
« En schématisant, nous pourrions dire que les deux névroses qui guettent l’individu moderne sont d’un côté l’addiction, et de l’autre la dépression, chez ceux qui ont évité d’être addict ! »
Docteur M.V, chef de service au centre hospitalier Marmottan à Paris
Bonjour, je m'appelle Josette. J'ai fait un AVC.
Un AVC, c'est un accident vasculaire cérébral. Je peux le dire sans me tromper maintenant. Je me suis renseignée sur le sujet. Ça fait quinze jours que je suis sortie de l'hôpital. Je vais bien. Mon corps est là, présent et entier. J'ai cinquante ans et je ne suis pas morte. Ma peau est souple et, en pressant mes membres, je peux encore en sentir la vigueur. Mon cœur fonctionne et depuis quelques jours tout est presque rentré dans l'ordre. Si je vous raconte ça, c'est parce qu'autour de moi, je n'ai vu que des petits vieux qui ne semblaient attendre qu’une seule chose. Ça n’avait pas l’air de venir vite. Ils avaient les yeux tout jaunes et leur peau, ça sentait pas vraiment le frais.
Les médecins m’ont annoncé que j'avais eu de la chance.
On m'a conduite directement à l'hôpital le plus proche quand un passant m'a rencontrée, errant, les cheveux défaits, incapable de dire qui j'étais et où j’habitais. Il a eu beau interroger les commerçants du quartier, personne ne me reconnaissait. Aucune trace de mon existence. En fait, je n'étais pas à la maison. J'étais partie passer quelques jours chez ma sœur, à une centaine de kilomètres de Lyon. Je lui gardais son chien.
Le jour de l'accident, j'ai décidé d'aller le promener dans les bois, autour de chez elle. Une petite promenade de santé, je métais dit, toute guillerette de voir un peu de lumière au travers de la fenêtre de sa cuisine. Faut avouer que là-bas, le soleil on doit vraiment le chercher parfois. Quand je me suis écroulée, je n'avais aucun papier sur moi, c'est le chien qu'on a reconnu en fin de compte et qui a permis qu'on retrouve ma trace. Vous pensez bien que chez moi, on ne s'inquiétait pas plus que ça. J'étais partie pour cinq jours, c'était pas la mer à boire. En fait, ça aussi je ne l'ai su qu'après mon réveil.
Le docteur a passé beaucoup de temps auprès de moi. Il était plutôt patient. Il m'a expliqué que j'ai une maladie cardiovasculaire. Une cochonnerie qui affecte les vaisseaux sanguins qui conduisent le sang au cerveau. Lors de mon accident, ils se sont retrouvés bloqués et certains, même, ont pu exploser, alors ma circulation s'est interrompue. Il a ajouté que quelques cellules de ma tête sont mortes en quelques minutes et qu'elles ont entrainé la perte de quelques fonctions. C'est pourquoi j'ai tout d'abord perdu la parole puis ma capacité à marcher, mais surtout, vous l'aurez compris, ma mémoire.
Aujourd'hui, je vous répète, ça fait quinze jours que je me suis réveillée. C'est comme une autre vie. Les gens sont venus à mon chevet, mais je ne reconnaissais personne. J'ai dû apprendre à faire confiance. Ils sont tous passés les uns après les autres et ils ont fait les présentations.
J'ai vu « mes enfants », mes « petits-enfants » et ma « meilleure amie ». Micheline, elle se nomme. Tout ça, c'est pas un problème, hein, ils sont plutôt gentils, je les trouve même intéressants...Pas très futés, mais aux petits soins, quoi… pas de quoi se faire de bile.
Non, ce qui me fait soucis, c'est l'homme qu’ils appellent André. André, c'est mon mari. Depuis que je m’en suis retournée à la maison, je l'observe. Je lui parle, je l'écoute et je le regarde. Je n'en reviens toujours pas.
L'autre jour, j'ai téléphoné à Micheline et je lui ai demandé de venir boire une tasse de thé avec moi pour qu'on bavarde un peu. En fait, je voulais lui poser une question que je n'osais pas poser aux autres.
Après quelques minutes où l'on a parlé de tout et de rien, je me suis penchée vers elle et je l’ai interrogée :
- Dis donc, Micheline, on s'entendait comment avant, André et moi ?
- Bien, pourquoi ? elle a répondu.
- Non, mais je veux savoir, on s'aimait vraiment ?
Micheline a pris un air étonné, mais elle m'a regardée en souriant puis elle a protesté :
- Ben oui, vous allez fêter vos noces de perle. Trente ans de mariage, c'est pas rien quand même, elle a ajouté.
J'ai froncé mes sourcils et j’ai insisté :
- Tu me promets que je l'aimais ?
Elle a hésité une seconde puis elle m'a de nouveau fixée droit dans les yeux :
- Mais enfin, Josette, qu'est-ce qu’il t'arrive ? Vous avez toujours été heureux tous les deux, c’est pas croyable de poser des questions pareilles !
J'ai détourné les yeux et je me suis résignée à lui avouer :
- Et bien, quel con…vraiment !
PS : réedition... j'aime trop ce personnage.
C’est le lendemain que notre première rencontre eut lieu.
Après avoir picoré quelques radis rouge et blanc achetés à un « fish and chips » éclectique, je me rendis chez Bobby’s et y avala - dépitée et d’un trait - un perroquet bien français (qui ne chantait plus depuis longtemps). Dix minutes plus tard, légèrement grise, je quittai le pavillon balnéaire et ses torsades vertes pour me diriger vers la mer.
Une fois sur place et confortablement adossée au muret de briques, je martyrisai mes ongles violets laqués de frais en m’efforçant de dépiauter une grenade à la peau cramoisie que j’avais retirée de mon sac en satin de soie crème.
De temps à autre, je jetai un œil vaguement intéressé à la lente disparition du soleil couchant, songeant au périlleux ennui auquel je cherchais à échapper.
Le soleil, à peine congestionné, peinait encore plus qu’ailleurs à éclairer de ses feux agonisants le mail que la petite ville balnéaire s’empressait d’offrir aux touristes. Leurs misérables visages, coques de crabe corail, avaient été dans la journée passés aux fers de la vieille Angleterre et ils luttaient contre les démangeaisons qui ravageaient leur épiderme de crème sans café.
Malgré l’abominable vétusté des lieux, une atmosphère légère, comme de la gaze opalescente flottait le long de la promenade aux Anglais. Pétrie d’ennui, j’entrepris de compter les canotiers à la blancheur parfaite qui déambulaient côte à côte.
A ma droite, la baraque en iroko marron foncé d’un primeur de fruits exotiques dégageait une odeur de fraise et de framboise écrasée qui se mêlait à celle plus écœurante des melons herbeux dont la pulpe avait dû rester au secret bien plus que de raison.
À ma gauche, quelques parasols défraîchis, dont les nuances passées, myosotis et lilas, donnaient à cette plage une allure de vieille rombière anglaise aux dentelles jaunies, se mourraient d’ennui attendant qu’un cœur esseulé veuille bien leur compter les pétales.
Une fois la grenade explosée, je m’amusai à inspecter les pieds des passants tout en détaillant leurs espadrilles rutilantes. Quelques adeptes de l’ équipe de Liverpool se partageaient entre le rouge et le vert. Quelques téméraires arboraient du vert olive, d’autres un bleu aux couleurs de Chelsea.
Le modernisme avait eu cela de bon qu’il avait enfin réussi à reléguer aux oubliettes des caves de bourgogne les teintes fades d’autrefois. Voici qu’aux orteils décontenancés s’offraient des horizons extrêmes.
Si je m’en étais tenue à mes projets de voyage en Pays Basque (bien m’en aurait pris), il n’aurait plus manqué que les feuilles de mes cerises pour transformer le pavé en feu d’artifice pour vacanciers déconfits. Peu à peu lassée par l’odeur et par mon jeu faussement patriotique, je dirigeai mon regard vers la mer sur laquelle quelques coques de noix faisaient comme une myriade d’yeux au beurre noir puis me mis en tête d’estimer ce qu’allaient me coûter ces vacances stupides.
Mon esprit vagabondait, estimant les billets verts que j’avais dû changer tout en fouillant des yeux la nuit qui s’avançait.
Je fuyais la lumière du jour, mais celle de la nuit me renvoyait l’échec de ma vie sentimentale. Avec mon teint d’aubépine (même s’il était aussi ténu que celui d’un malheureux timbre-poste), je n’avais aucune chance d’attraper un gros musclé à la peau chocolat.
C’est alors que j’aperçus dans le reflet d’un impérial anglais le visage empourpré d’un homme inconnu me fixant béatement derrière la paroi transparente d’une vieille cabine téléphonique. Je transperçais les parois grenat qui palpitaient sous la lumière des réverbères qui venaient de se mettre en route et soupesai ma proie.
Émerveillée par la vigueur de ses joues écarlates qui trahissaient son embarras, je fis semblant de m’intéresser aux mouettes-sénateurs, blanches et rieuses qui traversaient tardivement l’espace, tout en me demandant si je devais un tel intérêt à ma terriblement excitante robe coquelicot.
PS : ma participation à ces sacrés sympas d'IMPROMPTUS bien entendu !
Dans leur raide mouvement
Eternel et stérile
Les jolis petits chevaux
Caracolent allégrement
A leurs sabots,
quelques épines
adroitement fichées,
Blessent le voyageur
Imprudent
Egaré dans la mouvance
Des chemins invisibles
De son esprit
Feux follets
Tour à tour démantibulés
On les voit qui pensent encore voyager
Vers une fabuleuse destination
Virevoltant à égale distance
Vers le destin commun du monde
Mort et usure
Leur innocence silencieuse
Chavire les menottes charnues
Qui cherchent dans leur cou de velours sombre
L'odeur de foin des grands chambardements
Alors qu'au son des violons
Voici les cavalcades d'un autre âge
Les petits chevaux
Poursuivent leur route
Sans âme ni conscience
Ignorant que leurs fiers cavaliers
Depuis longtemps ont oublié leurs songes
A la nuit tombée, sous la toile aux couleurs passées
L'homme attentif
Peut les entendre fulminer de leurs naseaux d'acier
Dans la vapeur des premières buées d'automne
Iris fixes, billes d'acier
Muscles douloureux d'avoir tant rêvé.
29 septembre 07
Toutes mes histoires ont toujours eu un goût d’inachevé. Inutile de me le dire, je le sais. Elles s’apparentent la plupart du temps à une odeur qu’on aurait eu à peine le temps d’identifier dans l’air d’un matin d’été. Elles semblent abandonnées, livrées à elles-mêmes.
Je ne finis jamais rien. Mes personnages apparaissaient puis disparaissaient d’eux-mêmes. Je les vois s’effacer sans rien pouvoir y faire. C’est plus fort que moi. D’aucuns pensent que c’est une excuse facile pour ne pas terminer mon travail... de ces sortes de justifications que les cancres empilent les unes au-dessus des autres sans réaliser qu’à un moment donné, la fragile colonne de mensonges s’écrasera sur leur tête bornée.
J’avoue que je ne suis pas un écrivain. Quand je lis les autres, je me dis que je suis à l’écrivain - ce que le peintre du dimanche est à l’artiste -.
De fait, j’aime beaucoup entendre les définitions que chacun donne au mot "écrivain". A l’instant où on lance le
débat, on voit très vite les positionnements. C’est un peu comme avec les poètes et leur muse-inspiration… il y a ceux qui pensent que si l’écriture ne vous bouffe pas, vous n’en êtes pas… qu’on
naît avec… ceux qui déclarent que répondre qu’on ne peut pas écrire parce qu’"on n’en a pas le temps" (sic) , ce n’est pas en être non plus…
Les écrivains se doivent d'être des barbouilleurs maudits, aux ongles dévorés, à la poubelle débordante, aux nuits blanches.. Qu’importe le reste….
Les amateurs dont je suis haussent parfois les épaules en se disant que s’ils avaient pu, ils en seraient aussi. On repense alors à tous ces bouts de papier accumulés au fond des tiroirs auxquels on n’a pas cru et qui ne nous rongeaient pas suffisamment pour qu’on prenne conscience que ce qu’il y avait là était quelque chose de vital. On est donc allé à l’essentiel sans même pouvoir exploiter ce qui semblait être encore dans l’œuf.
Ensuite, il y a ceux qui s’imaginent (dur comme fer) qu’ils en sont, mais dont l’imagination ou le style restent lettre morte ou conventionnels. A ceux-là, quand on les croise, on ne dit rien, ou pudique on propose quelques arrangements, un peu de ménage dans ce qui nous apparaît absolument imbuvable, et pour nous, et pour les autres.
Savoir lire, c’est donc aussi dans une certaine mesure, savoir détecter chez l’autre ce que soi-même on se révèle incapable de faire (ou ce qu’on n’aime pas forcément lire.. Ceci n’est pas un paradoxe).
Et voici qu’au passage de nos yeux sur les mots agencés noirs sur blanc, nos antennes lumineuses s’éclairent d’une lumière violente alors même qu’on tombe sous le charme.
On en ressent encore plus la grossièreté de ce que soi-même on est capable de faire. Des petites histoires au goût inachevé.
Voilà, c’est une idée qui m’est venue après avoir une fois encore découvert une plume perdue dans la toile.
PS : Et on n’ose pas le dire trop fort de peur qu’on croit à notre volonté de se faire bien voir. On a encore en tête qu’on n’est qu’un bonnet d’âne.
Je n'écris pas... je lis. Je viens de finir une petite perle qui m’a bien
fait rire et réfléchir. C’est ma lûne qui m'a conseillé ce roman… et elle a bien fait.
Ça s’appelle
Mensonges sur le divan
Et c’est de IRVIN D. YALOM
Ça m’a donné envie de dessiner ce que le psychanalyste demande à un moment à un de ses patients : il doit représenter sa vie par une ligne indiquer d'une croix l'endroit qui le sépare du début ou de la fin (ce qui on en conviendra est comme le verre d'eau à moitié vide ou à moitié plein.. c'est selon..)
Alors moi, j’ai joué aussi… ça a donné ça...
En pense ce qu'il veut qui veut....!
Mains qui sonnaillent de cuivres mêlés
Prénoms étranges
Dans le bleu des pagnes indigo
Vous m’attendiez
Au loin
Traces de peintures
Trésor de latérite
Aux murs des cases
Ocre mêlée
À mots couverts et parfumées
Rires en sourdine
Bouches parois
Roses et miel
Dents roussies par la kola
Petites sœurs
ô vos sourires enchantés
Ce jour-là devant l’objectif
Parées
Vous vous abandonniez
Au creux de la paume, une bille brisée
Lunule de l’ongle en kaléidoscope de fortune
Petit amas de terre où dans la pâleur ombrée
L’enfance oubliée renaît
Agacée par le souvenir
Je vois le crayon au vert acide
Richesse de la mine
Pigment coloré
Convoité parce qu’inaccessible
La vie n’existe pas encore
Les images aux angles rompus jaillissent
Odeur de réglisse
Sombre picoté sur la pointe de la langue
Éclair du plastique transparent de la bague aux mille reflets
Long serpent mauve de la guimauve
Les dents s’enfoncent
Et la gorge suffoque
Explosion de la poudre blanche
L’esprit enfin s’entend à palpiter
Un peu plus loin sur le chemin
Cuisse lacérée par le frein de vélo,
La tache se dilue dans le gravier
Goût de sang du métal dans la bouche
Genou par la pointe éperonné
La boîte à clous
Rousse lunaison
Git sur le sol du grenier
Joues rosies.
L’enfance endormie.
Quand il entra dans la pièce, il s’approcha du magnétophone. Un vieux modèle. Un Revox G 36 de 1964 à deux vitesses. Il enclencha l’interrupteur et les bandes magnétiques se mirent en mouvement. Il écouta ce qui avait été enregistré.
- Demain, j’ai quarante-cinq ans. Je ne sais pas combien d’années il me reste encore à vivre, néanmoins on peut dire que j’ai eu de la chance. J’ai longtemps cru que ça se passerait difficilement pour moi. J’avais plutôt mal commencé et ça n’a pas été facile de fourrer ça dans un coin de ma mémoire. Depuis deux ou trois ans, je trouve que la vie m’est plus supportable. Mes gosses sont grands et ont ce qu’il faut pour tenir la route ; je présume qu’ils devraient pouvoir s’appuyer sur ce que je leur ai transmis…
Un silence se fit entendre, mais l’oscilloscope montrait que l’enregistrement n’était pas fini. Il perçut le soupçon d’un souffle. La voix reprit :
- J’ai toujours peur de mourir. Il n’y a pas un matin, pas un soir où je n’y pense. Quand j’étais plus jeune, j’étais persuadée que je mourrais à dix-huit ans. C’était un pari que je m’étais fait. Un pari à un seul parieur … Une sorte de vision romantique. Paf, comme ça ! A dix-huit ans, je devais mourir ! Je comptais les jours. Il fallait que cela arrive. Cela me donnait un tas de raisons valables pour faire tout ce qui me passait par la tête. Tout. Sans aucune limite.. C’était mon destin. Un destin différent des autres. J’étais appelée. Une sorte d’élue à la façon juive, férocement convaincue. Entièrement tournée vers elle-même. Un mur tout autour. Je devais vraiment m’ennuyer pour penser un truc pareil…Dans mes projections, je visionnais des images très belles… Une mort délicate. Juste ce qu’il fallait pour que cela se déroule bien….. Vingt-sept ans plus tard, je me dis que je n’aime pas trop raconter cette histoire, mais que je ne peux pas en faire abstraction non plus…
Une nouvelle fois, la voix s’atténua. Il y eut un nouveau silence.
- Et puis, mes dix-huit ans sont venus et il ne s’est rien passé. Et rien, c’est strictement rien ! Un anniversaire à mourir d’ennui. Un gâteau, des bougies et un vide sidérant qui m’attrapait par les chevilles et qui s’apprêtait à ne plus jamais me laisser en paix. J’avais attendu l’inimaginable … à cet âge…… or la mort, saleté de saloperie, me le refusait à moi ! Moi qui l’en avait priée…me faisant ce jour-là, le premier d’une longue suite de ses plus beaux tours de cochon ! Je me retrouvais condamnée à vivre alors que ça commençait déjà à me faire drôlement mal…
Pourtant si ce jour-là, la mort s’est dégonflée, mon désir de mourir s’est maintenu... C’était en moi, comme gravé…
La voix tinta en un petit ricanement….
- Je crois que je n’aurais pas dû jouer avec ça. Aujourd’hui, ça me donne un peu des frissons toutes ces conneries.. . J’ai quarante-cinq ans demain et à l’intérieur, j’ai quinze ans. Je ne suis même pas sûre d’avoir atteint cette haie de l’adolescence qu’on passe à cet âge-là, peut-être suis-je encore un peu plus jeune que je le crois…Il n’y a rien d’original, je pense qu’on est tous un peu pareils. L’enveloppe est là, c’est certain… ça a même tendance à m’affoler cette vieille enveloppe qui se dégrade tout doucement …Pourtant à l’intérieur c’est encore tout neuf ! le cœur, l’esprit, les désirs… les envies… l’amour… ce sont comme des plumes légères, des bulles et des rêves… ceux de mes quinze ans justement.…
On m’a confié que quand on apprend qu’on va mourir (comme si on ne le savait pas avant !), il paraît qu’on passe par un tas de sentiments différents bien codifiés : le déni, l’étonnement, la colère, la rage et puis la plupart du temps une forme de résignation… alors on commence à ranger ses affaires. Oui, demain, c’est mon anniversaire. Vaudrait mieux que je commence à ranger. Je vais avoir quarante-cinq ans.
En entrant dans le couloir, il aperçut le chapeau qu’il lui avait offert l’été précédent. Il se trouvait suspendu à la patère, le long du mur. Il s’avança, déposa ses clefs sur le meuble de l’entrée et contempla la ribambelle de coccinelles délicatement reproduites sur le liseré. La paille s’était assouplie. Elle se soumettait à la caresse dans la lumière douce du bronze ancien. Le couloir sentait bon. Il avait toujours aimé cette odeur.
Une porte donnait sur sa chambre. Le lit en était vide. Il observa la lourde couverture. Elle tenait absolument à son couvre-lit, quelle que soit la saison. Il détourna les yeux. Près du placard, une paire de bottes crottées. Aux semelles, quelques feuilles sombres, aspirées par ses marches forcenées. Il inspira puis expira. Elle avait dû faire un peu de jardinage. Il avança. Un bouquet de lilas mauve se trouvait coincé sous son bras. Il portait entortillé au bout de ses doigts graciles la ficelle dorée d’une boîte à gâteau. La cuisine se tenait au bout du couloir. A son entrée, la lumière du jour enveloppa sa grande silhouette dégingandée. De longues parois de verre cernées de plomb laissaient entrer un bout de jardin. Se saisissant du vase planté au milieu de la table, il entreprit d’ouvrir le robinet de l’évier immaculé. Il le remplit consciencieusement puis y plongea les fleurs.
Malgré son absence, il identifiait soigneusement son odeur. Ça sentait la tempête et la mer, les algues et le vent joyeux. Il vérifia ensuite qu’il n’avait pas oublié les bougies. Huit. Huit petits paquets. Soulagé, il inspira de nouveau dans un grand mouvement de poumons. Sa joie ne connaissait plus de bornes. Un sourire lui barrait le visage. On lui aurait donné quinze ans à peine.
Enfin, il entendit des rires et des piaillements au fond du jardin. Il plia son buste maigre, plissa un peu les yeux et l’aperçut près du potager.
Son corps léger s’encadrait dans la petite porte en bois. Elle tenait une conférence aux merles à bec jaune. Le cœur joyeux, heureux comme un enfant, il ouvrit la porte-arrière et partit à la rencontre de sa mère.

3 février 2008
Ce matin-là, le brouillard ne se leva pas. Une fois le réveil éteint, Helena entreprit de chausser les minuscules claquettes qui lui servaient de mules et se dirigea vers la cuisine. Les murs, laqués d’un rouge profond, s’illuminèrent brutalement quand elle activa l’interrupteur. Trois globes laiteux éclairèrent la longue pièce. Comme à son habitude, elle put alors, d’un seul regard, saisir les éclats fragmentaires de sa vie.
Fragiles cadres noirs qu’un seul coup de vent -un peu tapageur- déséquilibrait. Il fallait toujours penser à alterner l’ouverture des portes de la cuisine. Faute de quoi, le vent de mer, brutal et arrogant s’empressait de s’y engouffrer. Autrefois séparées par des murs dans l’archaïque organisation architecturale, le nouvel agencement les avaient transformées en sorties de plateau. Elles étaient devenues partie prenante de la grande scène de la vie. Agencement théâtral, côté cour et côté jardin. Désormais, la moindre ouverture simultanée équivalait à créer un couloir de vent destructeur, tragique pour ceux qui figés au mur, s’entêtaient à vouloir encore participer alors que le temps les avait à jamais immobilisés dans un passé révolu. Sans vraiment en prendre conscience, elle songea à l’effet que cela lui faisait, au moment où ils heurtaient bruyamment le sol. Elle avait en horreur tous les signes qu’elle ne pouvait concevoir que comme de mauvais augures. Mais les photos poursuivaient leur contemplation. C’était pour elle, dans le vide de la pièce, autant de présences étranges et silencieuses.
Le temps qu’elle reproduise la suite de petits gestes étiquetés quotidiens, la nuit poursuivit encore quelques minutes son entêtant envoûtement. Par la fenêtre, seules de frêles silhouettes figées par les nappes de brume répondirent à son coup d’oeil matinal. Depuis dix mois maintenant, l’isolement dans lequel elle vivait lui convenait parfaitement.
Mais demain serait un autre jour. Elle repensa à cette phrase si célèbre qu’elle s’était appropriée une bonne fois pour toute. D’un geste joyeux elle envoya valdinguer deux sucres au fond de sa tasse et tout en restant debout appuyée contre le rebord de la table en vieux chêne, elle entreprit de beurrer (avec un bon gros beurre salé des Charente) une épaisse tartine de pain complet. Elle adorait le contact des petits cristaux de sel sur sa langue. Une fois la machine à café enclenchée, elle s’assit et entreprit d’ouvrir son courrier. Le calendrier annonçait sa date – vendredi 8 février.
C’était le matin qu’elle aimait faire cela. Le matin seulement. Le soir était réservé à la lecture et à l’écoute. Les livres et la musique étaient devenus ses seuls interlocuteurs accrédités. Plaisir toujours renouvelé, sans aucun regret. Pourquoi se mentir. Pas d’atermoiement inutile et stérile, sa liberté recouvrée était une des choses les plus surprenantes que la vie lui avait offert ces derniers temps. Le veuvage lui allait bien. Elle avait maigri, un peu rajeuni (mais était-ce possible une fois la cinquantaine bien installée), avait changé de coiffure, pas de coiffeur..
La vie avait de nouveau un petit goût acide, un petit goût de neuf qui lui agaçait les dents sans la faire souffrir, un petit goût d’inconnu et de pied de nez.
Elle mit de côté les quelques rares factures qui arrivaient encore par la poste et suspendit son tri quand elle soupesa une nouvelle fois l’enveloppe blanche qu’elle avait écartée instantanément la veille. L’écriture parfaitement connue était à elle seule un appel à la vie. Elle sourit et s’égara quelques minutes dans une sorte de songe éveillé. De nouveau,
ce week-end là, la maison allait retentir de cris et de bruits vivifiants. Elle savourait à l’avance les sursauts que lui occasionneraient le claquement intempestif des portes. Elle se figura les petits bisous qui viendraient poisser son cou et la douceur de ses gestes qu’elle ajusterait soigneusement les tabliers de fortune aux petites tailles des enfants poudrés de farine. Déjà elle savait qu’elle sortirait la plus belle de ses nappes, celle avec les cerises brodées.
D’un geste interrogateur, elle tourna puis retourna obstinément entre ses doigts l’objet qui venait déranger son quotidien puis consentit enfin à décacheter l’enveloppe.
Elle adorait les lettres. Elle avait toujours pris un plaisir insensé à imaginer le contenu des unes et des autres. Les lettres d’amis, les lettres d’amour, toutes ces lettres accumulées dans sa mémoire et dont pour certaines elle avait appris des passages par cœur afin d’en mieux savourer les arabesques délicates. Alors, dans le vide que représentait toute forme de hasard – masse liquide d’une fausse transparence, elle lut le message. Pierre lui annonçait qu’il viendrait, si cela ne la dérangeait pas, lui rendre visite ce week-end là.
Pierre, son frère. C’était lui tout craché, cette façon de s’introduire dans un présent immédiat. La lettre arrivait alors que peut-être, il se trouvait déjà au bout du chemin, à quelques pas d’elle. Ce ne serait pas la première fois. Sa demande n’attendait aucune réponse. Qu’elle soit là ou pas, disponible ou non, il viendrait. Chaque annonce donnait lieu à un petit rituel qu’elle avait eu, au fil du temps, l’obligation de décoder. Une venue annoncée par lettre était un bon signe. Un signe joyeux. Elle en était déjà certaine. Parfois elle avait dû composer avec d’autres signes bien plus délicats. C’était une rose rouge abandonnée devant la fenêtre de la cuisine, un ruban de velours accroché à la plus haute branche du pommier, un disque glissé dans la boîte aux lettres, une paire de ciseaux pendue au portail du jardin. Autant de présages insolites qui devenaient la promesse d’une visite impromptue que son mari n’avait jamais pu apprécier. Immanquablement son arrivée produisait des vagues, et plus d’une fois, c’est seule dans son lit qu’elle avait dû entamer sa nuit. Ces jours-là, Martin préférait dormir dans un autre lieu. Il abandonnait la place, entreprenait une retraite stratégique. Le frère et la sœur en même temps, c’était un combat perdu d’avance. Elle n’avait pas cherché à lutter. L’affection qui les unissait était au-delà des mots. Elle n’y pouvait rien. Pierre surgissait comme un tourbillon au gré de la marée. Les portières claquaient et à peine l’accueillait-elle qu’il la saisissait dans ses bras et l’embrassait comme un amant impatient.
Dans la cuisine qui commençait à se nimber de la pâle lumière de février, elle soupira. Il allait falloir composer entre les enfants, les petits enfants et cet homme qui n’avait jamais su grandir.
Elle débarrassa la table et saisissant un petit bout de papier, elle dressa la liste de ce qu’il lui faudrait pour nourrir toute son insatiable tribu.
Pierre, Pierre et son amour envahissant. Il s’était pourtant stabilisé, ne ressemblant en rien du coup à l’image stéréotypée que l’on se faisait d’un frère aimant trop sa sœur. Il avait épousé une chouette fille qui lui avait donné deux enfants. Un boulot stable dans le monde du théâtre. Une situation plutôt enviable parce que rare. Elle lui procurait des revenus suffisants qui le mettaient à l’abri de la précarité que subissaient la plupart des gens du métier.
Un strudel, elle ferait un strudel. Avec de vieilles pommes qu’on ne trouvait plus dans les supermarchés et de la cannelle, oui, une bonne cannelle que les enfants lui avaient rapportée de Ceylan.
Pierre, Pierre et sa soif d’elle. A tout jamais inassouvie. Il avait toujours été incapable de prendre une décision importante sans tout d’abord lui en référer. Il n’attendait pas vraiment de réponse, mais il la voulait, là, toujours sur le pont. D’une écriture fine, elle ajouta du veau et des carottes, elle ferait une blanquette. C’était bien une blanquette à l’ancienne. Ça n’avait besoin de personne, ça mijotait doucement sur la vieille gazinière. Elle n’aurait plus qu’à donner le petit coup de main pour la sauce, au dernier moment. Elle n’oublia pas d’ajouter les citrons pour pouvoir blanchir la viande. Mais elle se refusa à inscrire le mot « champignons » sur la liste qui commençait à s’allonger. Tous savaient qu’elle détestait les champignons. Un mauvais goût et un parfum qui lui révulsaient l’estomac et la faisaient paraître plus pâle.
Pierre avait neuf ans cette année-là et elle treize à peine. Il la suivait déjà partout. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait été habituée dès sa naissance à le prendre en charge. Chambre commune, amis communs. Elle s’amusait de le voir traverser, nu, la chambre enfantine où déjà les corps cherchaient à percer les mystères du plaisir. Parfois, il se pendait au lit gigogne, et elle ne pouvait s’empêcher de hocher la tête d’un air contrit tout en se demandant ce qu’il deviendrait. La nuit, les confidences se faisaient plus douces, moins abruptes et, bercée par toutes les histoires qu’il lui inventait, rien que pour elle, elle imaginait leur vie comme autant de merveilles à venir.
Ce jour-là, les parents avaient décidé qu’on ferait une grande promenade. Le père avait chargé le pique-nique dans la 4 L, un vieux plaid ferait office de nappe. La mère, comme à son habitude, n’avait rien décidé et suivait la tête ailleurs, plongée dans ses pensées. La mère, on se demandait toujours comment elle avait pu faire pour mettre au monde deux enfants si robustes. Elle passait sa vie à rêver, un livre à la main, à la façon d’une petite liseuse qui n’aurait jamais voulu vieillir. Helena réalisa soudain qu’il était évident que Pierre ressemblait de plus en plus à leur mère.
L’entrée, lui posait un problème. Elle se demanda quelle entrée pourrait convenir à tous. Il n’était pas question de ne pas faire plaisir. A sa table, on se devait d’être ravi et chacun devait avoir envie de revenir. Une règle d’or à laquelle il n’y aurait aucune dérogation.
Elle opta pour une soupe de fanes de radis qu’elle complèterait avec du pâté et du saucisson.
Il lui faudrait passer réserver le gros pain de deux qui trônerait en signe d’union au milieu de la table.
Rassurée par ses choix, elle reposa la liste, saisit sa tasse et entreprit de savourer son café. Elle avait un peu de temps devant elle, le minuscule supermarché du village n’ouvrait pas avant huit heures.
Un panier à la main, chacun s’était égayé dans la nature cet après-midi là.
Il lui sembla une fois encore entendre les grands bois qui résonnaient de loin en loin. C’était une succession d’appels brefs. Seule une attention précise pouvait permettre d’identifier dans l’excitation générale, l’origine et la localisation des voix. Tu en as…. Oui et toi… Ici, ici, venez vite…Mais très vite, les enfants, déjà fatigués, avaient traînaillé d’une souche à l’autre, tiraillés entre l’ennui et l’envie de participer aux recherches. C’est alors qu’au détour d’un bosquet un peu plus compact, ils avaient découvert une étroite bande de mousse épaisse. Fascinés, ils s’y étaient sans un mot et d’un seul mouvement, abandonnés. Une fois allongés, Pierre s’était tourné et dans des rires étouffés, elle s’était emboîtée contre son dos, genoux pliés. Ils avaient formé une unique tache lumineuse perdue dans le vert liquide. Enfants égarés, petits poucets démultipliés, ils gisaient à terre, comme absorbés par la forêt. Autour d’eux les frondaisons pareilles à de grandes algues marines, réfractaient la lumière. Le jeu avait dès lors consisté à cligner des yeux tour à tour pour filtrer les rayons du soleil et déceler ce qu’ils percevaient de leur avenir. Cela avait duré longtemps. Elle ne se souvient plus vraiment. Elle reconstruit pas à pas, au fur et à mesure de la remontée des images. Kaléidoscope un peu usé de sa mémoire.
Dans la cuisine, elle ne bouge plus. Son regard seul, erre sur les portraits, traces joyeuses de leur enfance.
Son frère sentait bon. Le corps menu et musclé lui avait donné un terrifiant sentiment de puissance. Elle s’était senti mère alors qu’elle n’était même pas encore femme. Au fil des minutes, elle avait glissé ses bras de part en part du corps aimé. Une fois son frère délicatement enlacé, elle avait ensuite faufilé ses mains au creux des siennes dans un geste ultime d’abandon. Il s’était alors retourné et l’avait embrassée.
Le retour fut rapide. La mère et le père devant, les enfants derrière silencieux. Épuisés, ils ne mangèrent pas et allèrent immédiatement se coucher.
C’est elle qui les trouva le lendemain.
Reposant sa tasse, elle ne put encore s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en repensant aux formalités qui avaient suivi le décès de ses deux parents. Pierre et elle furent mis sous la tutelle d’une tante. Ils eurent une adolescence sans soucis. Choyés, aimés, rassurés, ils se mirent à pousser aussi droits que les grands arbres qui les avaient abrités ce jour-là.
Cependant, parfois, elle se demande encore ce qui se serait passé si elle n’avait pas été si fatiguée par tout cet amour pour Pierre, ce soir-là. Elle qui n’aimait pas les champignons, elle aurait sûrement insisté pour qu’on lui prépare autre chose. Et la mère, épuisée, aurait cédé et choisi un plat familial, comme elle, aujourd’hui.
Elle sourit, haussa les épaules et regardant la lettre, elle se dit qu’il fallait encore qu’elle se fasse belle, il ne tarderait pas à arriver.
Moi j’aime bien me promener dans les supermarchés. J’y vais à pied, c’est plus économique. Quand je reçois les documents publicitaires, je regarde les prix et je prends des notes. Je me suis acheté un carnet pour ça. Au début, je m’y perdais un peu, mais ensuite, j’ai fait des parties et maintenant je peux aller directement à mes petites affaires.
Chez Usimo, c'est pas cher. Je paie et je reviens dans l’après-midi. Il y a plus de soleil. Les jours où j’ai vraiment
envie de me faire plaisir, je me contente d’un échange, mais la plupart du temps je rapporte et je demande un remboursement. Ça m’occupe. Une fois je râle sur la qualité, une fois parce que j’ai
trouvé moins cher chez Touniprix. Je n’ai pas encore réussi à entrer en contact avec le directeur, mais j’ai lié une amitié avec le chef du rayon charcuterie.
Maintenant, quand il me voit arriver il me fait du « Bonjour Madame Lefranc » long comme le bras. Je
me demande s'il n'a pas un petit béguin pour moi.
L’autre jour, je lui ai demandé comment ça se faisait que je ne trouvais plus la marque du saucisson
« Cochonor », le saucisson en or comme on dit sur l’étiquette. C’est difficile à croire, mais il a pris du temps et il a discuté avec moi. J’aime bien les supermarchés, c’est humain, on
crée des contacts. C’est ce que je me tue à répéter à Roger qui ne veut jamais m’accompagner. Le chef de rayon a reconnu avec moi que Cochonor, c’était vraiment le meilleur ! À la fin, on a
formé tout un petit groupe. Deux ou trois dames se sont mises à parler avec nous des mérites de la marque.
Le directeur en personne est venu voir s'il y avait un problème rapport à l'attroupement. Alors, le jeune homme m’a
présentée.
Ils m’ont assurée que j’étais une cliente attentive, qu’il en faudrait plus des comme moi. J’en ai été tout émue.
Depuis que Roger m’a acheté l’internet, c’est encore mieux.
J’ai appris à faire fonctionner les moteurs de recherche. Dès que je vois une différence de prix, hop, je note et
j’enfile mon manteau. Tout en galopant vers le supermarché, je mets en place ma stratégie. Mais à vrai dire, ma petite gâterie à moi, c’est le courrier. Le « maileu » comme ils
disent. J’ai réussi à trouver le nom du chef de rayon de chez Usimo et c’est à lui que je m’adresse.
Au début j’ai eu un peu de mal à le croire mais j’ai reçu une lettre dans la journée. Je leur avais parlé d’une poêle
que je m’étais achetée mais qui n’avait pas fait ce que je pensais qu’elle devait faire. Je ne suis pas beaucoup allée à l’école mais j’ai du style, moi, alors je les peaufine mes
"maileux". Le plus incroyable, c’est que dans les premiers temps, ils m’ont répondu. Chaque semaine un message, chaque semaine une réponse. Alors peu à peu, j'en ai envoyé deux par
semaines... puis chaque jour... enfin au tout début, un seul quand même...c'était amusant tous ces petits messages qu'on s'envoyait... Bon, je n'avais quand même pas que ça à faire mais fallait
bien que je reste polie avec eux.
Petit à petit, j’ai pris goût au courrier. Les jours d’hiver, c’était quand même plus pratique. Madame Lefranc
par ci, Madame Lefranc par là… Je crois qu’ils m’aiment bien. Après quoi, je me suis concentrée un peu plus sur ma nouvelle tâche. Je me suis mise à leur signaler toutes les erreurs que je
trouvais en me promenant ici ou là. Alors pour ne pas que je leur cause du tort, quelquefois , ils m’ajoutent des points sur ma carte de fidélité. Parfois pas.
Depuis quelque temps, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je présume que les communications ne fonctionnent plus. Ils ne répondent plus. Je dois envoyer mes messages plusieurs fois par jour. Ils doivent être débordés. Je vais aller voir cet après-midi. Ils ne sont sûrement pas au courant.
Il l'a rencontré par hasard. Il ne sait pas comment. C'est venu comme ça, dans sa boîte email. Ça disait « nouvelle a peut-être lire ». Y avait déjà une faute d'orthographe, ça commençait plutôt mal. Et pourtant il est allé voir et est tombé comme sous le charme.
Trop facile. Belle gueule et mots comme des rictus tordus en dérive permanente. Une écriture obsessionnelle et mal
fagotée. Mais une écriture quand même. Riche et saignante comme une bonne viande rouge. Il n'aime pas la viande.
C'était comme des insultes proférées par un enfant au travers d'un pare-brise arrière de voiture, un dimanche soir sur
le périf.
Il ne doit pas être le seul à l'avoir reçu, c'est ce qu'il se dit ce matin en ouvrant une nouvelle fois son courrier.
Il aimerait en savoir un peu plus, et en même temps regrette déjà. Il aimerait savoir qui a reçu, qui a lu, qui a détesté. Il ne sait rien et ne saura pas grand-chose, il le sait déjà au fond de
lui.
La vie le pousse d'abandons en abandons, de renoncements en renoncements. Exactement ce que d'habitude, il condamne
lui-même dans ses textes. Il se sent fatigué de toutes les dernières semaines qui se sont écoulées. Il aspire à se retrouver et à recouvrer un semblant de paix. Il ne sait même plus comment
il est entré dans cette spirale et ne sait pas encore comment il va en sortir. Il compte les jours. Il sait que c'est sa seule chance. Son coeur est soumis à rude épreuve et il lutte contre les
leurres. Sale lumière pour sales phalènes. Il sait que personne ne se connaît, que chacun se cache sous des masques permanents et variables comme la réfraction de la lumière sur les grands
marais.
Et pourtant à chaque fois il succombe. Y pourtant rien de vrai. C'est un monde de pulsions. Certains salissent les mots en les employant n'importe comment. D'autres font semblant. Mais lui il veut y croire. Il est comme ça. Presque pur parfois. Trop ambivalent pour qu'on lui accorde quelque crédit que ce soit. Les mesquineries sont partout, les sensibilités exacerbées pour certains, émoussées pour d'autres.
Il sait qu'il ne devrait pas passer sa vie à alterner les moments de calme et les moments où il est « border
line ». Mais c'est comme ça, il n'y peut rien. Il n'aime pas calculer La vie lui offre parfois des portes grandes ouvertes dans lesquelles- s'il le souhaite- il peut s'engouffrer. La plupart
du temps il résiste et il arrive à les longer sans se faire happer par les spirales combien tentantes des vibrations intimes et musicales. Pourtant il sait aussi que, peut-être, ce sont ces
portes ouvertes et offertes qui sont comme des signes. Luttes sourdes contre le sentiment éternel de solitude ou de lassitude devant toutes ces choses qui ne changent pas. Seulement il n'est pas
ce qu'il prétend être. Il pense au fond de lui qu'il est un arnaqueur de plus, rien d'autre. Son calme est un faux semblant, comme sa douceur ou ses sourires. Il est né en colère. Le monde
qui l'entoure le désole et le met à terre. Souvent il cherche parfois à hurler plus fort, juste pour faire taire le monde autour de lui.
La violence se tapit et elle le ronge en attendant son tour. Alors il se tord en permanentes souffrances et ses explosions terrifient ou apitoient ses adversaires. Rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit, sauf peut-être l'être qui partage son existence et ramasse les morceaux de temps en temps.
Il voudrait tout prendre et s'y perdre le temps d'un mirage. Mais il referme la boîte aux lettres sagement et sait qu'il ne le fera pas. C'est pas le jour, ni l'endroit, encore moins le moment.
Il se sent un peu vieux.
24 août 2007