée

Depuis bien longtemps

Quelques coups de plumes

En sont les seules traces archéologiques

 

Vertiges archaïques de mondes anciens

Contre lesquels j’ai longtemps lutté

Et dont je refuse de voir

Les fossiles

 

Ni comparution ni défilé

 

Communication à peine audible

Assourdie par la profondeur

Des eaux marines

Mais contacts réguliers sinon permanents

Ainsi

Nous veillons à la paix.




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Mercredi 7 janvier 2009



Au poignet, au plus près de la peau, la montre tressaille emportée par le souffle. On entend une respiration pénible. C’est une succession de lentes inspirations et d’expirations douloureuses. Ça traverse la pièce. Les yeux de la bête se plaquent contre les murs. À voir ce qu’il ne peut voir. À sentir ce qu’il ne peut sentir. Le cou sursaute, tendu vers l’invisible. Voyage à sens unique. La main de l’ami se crispe dans la douce chaleur. Quelques minutes encore et voilà qu’une serviette éponge masque la réalité. L’homme presse les doigts et cherche à ranimer ce qui ne peut l’être. C’est une dernière embrassade, une franche camaraderie laissée en suspens, le temps d’un tour qui se poursuit à une seule aiguille. La ronde des souvenirs se met en branle. Et c’est gai. Alors, il refoule les larmes, et active le ressort de sa mémoire.

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Mardi 6 janvier 2009




L’homme mastiqua une dernière fois son chewing-gum et le colla fermement à la queue de son putois apprivoisé après l’avoir aspergé de produit anti-moustique afin d'en atténuer l'odeur nauséabonde.

Puis d’une main ferme, il y pressa le caoutchouc de la chambre à air qu’il avait auparavant découpé en fines lanières à l’aide de son couteau suisse. Les lanières avaient été solidement nouées l’une à l’autre et retenaient le ballon gonflé à l’hélium. Le putois entama sa lente progression vers la pirogue pendant qu’il le guidait à l’aide de petits couinements suraigus et qu’il balançait aux crocodiles (en guise de leurre) - une par une - ses dernières pastilles micro-pure©.

Les monstres, affamés, se bousculaient et leurs têtes se heurtaient au bruit saccadé des mâchoires qui claquaient dans le vide. Quelques minutes plus tard…la petite bête atteignit enfin son objectif et se hissa à l’aide de ses dix griffes acérées au rebord de la lourde embarcation avant de s’y laisser couler. Très intelligente, elle décolla ensuite d’un tortillement savant le chewing-gum qui retenait le ballon et le recolla d’un rapide et habile coup de flanc contre la paroi rugueuse.

Ensuite ce fut un jeu d’enfant. Tout se déroula comme il l’avait prévu. Porté par les vents favorables, le ballon entama sa course aérienne et la pirogue se désenglua doucement de la rive se dirigeant  lentement vers lui.

Il n’eut plus qu’à embarquer et rejoindre sa femme (en quelques coups de machette en guise de pagaie), la tête protégée par son dernier journal.



Voilà ça c'est typiquement ce que je peux écrire et que je ne veux pas écrire.







 

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Lundi 5 janvier 2009



Hier soir alors que j’allais m’endormir, je me suis dit que je devais tourner la page et réussir à écrire des textes différents sans quoi j’allais définitivement vous perdre.

Mais qu’était-ce vous perdre en regard de tout ce que j’avais à l’intérieur et qui me dépassait ?

Ecrire des textes sombres pour mieux vivre en dehors.

Ecrire des textes sombres pour pouvoir vivre dehors.

Sortir ce qu’il y avait à l’intérieur pour pouvoir tout simplement être à l’extérieur.


J’ai pensé que je n’aurais pas dû jouer avec la molette. Que j’aurais dû donner une chance à mon personnage, qu’il était invraisemblable qu’on puisse vouloir se faire sauter la face sans avoir vu celle du monde…qu’il avait été stupide de ma part d’intituler le texte « conte de Noël »…. parce que ce conte ne plairait à personne et en révulserait plus d’un.

J’ai pensé que personne ne se supprimerait d’avoir été abandonné. Pas à cet âge-là.

Quoique.

Je me suis dit toutes ces choses-là avant de m’endormir. Au réveil rien n’avait changé. Elle était morte et c’était moi qui l’avais fait mourir. Comme ça, pour ne pas partir dans un texte long. Pour ne pas lui donner l’occasion d’enfouir cet abandon.

J’ai ri dans la salle de bains en me disant que jamais personne ne voudrait d’un tel recueil cerclé au plomb. Un enterrement de papier. Je me demandais qui pouvait vouloir se détendre avec mes textes…..

J’ai posé la question à haute voix et j’ai ri. Ri à gorge déployée sans aucun remords. J’aime rire. Je ris beaucoup.

La vie est si difficile qu’il vaut mieux apprendre à rire de tout et vite fait bien fait.

Cette petite mort symbolique sur le papier, moi je l’aime bien. Elle est la mort des « vaincues », moi je suis en vie, donc tout va bien

Je vous promets que je vais essayer de faire mieux.

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Dimanche 4 janvier 2009



                   La porte s’est une nouvelle fois refermée. L’appartement retombe dans le silence. Mon père vient de partir. Il a voulu négocier quelque chose. J’ai pas entendu. La valise a valdingué sur le palier. Elle s’est ouverte en grand. Les vêtements se sont éparpillés. Y a encore eu des larmes dans le couloir. Je ne comprends rien. Je me renferme dans mes murs. Porte fermée. Ma chambre est une île. Casque vissé sur les oreilles.

Ma mère a jeté le chat qui est apparu il y a trois semaines en même temps que mon père. Les deux viennent de quitter la maison.

Dans huit jours, c’est Noël et je n’attends rien. Ça fait des mois que je la vois pleurer dans la cuisine. Elle commence à me faire peur. Tout à l’heure, j’ai eu besoin de me rendre dans la salle de bains. Elle ne ferme pas à clé. Je ne l’avais pas entendue s’y glisser. Quand j’ai ouvert la porte, je l’ai surprise en train de se laver. Elle est maigre. Ses seins sont flasques, son ventre est ridé. Je crois qu’elle pèse moins de quarante kilos. Elle ne mange plus ou presque plus.

Je vais sortir. Ça sera mieux.

Je descends les escaliers. Je veux voir Marie. Je sais qu’elle compte sur moi. J’ai glissé des clopes dans la poche de mon blouson. Je fume maintenant. On a mis pas mal de temps avant de s’habituer. On a dû un peu se forcer. Il fallait avaler la fumée. Ça brûlait, c’était dégueu. Mais je tiens bon. Deux ou trois par jour. C’est pas beaucoup, mais ça me détend.

On se met sur le balcon. La musique en sourdine. On ferme les yeux. On parle de ce qu’on sera plus tard.

On pense à nous. On projette nos rêves. Parois je me contente de penser à moi. Parfois pas. Alors, je pense à Marie. Elle, je suis encore moins sûre de son avenir. Ses cheveux forment un véritable duvet. Ils repoussent doucement. Blonds, fins, soyeux. La chimio lui fait du bien, mais y a rien de garanti. Il y a quelque temps, j’ai mis un mot dans ma carte d’identité. Je voudrais lui donner mes organes s’il m’arrivait quelque chose. Mais c’est con, je l’ai perdue. Je me demande si ce n’est pas elle qui l’a trouvée.

Je ne sais pas si je peux faire quelque chose pour elle.

Je ne crois même pas qu’on puisse plus pour moi.

Je porte sa médaille de baptême. Elle a glissé ma gourmette à son minuscule poignet. Au bahut, ils pensent qu’on est ensemble. Je m’en fiche.

Depuis la semaine dernière, je n’ai plus besoin de sonner. J’ai la clé maintenant. À la maison, c’est devenu trop dur. À chaque fois que mon père essaie de négocier, ça se termine mal.

Il est 18 heures. Une heure avant le repas. J’ai le temps de rester un peu. Je l’aime. Elle m’aime. On est deux à s’aimer. On se tient chaud. Je passe la nuit là-bas parfois. On a un code. Un torchon accroché au rebord de la fenêtre. Quand elle le voit, elle comprend tout de suite qu’il y a du raffut chez moi. Le torchon brûle. Ça se résume à des portes qui claquent. Alors, je me barre.

Marie m’accueille. Dans l’appartement, c’est la bohème. Ils sont cinq. La mère, trois grands frères et elle. Y a pas de père. Les pièces sont en vrac. Des lits et des matelas un peu partout. Pas de chambre pour les deux femmes. Elles dorment ensemble dans le salon. Sa mère n’est pas mieux que la mienne. C’est une blonde décolorée larguée par son mec. Elle est un peu grosse, elle est plutôt moche. Un peu vulgaire même. Je ne sais pas si je lui plais. De toute façon, ça n’a pas d’importance. Elle n’existe pas. Je préfère ne pas me poser la question.

L’autre jour, elle m’a expliqué que je faisais du bien à sa fille. Chaque fois qu’elle n’arrive plus à se lever, à cause de la douleur qui la ronge, il suffit que je sonne à l’interphone pour qu’elle se remette en mouvement. C’est sa mère qui le dit. Marie, elle ne parle jamais de la maladie. Je l’accompagne parfois à l’hôpital des enfants. Pourtant j’aime pas trop.

Quand elle est apparue au début de l’année, j’ai dû la défendre. On se moquait d’elle. Le vilain petit canard. Moi, elle m’a attirée tout de suite. Il me semblait qu’on avait quelque chose en commun.

 

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